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jeudi 28 juin 2012

En Allemagne, on achève bien les cerveaux (1ère partie)

*** Avertissement liminaire : Ce billet contient des affirmations de magnitude 9,5/10 sur l’échelle Godwin des allusions gratuites au IIIème Reich. Merci pour votre compréhension. ***

BERLIN, 1937. La secrétaire du rabbin Horowitz surprend le vénérable érudit plongé dans la lecture de Der Stürmer, tabloïd nazi très populaire et particulièrement virulent. Bouleversée, elle ne parvient pas à dissimuler sa consternation.

1937...
"Les Juifs sont notre malheur!"
«Oï! Oï! Oï! Sauf votre respect, Rabbi, mais ça va pas la tête, de lire des choses comme ça?! Vous êtes devenu complètement maso ou quoi?
— Calmez-vous, Rebekka, calmez-vous. Bien au contraire, je me porte très bien. Mais voyez-vous, mon enfant, les journaux juifs sont remplis de mauvaises nouvelles : antisémitisme partout, persécutions, pogroms, spoliations, émigrations... Des malheurs, des malheurs, des malheurs: c’est tout bonnement déprimant. Dans Der Stürmer, en revanche, j’apprends que nous, les Juifs, contrôlons les partis politiques, gouvernons la finance mondiale, dominons les arts et sommes sur le point de subjuguer l’humanité entière. Voilà qui me remonte le moral!»

Athènes, 2012. Je ne serais pas le moins du monde étonné d’apprendre qu’une version au goût du jour de cette blagounette gentillette circule à l’ombre de l’Acropole. Elle substituerait aux figures du flegmatique rabbi Horowitz et à Rebekka sa secrétaire plus sanguine, un duo d’Hellènes pur beurre (de brebis bien sûr — what else?): Evangelos, danseur de sirtaki, s’émouvrait des lectures de son amie Elefthería, productrice de yaourt et de feta. En lieu et place de Der Stürmer, la prestigieuse publication teutonne dont les presses se sont définitivement tues au printemps 1945, on aurait, bien entendu, son plus digne héritier, la Bild Zeitung. Et ce ne serait que justice après trois années d’une hallucinante campagne de dénigrement, de discrédit et de bourrage de crânes en continu, à laquelle se livre, sans relâche, sans merci, sans même s’embarrasser des considérations déontologiques les plus élémentaires, la feuille de chou la plus lue d’Allemagne.

lundi 30 avril 2012

Droites de régression

«Jamais la droite n’a été aussi élevée», saluait Guillaume Peltier, conseiller national de l’UMP. 

«Les Français qui ont voté FN vont voter Sarkozy dans leur grande majorité, croit savoir Christine Boutin, ralliée à M.Sarkozy. La France est plus à droite qu’on ne le croyait».

Un conseiller du président diagnostique : «La stratégie de [Patrick] Buisson était la bonne: la France est très à droite, et la gauche basse».  
J’ai tiré ces trois citations d’un seul article du Monde, publié lundi dernier, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. Il s’intitulait «Nicolas Sarkozy joue son va-tout en pariant sur l’électorat FN». Tout est dit dans le titre ainsi que dans ces trois déclarations tonitruantes, qui sonnent à l’oreille comme autant de rugissements victorieux, à moins qu’il ne s’agisse de prières désespérées à Sainte Rita dans la plus pure tradition de la méthode Coué... Quoi qu’il en soit, j’ai du mal à croire cette affirmation selon laquelle la France est «très à droite».

vendredi 24 février 2012

Arbeit. Familie. Heimat.

À tort ou à raison, les Français sont connus pour être de beaux parleurs, à tous les sens du terme : ils affectionnent les belles idées et les concepts généraux, ils raffolent de grands débats, surtout s’ils donnent lieu à de belles joutes verbales à la rhétorique affûtée, agrémentées de quelques bons mots assenés à l’adversaire comme des banderilles. Ils glosent volontiers, à l’infini, sur l’idée en vogue du moment, si abstraite soit-elle, uniquement parce que la réflexion est passionnante, et le débat bien plus captivant que les questions bassement terre-à-terre dont la sphère politique devrait avant tout se préoccuper. Vient ensuite un moment où le public finit par se lasser de la discussion, et se passionne pour un nouveau débat, tout aussi philosophique que le précédent. 

À tort ou à raison, les Allemands, eux, sont perçus comme un peuple qui goûte moins les grands mots et préfère l’action. Les grands idéaux, les dissertations enflammées et les débats stériles, ça va cinq minutes, pour cette nation industrieuse, plus portée sur le résultat que sur la longue palabre. Au bout d’un moment, il faut bien siffler la fin de la récré, s’efforcer à prendre une décision, la plus pragmatique possible bien entendu, puis mettre les mains dans le cambouis afin de résoudre le problème identifié. On reconnaît bien là la redoutable efficacité teutonne.

mercredi 26 octobre 2011

Le vol noir des corbeaux sur nos plaines - 1ère Partie : la circulaire Guéant

Dites, les gens, ça pue en France en ce moment, ne trouvez-vous pas ? Ça sent tellement mauvais que même chez nous à Berlin, par jour de grand vent, un remugle nauséabond venu de l’ouest empeste l’atmosphère. Même qu’aujourd’hui, alors qu’il n’y a pas un souffle de vent dans la pièce où j’écris ces lignes, ça fouette à la limite du supportable. Wait a minute, je checke mes semelles au cas z’où, parce que j’ai soudainement un doute : cette puanteur fétide ne saurait être l’arôme de notre doulce France tout de même... Semelle gauche OK, semelle droite... Ach, verdammte Kacke! Non mais vraiment, un instant de distraction sur les trottoirs de Friedrichshain, ça ne pardonne pas.

Pardonnez-moi cette brève interruption... Je disais plutôt : la pestilence gauloise n’a rien à voir avec l’odeur putride qui émane de mes souliers, ni avec les odieuses calomnies proférées par ces peuplades semi-barbares jalouses de notre prestigieuse industrie des parfums de luxe, et qui par dépit et dérision ont inventé des expressions peu flatteuses telles que französisch duschen (se laver à la française) ou to have a French shower chez les Rosbifs : par là, ils désignent le fait de faire sa toilette avec du parfum et/ou du déodorant plutôt qu’avec de l’eau et du savon. Le fait même que ces peuples de rustres mal lavés au teint couperosé et aux dents jaunes aient inventé une expression toute faite pour décrire ce genre de pratiques en dit long sur eux-mêmes, quand bien même ils accusent injustement les Français d’avoir ces habitudes peu hygiéniques trop peu répandues chez nous pour qu’on songe à leur donner un nom.

Non, ce ne sont pas les aisselles des 65 millions de Français qui sentent mauvais par-delà les frontières hexagonales, mais plutôt les éructations d’un trop grand nombre de nos dirigeants qui ne savent plus quoi inventer pour courtiser frénétiquement la frange la plus frileuse et frontiste de l’électorat français, fracturant froidement notre idéal de fraternité. Et malheureusement, des hectolitres de bains de bouche Eludril ou des tonnes de bonbons Fisherman’s Friend ne risquent pas de régler ce problème qui n’est pas d’ordre strictement hygiénique.

Mais trêve de bavardage. Après quatre ans de sarkozysme, ou devrions-nous dire, de hortefisme, de bessonisme, de guéantisme et plus clairement de désignation systématique des étrangers comme responsables de tous nos problèmes, la France pue, bien plus que si elle était tout en Roquefort. Le racisme repart à la hausse et est à nouveau accepté et valorisé car «iconoclaste», «anti-conformiste». L’une des toutes dernières excrétions méphitiques de l’équipe gouvernementale, c’est cette «circulaire» de Claude Guéant, l’actuel ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer (aïe !), des Collectivités territoriales et de l’Immigration, un de ces politiciens visionnaires que le monde entier nous envie et qui, comme souvent en Sarkozie, n’a jamais été un élu du peuple. De préfecture en préfecture, de secrétariat général en ministère, c’est à un flic-technocrate sans la moindre légitimité populaire que nous devons ce dernier oukase en vertu duquel les étudiants étrangers, à l’issue de leur cursus dans des établissements français, se heurtent à des difficultés gigantesques et jusqu’ici insoupçonnées pour obtenir les documents les autorisant à rester en France afin d’y chercher un emploi, voire, dans les cas les plus ahurissants, pour rester légalement en France pour commencer à exercer une activité professionnelle alors qu’ils ont déjà été embauchés.

OUI NIDE IOU, beutte onnely if iou are Frêneche or
atte ze rigueur fromme zi Iouropillane Iounionne.
Ozeurouailze, djeuste feuque euffe tou iour caountry
foulle ove Bougnoules or Blaque pipeule or ouatéveur.
La «circulaire Guéant», vous en avez sûrement déjà entendu parler. Vous avez certainement vu ces extraits édifiants qui décrivent par le menu les situations absurdes créées par l’application de cette circulaire.

Certains au gouvernement voudraient rassurer l’opinion et faire taire les critiques en soulignant que la circulaire n’est qu’un simple «rappel de la loi». On ne demande qu’à les croire, mais la circulaire, que j’ai lue dans sont intégralité, dit très exactement ceci dans son introduction et la même chose en substance en conclusion :
“Le Gouvernement s'est fixé pour objectif d'adapter l'immigration légale aux besoins comme aux capacités d'accueil et d'intégration de la société française. [...] cet objectif implique une diminution du flux. [...] En effet, la priorité doit être donnée à l'insertion professionnelle des demandeurs d'emploi aujourd'hui présents, qu'ils soient de nationalité française ou étrangère, résidant régulièrement en France. La procédure de changement de statut (étudiants demandant un titre de séjour professionnel) devra faire l'objet d'un contrôle approfondi. L'exception prévue pour les étudiants qui sollicitent une autorisation provisoire de séjour dans le cadre d'une recherche d'emploi doit rester rigoureusement limitée. Le fait d'avoir séjourné régulièrement en France en tant qu'étudiant [...] ne donne droit à aucune facilité particulière dans [...] la délivrance d'une autorisation de travail.”
De plus, la circulaire stipule, dans au moins deux passages différents, que «les étudiants étrangers ont prioritairement vocation, à l’issue de leur séjour d’études en France, à regagner leur pays». On va tout de même bien plus loin qu'un simple et salutaire rappel de la loi, puisque la loi ne demande nullement aux préfets de «diminuer» quelque flux que ce soit, ni de renvoyer chez eux les jeunes diplômés venus de pays étrangers dans le premier avion à destination de la Bougnoulie une fois leur cursus achevé. Elle ne préconise pas non plus d’appliquer la préférence nationale chère au FN depuis 1985. En fait, la loi dit plutôt ceci :
 “L'étudiant étranger, qui vient d'obtenir en France un diplôme au moins équivalent au master et qui souhaite, en vue d'un retour dans son pays, compléter sa formation par une première expérience professionnelle en France, peut demander une autorisation provisoire de séjour, sous certaines conditions (diplôme, salaire...).
Cette autorisation provisoire lui permet de travailler et, à son échéance, éventuellement de poursuivre son expérience professionnelle en France.
Certaines nationalités bénéficient de conditions plus favorables de délivrance.
[...]De plus, l'étudiant doit présenter un diplôme figurant sur une liste fixée par arrêté. Cette liste mentionne notamment  :
  • le diplôme de master,
  • le diplôme d'études approfondies (DEA) ou d'études supérieures spécialisées (DESS),
  • le diplôme d'ingénieur délivré par un établissement habilité,
  • le diplôme de recherche technologique, le doctorat et l'habilitation à diriger des recherches,
  • le diplôme d'État de docteur en médecine, chirurgie dentaire, pharmacie,
  • [...]
Il n’est dit nulle part que c’est une «exception» que de se voir accorder une autorisation provisoire de séjour, mais plutôt un droit dont jouit chaque diplômé étranger qui remplit les conditions clairement définies. Un simple «rappel de la loi», vraiment ?

Par ailleurs, le législateur demande aux entreprises et aux employeurs de se conformer à un certain nombre d’obligations essentielles relatives au versement des cotisations sociales, aux normes de sécurité, à la formation professionnelle, à l’emploi des travailleurs handicapés ou des «seniors». Jusqu’ici, rien que de très normal. Mais la circulaire Guéant poursuit son rappel de la loi de manière pour le moins innovante et créative, en suggérant explicitement aux préfectures d’opposer un «avis défavorable» aux sociétés qui, par le passé, se seraient fait pincer sur un manquement aux obligations précitées, et empêcher ainsi lesdites entreprises de recruter des diplômés étrangers. Ces derniers n’ont évidemment rien à voir la faute en question, si minime ou si énorme soit-elle, mais ce sont eux qui vont payer les pots cassés et les erreurs de leurs employeurs potentiels. En gros, l’idée ici c’est : «Non, désolé, en mars 2009 il vous manquait un quinquagénaire unijambiste pour que vous remplissiez votre quota de travailleurs handicapés, par conséquent vous n'allez pas pouvoir recruter cette doctorante mexicaine, qui d'ailleurs va devoir gicler fissa, tiens d'ailleurs casse-toi Conchita, t'as assez traîné tes guêtres chez nous. Allez, ouste, retourne boire de la tequila et danser la cucaracha avec Speedy Gonzalez, hop, hop, hop !».

Dans un tel climat, après quatre années de vomissage permanent sur tout ce qui n’est pas assez français (cinq ans si on compte la dernière campagne présidentielle), on comprend presque que les Préfectures aient fait l’impasse sur l’absurde batterie de vérifications tatillonnes à effectuer avant d’accorder les précieuses autorisations, dans un contexte de réduction du nombre de fonctionnaires, et choisi d’appliquer la consigne avec un zèle systématique, au mépris des lois dont la circulaire n’est pourtant qu’un simple «rappel» (n’est-ce pas), plongeant dans le désarroi des centaines de jeunes âgés de 20 à 30 ans, Africains, Maghrébins, Nord-Américains, Asiatiques ou autres, qui n’avaient pas la moindre idée du piège qui se refermait sur eux alors qu’ils validaient leurs derniers crédits au printemps dernier, ou qui ne s’imaginaient pas de telles difficultés lorsqu’ils décidèrent de s’inscrire dans telle ou telle grande école ou université française il y a 3 ans ou plus.

Merci aux Inrocks pour ce chouette cliché de notre ministre préféré
J’ai eu la chance de fréquenter un établissement supérieur jouissant d’une bonne réputation hors de nos frontières, où de nombreux étudiants non européens choisissaient d’effectuer une partie ou la totalité de leur cursus. En même temps que je me suis lié d’amitié avec nombre d’entre eux, je les ai vu s’attacher à la France et choisir d’y rester, pour la plupart d’entre eux, une fois leur diplôme obtenu, se trouver de bons jobs, payer leurs impôts, bref, enrichir la France, matériellement mais sans doute à tous les sens du terme, tout en y construisant leur vie. C’était la moindre des choses de leur donner la possibilité de rester, plutôt que de les chasser ignominieusement en raison d’une quelconque «vocation à retourner dans leur pays». Fatalement, je trouve cette directive complètement absurde, tout comme cette mise à hystérie grandissante contre l’ensemble des étrangers en France.

Beaucoup de choses ont déjà été dites, écrites et diffusées sur les ondes, depuis que cette circulaire a atterri dans les préfectures, avec la discrétion furtive d’un fax, plutôt que par le biais d’un bruyant débat parlementaire (le suffrage universel et les débats démocratiques n’étant pas le fort de notre ministre-flic). Je vous propose de lire cet excellent article de Slate.fr, qui exprime en mieux une bonne partie des pensées que cette circulaire m’inspire. Au lieu de répéter et paraphraser tous ces arguments, plutôt que de me joindre au chœur des indignés, je vais, dans un deuxième volet, démonter cette illusion (ou ce mensonge) selon laquelle «c’est pareil ailleurs». Car enfin, non ce n’est pas pareil. Les faits sont là et ne demandent qu’à être exposés. Voilà.

Au fait, pourquoi parlé-je de corbeaux noirs dans le titre de ce billet ? Parce que nos trois derniers ministres de l’Intérieur, par leurs discours de rejet et leur «idées» de génie, me font penser à l’affiche suivante :

Des corbeaux (forcément étrangers) dépècent la Suisse. Oh qu’ils sont vilains !

Notre gouvernement n’emploie peut-être pas la terminologie crue de l’extrême-droite suisse (enfin, pas toujours), mais les idées sont les mêmes à 100%. Cependant, pour moi, ces trois corbeaux ne symbolisent pas les étrangers prédateurs qui viennent jusque dans nos bras, égorger nos fils et nos compagnes, mais plutôt la malveillance hypocrite de ce gouvernement, en particulier les trois ministres de l’Intérieur qui se sont succédé ces quatre dernières années : Riri, Hortefifi et Cloclo. À très bientôt pour le 2ème volet.

Affiche électorale d’extrême droite suisse.
La symétrie avec les propos de l’UMP est plus que frappante.

vendredi 27 mai 2011

Réflexions sur la mémoire de l'esclavage

Je ne voudrais pas être accusé de prêcher pour ma paroisse, mais j'ai assisté, de loin, comme chaque mois de mai, au pathétique débat qui parasite la commémoration de l'abolition l'esclavage en France. Un débat, c'est très bien et c'est sain, et cela vaut peut-être mieux que l'indifférence totale, mais encore faut-il que ce soit un débat honnête, où l'on utilise des arguments valables.

J'ai du mal à comprendre pourquoi notre pays est à ce point fâché avec sa propre histoire. Aux Antilles, nous sommes élevés dans la mémoire de ces temps révolus, dont plus aucun survivant ne peut témoigner puisque l'abolition définitive remonte au printemps 1848, soit tout de même 27 ans avant la naissance de Jeanne Calment, ou encore juste après la circoncision de Mathusalem. Alors, est-ce à dire que c'est un épisode passé sans aucune importance, à jeter sans plus tarder aux poubelles de l'histoire? Bien évidemment, non. Aux Antilles, en Guyane, et dans une mesure un peu moindre, à la Réunion, la question tombe sous le sens : nos sociétés sont nées de la colonisation européenne et de l'esclavage. Notre peuple, notre culture, notre cuisine et notre langue créoles n'existeraient probablement pas s'il n'y avait pas eu deux siècles de traite négrière pour soutenir l'économie de ces colonies insulaires et si l'esclavage y avait été interdit comme dans d'autres colonies, comme la Nouvelle-France par exemple, ou bien entendu comme il l'était en France même. Cette tragédie, ayant donné naissance aux peuples antillais et guyanais, revêt donc une importance toute particulière, bien plus que le servage, cet “équivalent” bien commode mais un peu paresseux, souvent utilisé par les détracteurs de la commémoration de l'abolition, et dont l'idée de base se résume ainsi : “Ah oui bah nous aussi les gentils blancs, nous avons des ancêtres qui ont souffert, ils étaient des serfs, et le servage, c'est maaaaaal mais nous on est cool avec ça et on ne la ramène pas toutes les cinq minutes pour autant, alors s'il vous plaît les noirs, bouclez-la et puis d'ailleurs restez chez vous”. Le peuple français existerait aujourd'hui, même si le servage n'avait jamais existé. Le peuple antillo-guyanais tel que nous le connaissons, sûrement pas, s'il n'y avait pas eu l'esclavage. Demander aux Antillais d'arrêter de “la ramener”, de cesser de “regarder vers le passé”, “d'aller de l'avant”, etc., c'est comme demander aux Européens et aux autres peuples du monde d'oublier la moitié de leur héritage historique sous prétexte qu'il les empêcherait “d'aller de l'avant”. Ben voyons.

Fort bien, maintenant que l'on a établi que nous autres Antillais, Guyanais et Réunionnais avons le droit de commémorer l'esclavage et son abolition, l'on pourrait se demander: en quoi ces sombres événements concernent-ils l'ensemble de la France et des Français de ce début du XXIème siècle ? Pour la simple et bonne raison que 1,5 millions de citoyens français vivent dans les quatre départements d'outre-mer à l'heure où nous parlons, parce qu'énormément de ressortissants des DOM (plus de 500.000) vivent en métropole, parce que de grands ports français se sont considérablement enrichis du commerce triangulaire, parce que deux millions de Français d'aujourd'hui, et deux siècles d'histoire de notre pays et d'histoire du commerce de villes comme Nantes, La Rochelle et Bordeaux, cela ne compte pas pour des clous. Parce que Bourg-en-Bresse a célébré la première abolition de l'esclavage (celle de 1794) par une grande fête populaire, où des femmes blanches et des négresses échangèrent leurs bébés et allaitèrent des nourrissons d'une autre couleur que la leur, dans un élan de fraternité probablement inédit en Europe, et que cette abolition-là, abrogée par Napoléon par la suite, avait été l'une de ces trop rares occasions où la France mettait vraiment en application ses principes et ses idéaux, sans hypocrisie, ni basses compromissions, ni vils renoncements. Il ne s'agit pas d'exiger de la “repentance”, le terme chéri des amnésiques de droite. Personne n'accuse personne. Les criminels d'antan sont morts sans procès et souvent, avec les honneurs. Les victimes de jadis sont mortes, bien enterrées, et entièrement oubliées : les esclaves n'avaient souvent qu'un simple prénom, un sobriquet donné par leur maître, et la mémoire de leur misérable existence individuelle n'a pas survécu aux proches qui les ont connus de leur vivant, sauf exceptions. Il ne reste que des descendants, du côté des criminels comme des victimes, nés plusieurs générations après les faits. Le contraire de la douce amnésie n'est pas la “repentance”, c'est l'honnêteté historique, le fait d'assumer pleinement l'histoire de son pays, dans les moments glorieux comme dans les heures troubles, le fait de ne pas se proclamer sans vergogne “tous résistants !” au lendemain de la Libération, ou de ne pas se sentir attaqué lorsque quelques voix discordantes osent noircir, si j'ose dire, le beau mythe de la construction nationale, avec d'encombrants faits historiques qu'il ne fait pas bon évoquer.

De nombreux détracteurs de droite, agacés par ces empêcheurs d'oublier en rond, arguent que “l'esclavage, ce n'est pas un génocide, donc ce n'est pas un crime contre l'humanité”. CQFD. On va leur accorder le bénéfice du doute, et supposer qu'ils font cet amalgame en toute bonne foi, parce que pour beaucoup d'entre nous, la notion de crime contre l'humanité fait écho en premier lieu aux procès de Nuremberg, donc à l'Holocauste, donc renvoie forcément à l'archi-crime qu'est le génocide. Mais alors, messieurs-dames, il va falloir ouvrir un bouquin ou deux (et je ne parle pas des ouvrages d'un Robert Faurisson, hein, attention petits coquinous, je vous vois venir), ou du moins une page Wikipedia, car nulle part la définition, au demeurant très vague et fluctuante, du crime contre l'humanité, ne se restreint aux seuls génocides. Je reprends ici la “définition” (plutôt un catalogue en fait) utilisée par la Cour Pénale Internationale, vous savez, ce repaire de gauchistes déchaînés, de suppôts baveux de l'anti-France, de champions notoires de la “repentance” et de l'auto-flagellation à tout va, qui n'ont de repos que lorsqu'ils ont humilié notre Grande Nation :
Meurtre ; extermination ; réduction en esclavage ; déportation ou transfert forcé de population ; emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ; torture ; viol, esclavage sexuel, prostitution forcée; grossesse forcée; stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ; persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste (...) ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ; disparitions forcées de personnes ; crimes d’apartheid, autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.
Bref, la liste des joyeusetés en question est drôlement longue, et comporte plusieurs des crimes commis de façon routinière par les esclavagistes, négriers ou non. La lecture du Code Noir, document légal qui est entré en vigueur dans les colonies françaises aux Antilles en 1685 (un grand millésime dans l'histoire de France, car c'est aussi l'année où Louis XIV, décidément très inspiré, a révoqué l'édit de Nantes, mettant un terme à près d'un siècle d'insupportable tolérance religieuse et jetant sur les routes de l'exil des centaines de milliers de “huguenots”, dont beaucoup, réfugiés à Berlin, ont fortement contribué au développement économique et culturel de ce qui n'était encore qu'une grosse bourgade teutonne sans grande importance), fournit quelques arguments assez frappants qui montrent que l'humanité des esclaves était systématiquement bafouée. Les esclaves, bien que considérés comme suffisamment humains pour mériter un baptême (“dans la Religion Catholique, Apostolique et Romaine”, comme il se doit, cf. article 2) et une sépulture chrétienne, étaient néanmoins qualifiés de “meubles” par l'article 44 dudit Code, étaient punis de mort pour des crimes monstrueux comme le fait de se réunir, de s'évader, de voler une vache ou de frapper leur maître. Il faut être sacrément obtus pour soutenir mordicus, en connaissance de cause, que la traite négrière et l'esclavage aux Amériques et dans l'Océan Indien ne constituent pas un crime contre l'humanité. À partir de ce point, je cesse de considérer ceux qui persistent dans cette voie comme étant neutres ou de bonne foi, désolé.

Ensuite, parmi les nombreux opposants à tout ce qui touche la mémoire de l'esclavage, il y a ceux qui clament à cor et à cris : “c'est pas moi qu'a commencé !” comme dans la cour de récré. Pourtant, personne n'accuse les Français, les Européens ou les Blancs en général, d'avoir inventé l'esclavage, ni d'avoir conduit la traite tous seuls, sans l'aide de roitelets africains, d'alliés tribaux de circonstance ou d'aventuriers arabes. D'ailleurs, d'une certaine manière, les Européens se sont distingués en beauté en abolissant l'esclavage dans leurs pays, puis dans leurs colonies, bien avant la plupart des autres régions du monde, à commencer par les mahométans. Certains “penseurs”, toujours du même côté de l'échiquier politique, reprochent à la France la place, pourtant toute riquiqui, qu'elle fait à la mémoire de l'esclavage, et aux commémorations timides qui ont débuté en métropole le 10 mai 2006, de “négliger” des aspects importants de l'histoire entière de l'esclavage, tel qu'il fut pratiqué par les Arabes ou les Ottomans autour de la Méditerranée, voire par les Romains, les Égyptiens anciens (mais oui, vous vous rappelez au catéchisme, les Hébreux asservis par Pharaon !), ainsi qu'en Mésopotamie, comme le prouve sans équivoque le fameux code d'Hammourabi... Messieurs, les ficelles sont plutôt grosses. La France commémore l'esclavage, tel qu'il fut pratiqué, encouragé et légalisé, sur le sol des territoires qu'elle a administrés, pour son bénéfice exclusif, une pratique qui, ne vous déplaise, l'a changée pour très longtemps. Que vous le vouliez ou non, les Égyptiens n'ont vraiment rien à y voir. On commémore l'histoire de France, celle du peuple français, de la même manière que l'on célèbre en France la fin de la dernière guerre le 8 mai, et non pas le 2 septembre, date de la capitulation japonaise et point final de ce conflit mondial. Mais nos chafouins élus et “intellectuels” de la droite conservatrice n'en sont pas à une contradiction ni à une approximation près...

Statue décapitée et ensanglantée de l'impératrice Joséphine sur la place
de la Savane, à Fort-de-France. L'illustre fille de nos îles, dont nous
devrions sûrement être fiers, a poussé Napoléon à rétablir l'esclavage.
Cet acte de vandalisme n'a donc absolument rien d'étonnant.
Quelques sinistres figures de l'UMP et assimilés se sont érigées en inlassables pourfendeurs des lois mémorielles. Pourtant, leur duplicité ne fait pas l'ombre d'un doute. Parmi les plus hypocrites d'entre tous, l'odieux Christian Vanneste qualifiait, dans cette interview récente accordée au Nouvel Obs, la loi Taubira de 2001 de “loi anti-française” (ah, la voilà, l'anti-France !), qui “égorge la liberté d'expression”, et patati et patata, bottant habilement en touche pour éviter d'en dire autant de la loi Gayssot n'est-ce pas, facho mais pas fou le brave député. On note avec intérêt que c'est le même Christian Vanneste qui s'est donné beaucoup de mal pour que l'Assemblée vote une autre loi mémorielle en 2005, un texte de réhabilitation de l'entreprise coloniale, et qui a proposé des amendements poussant encore davantage dans ce sens, allant presque donner de grandes claques dans le dos aux anciens de l'OAS. On remarque que c'est toujours le sieur Vanneste, décidément très affairé dès qu'il s'agit de demander au législateur de se mêler d'histoire, qui a déposé, en novembre 2006, une proposition de loi de reconnaissance par la France du génocide ukrainien perpétré par Staline en 1932. Ah mais tout ceci, ce n'est pas de l'anti-France, n'est-ce pas, alors allons-y sans nous gêner, et encombrons le législateur de textes sur les souffrances des Ukrainiens.


Dans un monde parfait, dans une France parfaite, on n'aurait pas besoin de loi Taubira relative à la mémoire de l'esclavage, pas plus qu'on n'aurait besoin de loin Gayssot pénalisant la négation de la Shoah, ni de lois mémorielles en général, de la même manière dont on se passe très bien de lois “géographiques” (imaginez un peu : “La France reconnaît publiquement que son point culminant est le Mont-Blanc, à 4807 mètres d'altitude”, hahaha), de lois “mathématiques” [“La France reconnaît publiquement que deux et deux font quatre, et que pour tout entier naturel n, la somme des n premiers termes d'une suite arithmétique de premier terme u0 est (u0 + un) x (n + 1)/2], ou encore de lois chimiques (La France reconnaît publiquement que la formule chimique de l'eau est H2O). Vous vous imaginez le bazar. En attendant, loi ou pas, il est urgent d'arrêter de considérer la mémoire de l'esclavage comme une seule affaire d'Antillais ou de noirs : l'anti-France, pour moi, c'est plutôt ce genre d'attitudes amnésiques, qui épurent le récit national et en excluent des millions de citoyens français. Une nation harmonieuse est, au contraire, une nation dont le récit historique est accepté par tous, et où tous se reconnaissent, sans qu'il soit question de repentance. Nous, les Antillais, sommes Français et heureux de l'être, mais ne sommes pas arrivés là par l'opération du saint-Esprit ou par la dérive des continents.


La mémoire de l'esclavage est l'affaire de tous, et la commémoration de l'abolition, une grande fête pour toute notre nation, car elle célèbre, entre autres, l'un de ces moments-clés qui ont permis d'aboutir à un véritable État de droit et à une communauté de citoyens égaux devant la loi. Pour des raisons historiques, les quatre DOM commémorent l'abolition à des dates différentes les uns des autres : pour la Martinique, c'est le 22 mai de chaque année. Ce 27 mai, c'est au tour de la Guadeloupe. La date retenue à l'échelle nationale est le 10 mai, pour mettre tout le monde d'accord. Laissons derrière nous ces polémiques stériles, ces combats d'arrière-garde et ces aboiements des nostalgiques et des réacs héritiers des anti-dreyfusards d'antan: l'esclavage a eu lieu en France, a été aboli par la France, et notre nation se grandit et se fortifie à chaque fois qu'elle évoque ce passé avec réalisme et dignité.

vendredi 29 avril 2011

L’Empereur Bokassa, le Duc de Cambridge et le Comte du Cocotier

Je vais être franc avec vous, chères lectrices que je sais toutes jeunes, jolies, mais aussi intelligentes n’est-ce pas, comme un croustillant mélange d’Emma Watson, de Kate Middleton et de Marie Curie : cette semaine, je me suis superficiellement intéressé au Royal Wedding. J’ai parcouru distraitement quelques articles publiés dans mes journaux favoris, qui en général s’adressent à un public qui se veut intelligent : The Guardian, Der Spiegel et Le Monde.

L'obscur archipel néo-zélandais de Niue honore le couple princier...
en attribuant à William et à Kate leur juste valeur respective.
Certains desdits articles étaient franchement “pipole” et faisaient languir le lecteur décérébré sur des questions brûlantes comme “Quel créateur signera la robe de mariée?” ou “Quel sera le menu du banquet royal ?”. Ceux-là, je les ai évités comme si leur simple lecture pouvait m’affliger immédiatement d’une maladie cérébrale dégénérative incurable (d’une certaine manière, ça doit être le cas). D’autres éditoriaux étaient farouchement anti-monarchistes, et leurs accents résolument robespierresques exhortaient le lecteur, à défaut de pouvoir faire tomber d’un coup sec et tranchant toutes ces têtes couronnées, à se désintéresser de ces niaiseries anachroniques et dispendieuses. Je les ai lus avec intérêt, même si je ne partage pas forcément la virulence de leur propos. La troisième catégorie d’articles, mes préférés, était entièrement factuelle, et informait d’un ton neutre l’humble populace grouillante que parmi les invités à la cérémonie, parmi la crème de la crème de ces êtres supérieurs que vous et moi n’égalerons jamais, figurent des individus aussi fréquentables qu’un ancien tortionnaire bahreïni devenu ambassadeur, ou le roi Mswati III du Swaziland, despote absolu et sanguinaire d’une nation croupissant dans une abjecte pauvreté, séropositive à 30% et qui jouit d’une espérance de vie d’une quarantaine d’années, une miséricorde tant la vie doit être affreuse dans ce petit royaume montagnard. J’aurais voulu vous dire, me hissant sur un haut piédestal de supériorité intellectuelle, que j’ai entièrement snobé l’événement, que la famille royale britannique est tellement insignifiante, “so irrelevant”, qu’elle n’est même pas digne de mon mépris, mais non, ce serait un mensonge.

D’ailleurs, grâce à ce mariage et à l’indécent battage médiatique qu’on nous a infligé, j’ai pu avoir un débat intéressant avec un ami espagnol et enfin comprendre à peu près pourquoi et comment diable on peut être monarchiste au XXIème siècle. La réponse est courte et limpide : les monarchies sont attachées à leurs rois comme des symboles de la nation, et le fait que ces personnes ne soient pas élues par le peuple semble aussi normal que le fait de ne pas avoir à voter tous les cinq ans pour désigner un nouveau drapeau ou un nouvel hymne national, puisqu’il s’agit tout simplement d’un symbole, quoique de chair et d’os. Raisonnement impeccable s’il en est. Je n’ai rien trouvé à redire. Très bien, chers Espagnols, Britanniques, Bénéluxiens et Scandinaves, si cela vous convient si bien, alors vous m’en voyez fort aise, et ce n’est pas moi qui tenterai de vous convertir aux vertus de la République à la sauce Sarko, qui fait plutôt figure de repoussoir chez les plus clairvoyants d’entre vous, et ce à juste titre.

Fort-de-France, le 19 avril
Dès lors, que m’inspire cet événement d’une importance au mieux très moyenne, à propos duquel je me suis laborieusement évertué à finir trois paragraphes toute la semaine, en vain jusqu’ici ? Pas grand-chose, à part une réaction à cet article du Guardian qui détaille et analyse la pluie de titres de noblesse qui s’abat sur les tourtereaux comme une giboulée printanière, like rain on your wedding day comme l’a d’ailleurs ironiquement chanté Alanis Morrissette : la Reine, pimpante et élégamment chapeautée, a fait son petit-fils William et sa belle-petite-fille Kate, en guise de cadeau de mariage, 
Duc et Duchesse de Cambridge, Comte et Comtesse de Strathearn et Baron et Baronne Carrickfergus
Elle s’est arrêtée là de justesse, alors qu’elle aurait très bien pu les honorer du titre de Docteur et Doctoresse en Droit à l’université de Bayreuth, si tel était son bon vouloir, et ce sans même qu’ils ne se donnent la peine de plagier une thèse, mais il est vrai que ce dernier titre s’est quelque peu galvaudé par les temps qui courent... L’implication logique de tout ceci, c’est que William, qui depuis sa sortie triomphale du noble utérus de feu sa mère, porte le titre de “Prince William of Wales”, gagne aujourd'hui trois lignes sur sa carte de visite, tandis que son épouse Catherine entre dans la Family en recevant les distinctions qui jusqu’ici lui avaient cruellement manqué. On comprend aisément, si on veut bien respecter de vieilles traditions, que l’épouse du deuxième prétendant au trône d’Angleterre mérite mieux qu’un simple « Madame », ce terme banal qui convient mieux à une vulgaire bouchère de banlieue. Du coup, dans le cas de Kate M., ces titres rutilants sont mérités dans la mesure où, pour les recevoir, elle ne s’est pas simplement contentée de naître : elle a tout de même dû pécho le fils de Lady Di, un exploit peu commun qui en soi n’est pas à la portée de la première fille de millionnaire et étudiante en histoire de lart venue. Elle devient officiellement une altesse royale mais ne reçoit surtout pas le titre de princesse, alors attention à ne pas vous tromper dans le protocole hein, bande de gueux et de gueuses. Etc, etc, etc.

Madrid, le 27 avril. El País Semanal fait ses choux gras des noces de
"Guillermo y Catalina"
Fi, vous dis-je, fi ! Outre le fait que ce soit la grande classe d’offrir un duché, un comté et une baronnie comme cadeau de noces, bien plus la classe qu'un bon de 50€ sur Printemps à Deux ou une parure de lit achetée en deux clics chez 1001Listes.fr, à quoi riment-ils, tous ces titres, vains et dans le fond assez ridicules ? Guillermo y Catalina, comme les nomme joliment la presse espagnole, deviennent Ducs de Cambridge pour de faux. La ville de Cambridge garde son maire et sa structure démocratique, merci pour elle, et il n’est pas question d’y réintroduire la taille, la gabelle, les corvées et le droit de cuissage, Dieu soit loué. Alors, quid de toutes ces distinctions ? Si jamais, en un jour béni, nous autres manants étions brièvement élevés du caniveau où nous sommes vautrés, et amenés à rencontrer William Windsor, devrons-nous lui faire trois révérences de plus, une au duc, une au comte et une au baron ? Si jamais Catherine Middleton Windsor devait un jour débarquer dans notre salon pour des leçons d’élocution comme Helena Bonham Carter alias l’épouse de George VI dans The King’s Speech, devrons-nous lui faire trois fois plus de baisemains ? Devons-nous les respecter trois fois plus ? Ou peut-être notre respect et nos salamalecs ne doivent pas être augmentés de manière arithmétique, mais plutôt logarithmique, pour respecter la hiérarchie des différents titres conférés, en vertu du Théorème d’Henry VIII ?

Son Excellence, le Président à Vie,
Maréchal, Docteur El-Hajji, Idi Amin Dada,
Conquérant de l'Empire Britannique,
Roi d'Écosse, etc, etc.
En somme, cet empilement de distinctions et de titres est aussi débile que dans le cas de ces potentats africains qui se décernaient à eux-mêmes des titres ronflants, ces Colonels usurpateurs, Généraux d’opérette, Maréchaux autoproclamés, ces Derniers Rois d’Écosse d’imposture. Mouammar Kadhafi n’était un simple capitaine ? Et hop, promu par lui-même au grade de colonel, il a tout de suite acquis de la stature. Idi Amin Dada se sentait-il quelque peu à l’étroit dans son uniforme de major-général ? Qu’à cela ne tienne, un costume de Maréchal fort seyant, taillé sur mesure et par ses propres soins lui permit aussitôt d’y coudre toutes les décorations qu’il s’est lui-même attribué. Et Bokassa Ier, empereur de Centrafrique ? Ah, Bokassa...

Oui, c’est tout de même moins crevant de collectionner ainsi les titres que de travailler pour les mériter. À ce petit jeu, même les faux docteurs qui semblent abonder dans la classe politique allemande (pas si classe que ça justement, puisqu'après l'élégant baron von Googleberg, c'est au tour de Silvana Koch-Mehrin d'être démasquée) font figure de laborieux crétins et de vertueux imbéciles qui n’ont rien compris à l’art d'acquérir du prestiiiige en cinq minutes chrono.

Maintenant que j’ai pigé le truc pour se hisser définitivement au-dessus de la masse fétide des mortels, je ne vais pas me priver. Pécho le prince Harry étant relativement improbable, un anoblissement par la Reine d’Angleterre semble peu envisageable. En plus il paraît que c’est vraiment un gros boulet ce Harry. Au lieu d'abandonner au premier contretemps, je passe donc au plan B : me faire adouber par une Reine, n’importe laquelle. Cela tombe bien, j’en connais une : ma propre mère bien sûr, qui pour moi vaut toutes les Reines de ce monde. Je suis allé mander ma génitrice :

Oui, ma mère ressemble un peu à
Galadriel, dans Le Seigneur des Anneaux
« Dis, Maman, j'en ai marre d'être un loser et un moins que rien. Tu voudrais bien me décerner quelques chouettes titres de noblesse histoire que ma pitoyable existence commence enfin à ressembler à quelque chose et que je puisse chopper plein de minettes ?
– OK mon fils, aujourd’hui, je te fais Baron du Balcon de la Maison, Comte du Cocotier au Fond du Jardin, Chevalier de la Chaise-Cassée dans le Garage, et Grand Chambellan de ta Chambre d'Ado.
– Wouaouh, rien que ça ! Ça pète ! Mais dis, tant qu'on y est, un titre académique me dépannerait bien, là tout de suite...
– Je te décerne ce diplôme de Docteur ès Techniques du Lavage de Vaisselle et t'attribue cette chaire de Professeur Émérite en Repassage de Chemises à Manchettes à l'université de la Buandery.
– Chanmé de ouf !
– Tu conserveras ces titres jusqu'à la prochaine lune. Tâche d'en faire bon usage !
– Merci M'man, tu es vraiment la meilleure ! Bisou ! »

Voilà, c'est chose faite depuis aujourd'hui : j'ai trop la classe et je suis l'égal de toutes ces têtes couronnées. Me voilà un homme neuf, que dis-je, un homme tout court, un gentilhomme. OK, je vous laisse, mon Eurostar vient d'entrer en gare de Saint-Pancras, et je dois vite filer à la réception du mariage de ces chers Will et Katie. J'espère qu'ils vont apprécier le coffret arts de la table de chez Christofle que je le leur ai trouvé chez Lafayette Mariage. Il m'a coûté un bras.

Oh là, l'ami, mon cher Duc, ravi de vous revoir ! Que vous avez bonne mine.

jeudi 24 février 2011

Dr Googleberg and Mr Guttenberg

"Chez nos voisins français", selon l'expression chère à Jules-Édouard Moustic, les ministres offrent depuis quelques mois un spectacle navrant, où l'indignité confine à l'absurde, et s'évertuent avec un zèle surprenant à se comporter de la manière la plus déshonorante qui soit, au point que l'on en vienne à s'étonner que Michèle Alliot-Marie n'ait pas encore proposé aux autorités libyennes de bénéficier du "savoir-faire français" en matière de maintien de l'ordre, ou que le Canard Enchaîné n'ait pas encore déterré des révélations qui surpassent encore les précédentes, allez, avec un minimum d'imagination, car, comme disait un certain candidat à la présidence en 2007, "tout devient possible" : que, par exemple, "MAM" et Patrick Ollier reviennent tout juste de vacances en Libye, tous frais payés par Kaddafi bien sûr, et que les arrière-grands-parents de notre ministre en goguette, Yvonne-Adélaïde et Hercule-Théodule Marie, âgés de 138 et 150 ans (et toutes leurs dents), étaient bien entendu du voyage pour effectuer de juteuses transactions immobilières avec Hannibal Kaddafi, le sinistre fils du colonel en déroute. Mais attendons tout de même la parution du Canard de mercredi prochain avant de trop nous réjouir de ce que la France ne soit pas tombée encore plus bas avec cette fine équipe au pouvoir.

Cependant, chers compatriotes, je voudrais vous apporter un peu de réconfort en ces heures moroses : car nous ne sommes pas les seuls en Europe à ne plus supporter l'inconduite et les turpitudes de nos dirigeants, loin s'en faut. Je ne pensais même pas à Berlusconi et à ses soirées "bunga-bunga", ce serait trop facile à citer, et puis tout comme vous, je ne vis ces rebondissements consternants que d'assez loin. Bien entendu, je voulais parler du pays où je vis, l'Allemagne, qui n'est pas épargnée par des polémiques surgissant çà et là, ridiculisant des politiciens peu scrupuleux et qui, dans certains cas, l'ont bien cherché. Ce qui est dommage, c'est que ces maudits politiciens allemands ont un énorme défaut que n'ont pas les nôtres : ils sont beaucoup moins combatifs que le premier Iznogoud UMPiste venu, et en général, si les preuves sont accablantes, ils battent très vite en retraite et admettent leurs torts pour clore la polémique au plus tôt, au lieu de s'enfoncer davantage dans la fange, feignant l'indignation, clamant leur innocence, hurlant au complot et jurant sur la tête de leur vieille mère qu'il y a un "malentendu".

Margot Käßmann s'était notamment opposée au ministre allemand de la Défense Karl-Theodor zu Guttenberg sur l'Afghanistan
Margot Käßmann s'était opposée à Guttenberg à propos
de l'intervention allemande en Afghanistan.
Un montage photo prémonitoire signé Deutsche Welle.
Parmi les exemples récents de scandales qui ont coûté cher à des personnalités publiques au zénith de leur carrière, il y a eu l'affaire de l'alcool au volant : il y a un an jour pour jour, je ne l'ai pas même fait exprès, démissionnait de toutes ses responsabilités une certaine Margot Kässmann, évêque (évêchesse ? évêchette ? les ayatollahs [ou ayatoilettes] de la féminisation des noms masculins n'ont pas encore statué) de Hanovre et tout récemment élue à la tête de la Fédération des églises protestantes d'Allemagne. Pour une femme, divorcée de surcroît, ceci n'était pas la moindre des consécrations, mais cette réussite couronnait une carrière engagée et pleine de mérite. Grisée par tant de succès, c'est bien le cas de le dire, Frau Kässmann s'est laissé aller : un soir de février 2010, la police l'arrête au volant de sa voiture. Elle vient de griller un feu rouge, et pour ne rien arranger, se fait contrôler avec un 1,5 gramme d'alcool dans le sang ! La limite en Allemagne étant de 0,3 gramme par litre, la messe est dite pour monseigneur : son permis de conduire lui est immédiatement retiré et la presse fait ses choux gras de cette sordide affaire. L'Église évangélique, où ses talents étaient reconnus à leur juste valeur, lui renouvelle son soutien. Cependant, Margot Kässmann préfère tirer les conséquences de ses actes avant que la polémique n'ait le temps d'enfler. En trois jours, elle avait présenté sa démission et émergeait de ce scandale, la tête haute.

"Devons-nous retenir un nom pareil ?" demandait Bild,
qui rechigne toujours dès qu'il est question de faire
le moindre effort intellectuel.
Nul ne sait, pour l'instant, comment se dénouera "l'affaire" qui tient en haleine l'Allemagne entière cette semaine, et si son protagoniste en sortira durablement décrédibilisé ou non, mais on devrait être assez vite fixé, vu la faiblesse de l'engouement national pour les scandales à rebondissements et les polémiques stériles. Le politicien chouchou de l'opinion publique teutonne, au sommet de sa popularité, s'est fourré dans un sacré pétrin qui n'est pas digne d'un homme de sa classe, mais plutôt d'une arriviste comme Rachida Dati, serions-nous tentés de persifler. Nous ferions erreur de l'insinuer, car les faits sont là. Il y a deux ans, en février 2009 (décidément je devais vraiment écrire ce billet aujourd'hui), un jeune aristocrate bavarois, entièrement inconnu du grand public, était propulsé sur les devants de la scène en devenant ministre fédéral de l'Économie. L'Allemagne apprenait à connaître, et surtout à aimer Karl-Theodor Maria Nikolaus Johann Jacob Philipp Franz Joseph Sylvester Freiherr von und zu Guttenberg, oui oui, c'est bien le nom d'une seule personne et pas de toute une équipe de foot, plus commodément appelé Karl-Theodor zu Guttenberg, ce qui s'écrit déjà en 23 lettres. (Et vu qu'ils ont tous l'air d'avoir des noms comme ça dans la famille, alors on comprend mieux pourquoi un certain Gutenberg, n'en pouvant plus des crampes aux doigts à force de copier son nom à la main, a inventé l'imprimerie...) Certes, le nouveau ministre a été gentiment raillé à ses débuts : le côté quelque peu "aristocratie décomplexée" de ce nom à rallonge a un temps fait jaser les manants dans leurs chaumières. Il est vrai que le pedigree du sieur von und zu Guttenberg est tout à fait impressionnant, et l'on se perd très vite dans les ramifications enchevêtrées de l'arbre généalogique de la lignée, ses barons, comtes et duchesses aux chaussettes archisèches (et probablement pas seulement les chaussettes). On note avec intérêt que, selon mon pote Wicky Pédia qui sait tout sur tout, presque autant que Big Brozzer, il descend de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche par sa mère, et que d'ailleurs maman Guttenberg a, ô scandale, divorcé d'avec Guttenberg père (ciel ! tout part à vau-l'eau, même chez les Bavarois bien comme il faut !) pendant la prime enfance du petit Karl-Theodor, pour convoler en justes noces avec le fils du tristement célèbre Joachim von Ribbentrop, le fidèle ministre nazi qui a scellé avec Staline le sort de la Pologne en 1939. Oups la boulette. Mais comme grand-papa Guttenberg a comploté contre Hitler et a été exécuté par les mêmes nazis, ça fait match nul. Pour le reste, je vous invite à lire Point de Vue et à écouter les chroniques de Stéphane Bern, sinon ça va faire très long, et, comment dire, très chiant en fait.


Mais très vite, les moqueurs se sont tus, les chiens ont aboyé mais le carrosse est passé : Karl-Theodor zu Guttenberg a conquis les cœurs d'une nation éblouie, aveuglée même. L'Allemagne est tombée sous le charme de son ministre de l'Économie. Il faut dire que ce ne sont pas les arguments qui manquent : finalement, être aristo en Allemagne, c'est loin d'être aussi rédhibitoire que dans un certain pays voisin où l'on a autrefois débité de la tête de gentilhomme à la douzaine. Et puis, "KT", comme on se surprend à le surnommer affectueusement, en plus d'être aristo, il est jeune, devenu ministre à 37 ans, c'est presque un gamin dans une Allemagne à la tête grisonnante. Il est jeune et cool, c'est "le baron von Cool", avec ses cheveux toujours impeccablement gominés, et sa chemise parfois entr'ouverte, résolument cool. Bill Murray n'a qu'à aller se rhabiller, George Clooney peut nous lâcher avec son Nespresso à deux balles : il y a un ministre allemand dix fois plus cool que les deux réunis, et il a un vrai criminel de guerre dans sa famille par alliance, lui. Ha ! Il leur a bien damé le pion. Le sommet du "KT-chisme" a été atteint (ou le fond a été touché, selon votre point de vue) lorsqu'il a été très sérieusement comparé à un Obama allemand ! Là je dois vous avouer que j'ai perdu le fil du raisonnement... Mais, comme aiment à dire les Anglais, cherchez la femme. KT ne serait pas aussi populaire s'il n'était pas souvent vu en compagnie d'une blonde pulpeuse au sang bleu tout comme lui, son épouse, une certaine comtesse Stephanie von Bismarck-Schönhausen. Rouvrons une parenthèse Stéphane Bern : la comtesse est, vous l'auriez deviné, une descendante directe du fameux chancelier Otto von Bismarck, et une Bavaroise bon teint, ce qui ne manque pas de sel puisque son illustre trisaïeul était un Prussien pur jus qui a bâti l'unité allemande au profit de la Prusse protestante et sur le dos de la catholique Bavière... Parenthèse Stéphane Bern refermée.


Karl-Theodor et Stephanie se sont rencontrés, à l'été 1995, non pas au bal des débutantes, ni dans une soirée "rallye" dans le 16ème, car ce n'est pas cool, mais... à la Love Parade à Berlin ! Et ça, c'est vachement cool. Depuis, le couple s'est assagi, s'est calmé sur la techno et sur l'ecsta, et a connu une ascension fulgurante. À l'image de la comparaison débile avec Obama plus haut, les médias n'ont pas tari d'éloges obséquieux et d'épithètes douteuses pour désigner ce couple bien assorti : les "Guttenberg en majesté", les "Kennedy allemands", tout est bon pour glorifier le couple glamour de l'année 2009-2010.

Lorsque, fin 2009, Guttenberg devient ministre de la Défense, un poste casse-pipe, on s'attend à ce que sa popularité en prenne un coup, et nombreux sont ceux qui se frottent les mains par avance à l'idée de le voir tomber piteusement de son piédestal. Mais il n'en est rien : malgré les bavures à répétition commises par l'armée allemande en Afghanistan, et quelques autres fâcheux dossiers qui s'accumulent, KT reste une icône stratosphérique. Fin 2010, dans une opération comm' tellement éhontée que même Sarkozy hésiterait à monter, il effectue une visite en Afghanistan, emmenant dans ses bagages quelques journalistes complaisants et sa sublime épouse. Les ficelles sont un peu grosses, et la polémique met bien quelques semaines à se résorber : il s'est trouvé quelques grincheux pour trouver que cette "trivialisation" et cette "glamourisation" du conflit dépassaient les bornes, sans parler du surcoût pour ces radins de contribuables allemands. Mais les contribuables allemands, une fois que les tabloïds, Bild en tête, leur ont pondu quelque mièvrerie soulignant le courage de la belle princesse, la seule femme  et quelle femme !  qui ne soit pas ensachée dans une burqa à 500 kilomètres à la ronde, au milieu de barbus mal léchés, ont vite fait de se ranger, une fois de plus, du côté du baron qui semblait vraiment indestructible.

Pourtant, depuis dix jours, rien ne va plus pour Karl-Theodor zu Guttenberg. Qu'a-t-il donc fait de si répréhensible, le baronneau ? Eh bien cette fois, il semble qu'il soit vraiment allé trop loin. Tout a commencé en milieu de semaine dernière, lorsque l'université de Bayreuth annonce qu'elle soupçonne le ministre d'avoir plagié plusieurs travaux pour compléter sa thèse de droit, soutenue en 2007. Les accusations se retrouvent immédiatement dans la presse, enveloppées de conditionnels et de précautions langagières. Le ministre, lui, nie en bloc des accusations qu'il qualifie d' "absurdes". Mais chaque jour qui passe apporte son lot de corroborations aux soupçons. Le baron von Cool reconnaît alors qu'il a pu "oublier" de citer correctement certaines de ses sources, mais que la thèse sur laquelle il a travaillé d'arrache-pied pendant sept ans reste un travail personnel. Toutefois, après une entrevue avec la chancelière Merkel, il annonce qu'il renonce "temporairement" à son titre de Docteur, le temps que l'université de Bayreuth tire au clair son cas. Le public se passionne pour l'affaire, de nombreux volontaires recherchent méticuleusement les passages copiés. La crédibilité de celui qu'on surnomme déjà "Dr Copier-Coller" ou "Dr Googleberg", est désormais proche de zéro sur ce dossier. De mauvaises langues vont jusqu'à insinuer que même "son titre de baron" n'est pas le résultat de son propre mérite, mais un simple cadeau hérité de sa famille. Où les gens vont chercher des choses pareilles, on se le demande ! Lorsqu'au début de la semaine, on annonce que près de 70% du contenu de la thèse de droit (eviron 270 pages sur 400) est plagié, le ministre rend gorge : il renonce définitivement à son titre de docteur, dont l'université l'a officiellement déchu, hier.

Le code-barre de la vérité : 68,7 % de plagiat dans la thèse de Guttenberg !

En une semaine à peine, c'était donc plié : Karl-Theodor zu Guttenberg n'est donc pas plus docteur en quoi que ce soit que Jean Sarkozy. La bataille n'aura pas duré bien longtemps, bien moins que celle de l'EPAD en tout cas. Ce qui reste à savoir, c'est si le ministre de la Défense démissionnera de ses fonctions. Cela semble malheureusement peu probable : il n'est pas fait du même moule que Margot Kässmann, qui avait estimé il y a un an qu'une erreur rédhibitoire est une raison suffisante pour que son autorité et sa légitimité soient atteintes. Mais notre bon baron catholique n'est pas un homme d'église, et ne raisonne pas ainsi : tant qu'il est populaire, ça passe. Or, de récents sondages confirment que la cote de popularité stellaire du ministre n'a pas diminué d'un iota ; elle a même encore augmenté, culminant à 73% de satisfaction !

Mais c'est bien sûr : la popularité du ministre ne devait rien à son titre de docteur laborieusement obtenu ou pas. Tout ce qu'on lui demande, c'est d'être glamour, gominé, "cool" et d'avoir une belle femme. Tant que sur tous ces points, le public demeure satisfait, alors il ne devrait pas avoir trop de soucis à se faire, notre baron Von Cool !

Les Guttenberg : "Nous traversons cette épreuve ensemble !"
nous dit Bunte, une sorte de Voici local.

J'ai choisi exprès d'écrire "Kaddafi", mes amis arabes m'ayant dit que "Kadhafi" est incorrect. D'ailleurs toute la presse étrangère écrit toujours "Gaddafi" ou "Qaddafi".

lundi 7 février 2011

Plus belle ma démocratie !

Pour ceux qui y croyaient encore, un mythe s'écroule. Un peu comme un enfant apprend que le Père Noël n'existe pas, le public français est stupéfait, choqué, abasourdi, écœuré, et ce depuis une semaine. Et il a bien de quoi : la France, "Patrie des Droits de l'Homme" autoproclamée, "Mère des Arts, des Armes et des Lois" selon l'impartial arbitre du Bellay, serait la démocratie la plus malade de toute l'Europe occidentale, et d'ailleurs bien au-delà. Marie NDiaye aurait-elle donc eu raison de quitter la France "vulgaire et monstrueuse" de Sarkozy ?

Les Inrocks, août 2009 : Un facepalm et une petite phrase qui ont fait énormément de dégâts

Dans cette étude, de bien obscurs instituts à la solde de l'anti-France (pour les nommer, il s'agit de l'Université de Zurich et du Centre de Recherche en Sciences Sociales de Berlin) sont formels : chez tous nos voisins européens, la démocratie se porte nettement mieux que chez nous.

Les trois grands critères pris en compte sont : la liberté, l'égalité... et le niveau de contrôle qu'exercent les citoyens sur leur gouvernement. Ces trois critères sont ensuite divisés en plusieurs indicateurs bien spécifiques (libertés individuelles, État de droit, transparence, qualité de la représentation, etc.), qui sont à leur tour mesurés de manière "scientifique". Ne me demandez pas comment c'est fait ; trois heures de recherche sur internet ne m'ont pas permis de trouver le détail du calcul et j'ai fini par renoncer. Il va donc falloir se contenter de la portion congrue pour comprendre pourquoi notre belle nation, berceau des Droits de l'Homme, phare des Libertés, qui d'ailleurs a offert la Statue du même nom aux États-Unis, fait si piètre figure par rapport aux havres de démocratie qui l'entourent.

Ainsi, Der Spiegel assène avec un aplomb inouï qu'il y a "peu de partis politiques" en France, une affirmation qui laisse songeur quand on se souvient qu'au premier tour de la présidentielle en 2002, il n'y avait pas moins de seize candidats. Bien entendu, la conclusion de la susdite élection présidentielle, avec un record de 82% de voix pour un Jacques Chirac triomphalement réélu, rappelle davantage les scores des despotes soucieux de se maintenir au pouvoir avec un vernis de légitimité grâce à des élections truquées, comme Ben Ali en Tunisie par exemple. Le Spiegel poursuit sur sa lancée en hasardant comme explications à la déconfiture de notre démocratie hexagonale : un accroissement des "violences policières", qui en effet semble être un résultat pervers de la politique sécuritaire de notre gouvernement, mais aussi, la "faiblesse des syndicats" comme élément qui sape la qualité de notre démocratie dans son ensemble. L'on en reste pantois, car ce n'est un secret pour personne, en France tout comme ici en Allemagne, et bien au-delà : faible taux de syndicalisation ou pas, en France, on fait la grève comme on respire. Par conséquent, très cher Spiegel, peut-être auriez-vous dû vous fendre d'un peu plus d'une demi-ligne paresseuse sur la question, car même vos lecteurs allemands ne sont pas dupes, je vous assure.

Eurovision de la Démocratie : "France, Two points"
Alors que la frustration et le désarroi du lecteur augmentent, d'autres recherches sur le Net permettent seulement de trouver cette information, selon laquelle l'enquête établit que la France fait aussi partie des neuf pays sur les trente étudiés où la "qualité" de la démocratie s'est détériorée pendant les dix années prises en compte, de 1995 à 2005 (tout comme l'Allemagne, l'Italie de Berlusconi, et les États-Unis de Bush pour ne citer que ceux-là), alors qu'elle s'est améliorée ailleurs. Voilà une conclusion qui semble tout à fait en accord avec l'impression générale qui se dégage depuis quelques années en France, mais je situerais plutôt le début de la débâcle en 2007 avec l'arrivée de la clique, pardon, de l'équipe actuelle au pouvoir. Si jamais l'Université de Zurich et le Wissenschaftszentrum de Berlin remettent le couvert dans quelques années, je serais bien curieux de voir les conséquences de l'affaire de l'EPAD, les multiples condamnations de ministres en exercice, les mutations arbitraires de préfets, et toutes ces joyeusetés auxquelles nous avons dû nous habituer depuis bientôt quatre ans. Et la liste s'allonge, de jour en jour ! En Allemagne, un scandale éclate lorsqu'une ministre de la santé se fait prendre en flagrant délit d'utilisation de sa voiture de fonction en vacances sur les plages d'Alicante, et en France nos ministres voyagent régulièrement en jet privé à prix d'or, ou alors carrément avec Air Dictateur. Dans ce contexte, il n'est plus si étonnant que nous soyons distancés par des pays qui ont découvert la démocratie il y a moins de vingt ans tels que la Hongrie et la république Tchèque ainsi que par Chypre et même par l'Italie, et talonnés par la Pologne.

Grand démocrate : Silvio Berlusconi
Le résultat de cette étude a été publié le 27 janvier, et la nouvelle a été accueillie avec une certaine indifférence par les médias français. Peut-être est-ce mérité, mais c'est dommage que nous ne saisissions pas cette occasion de réfléchir à la manière de redonner un sens à nos valeurs démocratiques allègrement piétinées par certains de nos politiciens, qui pourtant ne ratent jamais une occasion d'aller s'en gargariser auprès de la Turquie et dans d'autres pays où "ça fait bien" suivant l'humeur du moment. En revanche, la nouvelle a été prise tout à fait au sérieux par les médias suisses : alors que je cherchais à m'informer sur les détails de l'enquête, j'ai trouvé pas mal d'articles de la presse suisse qui traitaient cette information comme une tragédie nationale : Malédiction ! La démocratie suisse est "moyenne" ! Horreur, nous ne sommes que quatorzièmes ! Ciel, l'Allemagne est devant nous ! Damned, la Belgique* aussi !! Amis Suisses, je ne connais pas bien votre pays et je ne voudrais pas vous vexer (surtout mes deux ou trois lecteurs helvétiques), m'enfin au cours de mes recherches pour écrire ce billet, j'ai appris par hasard qu'aujourd'hui, en ce 7 février 2011, vous commémorez les quarante ans du droit de vote des femmes ? En quarante ans, beaucoup de choses ont sûrement changé et fait de la Suisse une des plus illustres démocraties du monde, mais tout de même, pour un pays qui a attendu 1971 pour permettre à ses citoyennes de voter, la quatorzième place de l'Eurovision de la démocratie, ce n'est peut-être pas si mal !


En 2005, dernière année prise en compte pour cette étude, la Belgique n'avait pas encore connu deux crises gouvernementales successives et plusieurs mois sans exécutif. Voilà un pays qui sera peut-être aussi mal noté que la France lors de la prochaine enquête.
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