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mardi 24 décembre 2013

Chanter Noël dans le métro parisien

Ici a commencé mon étrange périple (basé sur des faits réels)
Décembre à Paris, c’est le moment où la Ville-Lumière mérite plus que jamais son resplendissant surnom. Les illuminations de Noël, ce n’est certes pas ça qui manque par ici. Mais alors où est la musique ? Où sont les cantiques ? En Martinique, à peine les bougies de la Toussaint se sont-elles consumées dans les cimetières que toute l’île entonne des cantiques, pratiquement sans interruption jusqu’à Noël, huit semaines plus tard. En Martinique, Noël se chante deux mois par an. Mais ici, c’est une autre histoire...

Perdu dans mes pensées, je monte dans une rame de métro bruyante et brinquebalante à la station Bonne Nouvelle, sur la ligne 8. Tiens donc... Bonne Nouvelle, dites-vous ? Me voilà pris de vertiges soudains. Le vacarme des freins, des lourdes portes coulissantes et des loquets chromés, le bruit diffus des accordéonistes moldaves et des voyageurs entassés s’évanouissent instantanément. La température monte. Les néons blafards laissent la place à une belle nuit étoilée, bercée de tièdes alizés. J’entends le cri-cri lointain des grillons, le tapage strident des insectes et la samba coassante des grenouilles. Battement de tambours, tintamarre de chachas et de ti-bwa bien en rythme. Une fervente cacophonie de voix avinées se fait entendre, dans un unisson approximatif :

Qu’on vient nous annoncer !
Une mère est vierge (bis)
Un sauveur nous est né.
Bon, bon, bon (ter)
Accourons-y donc »

lundi 11 février 2013

Famille traditionnelle antillaise ou «mariage pour tous»?

Depuis quelques jours, le débat sur le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, un débat que les Antillais suivaient jusqu’ici de loin, avec peut-être un brin d’incrédulité et de dégoût, a pris en Martinique une dimension toute particulière. En effet, le 30 janvier, le député divers-gauche de la deuxième circonscription de la Martinique et maire de la commune de Sainte-Marie (19.000 habitants) a pris la parole à l’Assemblée Nationale et a proclamé haut et fort son rejet ferme de ce projet de mariage homosexuel et son intention de voter contre, bien qu’il ait jusqu’ici, souligne-t-il, «soutenu tous les projets et engagements de la Gauche». Le discours, visionné des centaines de milliers de fois sur Internet, et amplement relayé sur la plupart des médias opposés au «mariage pour tous», a fait date dans ce débat, résonnant bien au-delà des rivages ensoleillés baignés d’eau turquoise où tout ce qui a trait aux Antilles reste habituellement confiné, dans l’indifférence générale des médias et de nos compatriotes hexagonaux. Du moins est-ce le sentiment qui prévaut en Martinique et en Guadeloupe.

Le député Bruno Nestor Azérot le 30 janvier à l'Assemblée
Mais cette fois, c’est différent. Un tribun antillais a pris la parole et, ô surprise, toute la France a écouté. Dans une harangue combative, le député-maire Bruno Nestor Azérot a martelé que la quasi-totalité de la population d’Outre-Mer est «opposée à ce projet», et que «les valeurs sur lesquelles reposent les sociétés ultramarines», nos «valeurs fondamentales», étaient menacées par l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. «Ce texte ne donne pas une liberté supplémentaire, il fragilise le délicat édifice sur lequel se sont construites nos sociétés antillaises et guyanaise après l’abolition de l’esclavage», a-t-il ajouté, avant d’interpeller l’Hémicycle sur une question plus grave, plus existentielle, presque apocalyptique : «la famille, pivot de notre société [...], va-t-elle exploser au sens littéral du terme ?»

mercredi 18 juillet 2012

À la recherche du rayon vert (1)

Ach, de la pluie, de la pluie, et encore de la pluie. Les juillets berlinois se suivent et se ressemblent, n’est-ce pas? Quelle déveine. Mais tant pis, hein, on n’est pas fait en suc’, nous aut’ les Berlinois, alors ce ne sont pas vingt jours de déluge trois petites gouttes de rien du tout qui vont nous faire peur. Et puis, quand bien même le temps de ce mois de juillet est abominieusement exécrable dans la capitale teutonne, c’est l’été sur les Chroniques Berliniquaises. Qu’on se le dise!

J’ai décidé de lancer une série de billets en photos sur les couchers de soleil à travers le monde, car vous le valez bien. Je ne sais pas pourquoi, mais ces moments de la journée où l’astre du jour tombe vers l’horizon m’ont toujours fasciné. Résultat: ma collection de photos de crépuscules s’étoffe rapidement. Malheureusement, je n’ai toujours pas réussi à apercevoir, après des années de traque inlassable, l’insaisissable rayon vert, mais tant pis: le spectacle du soleil couchant me suffit amplement, et en revoyant mes photos prises tout plein de pays différents, je revis un peu ces voyages et ces beaux instants de lumineuse contemplation.

Alors, où admirer de magnifiques couchers de soleil cet été?

Certainement pas à Berlin ! Dommage, car quand le soleil daigne briller sur la Spree, il nous en met plein la vue.

Image prise sur l’Oberbaumbrücke, entre Friedrichshain et Kreuzberg, le 12 juin 2011 à 21h05. Quelques jours plus tôt, j’avais pris des clichés qui ressemblent à celui-ci, mais depuis un autre point d’observation, l’Elsenbrücke, plus en amont sur la Spree. Et je les avais publiés dans le 100ème billet des Chroniques Berliniquaises.

Bien sûr, les abonnés à la page Facebook reconnaîtront cette photo au premier coup d’œil! C’est l’une de mes favorites.

Berlin Friedrichshain, juin 2011
Où voir (ou pas) le rayon vert? Peut-être au pays du soleil de minuit, la Norvège? Ça dépend, mais disons que vous ne mettrez pas toutes les chances de votre côté en allant à la chasse au rayon vert pendant l’été boréal, dans les régions septentrionales où le soleil, dopé au Guronsan, refuse de se coucher durant des semaines... Logique imparable.

samedi 31 décembre 2011

Chronique martiniquaise (6) : Hors les murs

J’aurais bien voulu causer avec vous plus longuement, chers amis, mais vous savez ce que c’est, avec les vacances et tout ça, on n’a jamais le temps de se poser et de faires les choses bien comme on voudrait. Alors, histoire de vous faire patienter d’ici au prochain billet rédigé avec soin (car je sais que vous n’avez que ça comme souci un soir du 31 décembre...), après notre visite des marchés de Fort-de-France de ce début de semaine, voici en vrac quelques photos de scènes de rue typiquement martiniquaises, le genre d’images avec lesquelles j’ai grandi.

lundi 13 juin 2011

Si tu ne vas pas à Rio...



Karneval der Kulturen 2009: Photo empruntée 
à une amie sur Facebook. Heureusement elle ne lit pas ce blog...
«Si tu vas à Rio, conseille un refrain passablement irritant, n'oublie pas ton plus beau chapeau». Ah non, on me souffle à l'oreillette que c'est «n'oublie pas de monter là-haut». Diantre, j'ai toujours dit n'oublie pas ton plus beau chapeau, sans me rendre compte que j'étais à côté de la plaque. Oui, un air qui n'est pas vraiment de ma génération donc. Bref, reprenons.  Mais si tu ne vas pas à Rio, que fais-tu? Eh bien si tu n'y vas pas, soit parce que ça coûte cher, soit parce que tu as été traumatisé par l'accident du vol AF447, ou encore parce que la demi-sœur du voisin de ton collègue s'est fait agresser et dévaliser à Ipanema, ou quelle que soit ta (mauvaise) raison de ne pas y aller, tu peux aussi venir à Berlin pendant le weekend de la Pentecôte et y faire l'expérience, comme chaque année, du Karneval der Kulturen, et c'est Rio qui vient à toi. Et aussi Kingston. Et Bridgetown. Et Fort-de-France.

Le char du bar Yaam descend la Gneisenaustraße, juin 2011
Contrairement aux grandes villes de l'ouest et du sud de l'Allemagne comme par exemple Cologne, Berlin n'a pas de tradition du carnaval, ou alors l'a perdue depuis si longtemps que plus personne ne s'en souvient. C'est d'ailleurs pourquoi les Berlinois ont tendance à se fagoter comme s'ils étaient déguisés en permanence: il leur manque un carnaval pour assouvir leur besoin de porter de temps en temps des accoutrements ridicules, un besoin fondamental et un droit inaliénable de la personne humaine on dirait. Mais je m'égare une fois de plus. Le Carnaval berlinois est donc le fruit d'une initiative très récente, et le résultat de la féconde collaboration entre le Berliner Senat et de nombreuses associations locales, dans le but de promouvoir le dialogue entre les cultures de cette capitale qui se veut et se vit comme multi-kulti, même si la diversité culturelle de la capitale prussienne n'est pas forcément ce qui interpelle au premier chef le visiteur arrivé de Paris, de Londres ou de New York.

Nie wieder Diktatur - Plus jamais la dictature, non, plus jamais.
Le char d'une association Tunisienne défile pour la liberté, entouré
de pancartes disant Dégage! (en français) au despote déchu . 
Si les débuts, dans les années 1990, furent très modestes, la constance du soutien des autorités locales, l'implication grandissante des médias, le dynamisme des associations, et bien entendu l'engouement des Berlinois pour tout ce qui est festif et en plein air, sans parler de l'argument ultra-vendeur de milliers de demoiselles défilant dans des tenues affriolantes, qui se déhanchent lascivement (et Dieu sait si c'est rare, à Berlin) sous les yeux du public ravi et battent la mesure de rythmes venus d'ailleurs, le Carnaval des Cultures est vite devenu un événement majeur du calendrier des réjouissances de la ville, qui attire environ un million de visiteurs chaque année, du moins en fonction de la météo, dans les rues du quartier multi-kulti par excellence, Kreuzberg, une espèce de Brooklyn teuto-turc en quelque sorte, mais oui mais oui, rien de moins.

Trinidad and Tobago présente : les T'n'T Masqueraders !
J'ai du mal à me rappeler exactement pourquoi j'ai si peu profité du Karneval der Kulturen les années passées. Voyages, visiteurs, autres choses au programme, je ne sais vraiment plus. Plus ce sentiment diffus que dix pèlerins sur un char en train de se trémousser à contre-temps sur un rythme de pseudo-samba, ça ne casserait pas trois pattes à un canard de toute façon. Le spectacle que j'ai vu cette année, pour la 17ème édition, m'a fait regretter de ne pas m'être déplacé ces dernières années. Pendant deux jours les rues de Kreuzbronx sont envahies de musiciens venus de partout, des podiums sont installés sur les carrefours, et le dimanche, un immense défilé coloré s'étire sur plusieurs kilomètres. Près de cent chars numérotés et soigneusement décorés se succèdent, avec de leur propre thème, servent généralement de refuge à une étrange faune à plumes, et bombardent le public de cadences tropicales.

Danseuses accompagnant le Caribbean Heatwave
Le Martiniquais que je suis s'est pris au jeu de bon cœur: le Karneval der Kulturen n'est pas une pâle copie sans génie à l'européenne, mais un vrai carnaval comme on le fête dans la Caraïbe, où l'on “s'envoie monter” (attention, voyé monté ça veut juste dire “s'éclater” aux Antilles) au rythme de la soca, et où les danseuses, câpresses, négresses et mulâtresses, ne s'encombrent guère de vêtements superflus et préfèrent s'orner de paillettes et de plumes colorées. Je ne sais toujours pas d'où viennent tous ces Trinidadiens, tous ces Jamaïcains, tous ces Barbadiens qui dansaient dans les rues:  je croise rarement des Africains à Berlin, et des Antillais, presque jamais. Peut-être ont-ils fait le déplacement depuis d'autres villes d'Europe. Alors,  après avoir photographié copieusement le char “Caribbean Heatwave” (aux couleurs de Trinidad) et laissé la musique vibrer dans tout mon corps, j'ai fait un grand sourire à la femme de la photo ci-contre et je lui ai dit, avec une joie fervente “I'm from Martinique!”, pensant que cette révélation allait sûrement l'émouvoir aux larmes et me valoir peut-être une parole amicale, voire une invitation à monter à bord pour fraterniser avec toute la joyeuse troupe d'îliens déracinés. Certes, elle a répété cette nouvelle absolument renversante à sa plantureuse voisine, et puis les deux m'ont gentiment salué de la main et ont poursuivi leur défilé sans plus prêter attention à ce weirdo qui les a interpellées sans raison... Mais qu'importe, je n'étais pas là pour me faire de nouveaux amis de toute façon.

La grande discothèque électro Tresor était là pour rappeler qu'on
était à Berlin, pas à Kingston quand même, hein.
Néanmoins, le Carnaval des Cultures n'est pas uniquement un festival caribéen, mais une fête de toutes les cultures around ze world. De nombreux groupes et chars africains étaient présents, j'ai vu passer un char coréen aux percussions étonnamment endiablées (ils ont des Antillais en Corée?), des Hongrois moustachus avec leurs cavalières en tenue traditionnelle, et puis en fait toutes sortes de groupes hétéroclites dont on pourrait légitimement se demander s'ils ont vraiment un rapport avec le thème: des capoeiristes, des clubs de rap des quartiers, des artisans de das Handwerk, des groupes sans thème précis mais défilant en rollers, un groupe de Palestiniens furieux en keffiehs, etc. Mais ce n'était ni l'heure, ni le lieu, pour se comporter en puriste : l'heure était à la fête et au dialogue entre les cultures, quelles qu'elles soient, alors va pour les rappeurs des cités et pour les Palestiniens énervés. Et puis, Berlin oblige, il y avait tout de même plusieurs chars de musique électro, parce que vous voyez, toutes ces musiques bizarres avec un rythme stable, des paroles intelligibles et que l'on danse sans même prendre de drogues, ça va cinq minutes non mais.

Le rythme soca du char Caribbean Heatwave

Bref, du soleil, des déguisement, des plumes, des paillettes, une foule colorée, pas trop d'alcool, et de la musique de qualité et variée: le meilleur carnaval d'Allemagne, il n'est certes pas à Cologne, mais bel et bien à Berlin! Les 270.000 euros de subventions du Berliner Senat ont été judicieusement dépensés...

Karneval der Kulturen, 2009. Encore une photo empruntée... Oui, Berlin reste la capitale des gens bizarres.


Karneval der Kulturen, 2011. Une autre photo empruntée à un autre ami Facebook.
De toute évidence, le Caribbean Heatwave était une alliance trinidado-barbadienne.
Une reine salue la foule d'un geste majestueux.
Des vahinés chiliennes (de l'île de Pâques peut-être ?)
Un hipster Berlinois trop coooool dans les rues de Kreuzbronx.

vendredi 27 mai 2011

Réflexions sur la mémoire de l'esclavage

Je ne voudrais pas être accusé de prêcher pour ma paroisse, mais j'ai assisté, de loin, comme chaque mois de mai, au pathétique débat qui parasite la commémoration de l'abolition l'esclavage en France. Un débat, c'est très bien et c'est sain, et cela vaut peut-être mieux que l'indifférence totale, mais encore faut-il que ce soit un débat honnête, où l'on utilise des arguments valables.

J'ai du mal à comprendre pourquoi notre pays est à ce point fâché avec sa propre histoire. Aux Antilles, nous sommes élevés dans la mémoire de ces temps révolus, dont plus aucun survivant ne peut témoigner puisque l'abolition définitive remonte au printemps 1848, soit tout de même 27 ans avant la naissance de Jeanne Calment, ou encore juste après la circoncision de Mathusalem. Alors, est-ce à dire que c'est un épisode passé sans aucune importance, à jeter sans plus tarder aux poubelles de l'histoire? Bien évidemment, non. Aux Antilles, en Guyane, et dans une mesure un peu moindre, à la Réunion, la question tombe sous le sens : nos sociétés sont nées de la colonisation européenne et de l'esclavage. Notre peuple, notre culture, notre cuisine et notre langue créoles n'existeraient probablement pas s'il n'y avait pas eu deux siècles de traite négrière pour soutenir l'économie de ces colonies insulaires et si l'esclavage y avait été interdit comme dans d'autres colonies, comme la Nouvelle-France par exemple, ou bien entendu comme il l'était en France même. Cette tragédie, ayant donné naissance aux peuples antillais et guyanais, revêt donc une importance toute particulière, bien plus que le servage, cet “équivalent” bien commode mais un peu paresseux, souvent utilisé par les détracteurs de la commémoration de l'abolition, et dont l'idée de base se résume ainsi : “Ah oui bah nous aussi les gentils blancs, nous avons des ancêtres qui ont souffert, ils étaient des serfs, et le servage, c'est maaaaaal mais nous on est cool avec ça et on ne la ramène pas toutes les cinq minutes pour autant, alors s'il vous plaît les noirs, bouclez-la et puis d'ailleurs restez chez vous”. Le peuple français existerait aujourd'hui, même si le servage n'avait jamais existé. Le peuple antillo-guyanais tel que nous le connaissons, sûrement pas, s'il n'y avait pas eu l'esclavage. Demander aux Antillais d'arrêter de “la ramener”, de cesser de “regarder vers le passé”, “d'aller de l'avant”, etc., c'est comme demander aux Européens et aux autres peuples du monde d'oublier la moitié de leur héritage historique sous prétexte qu'il les empêcherait “d'aller de l'avant”. Ben voyons.

Fort bien, maintenant que l'on a établi que nous autres Antillais, Guyanais et Réunionnais avons le droit de commémorer l'esclavage et son abolition, l'on pourrait se demander: en quoi ces sombres événements concernent-ils l'ensemble de la France et des Français de ce début du XXIème siècle ? Pour la simple et bonne raison que 1,5 millions de citoyens français vivent dans les quatre départements d'outre-mer à l'heure où nous parlons, parce qu'énormément de ressortissants des DOM (plus de 500.000) vivent en métropole, parce que de grands ports français se sont considérablement enrichis du commerce triangulaire, parce que deux millions de Français d'aujourd'hui, et deux siècles d'histoire de notre pays et d'histoire du commerce de villes comme Nantes, La Rochelle et Bordeaux, cela ne compte pas pour des clous. Parce que Bourg-en-Bresse a célébré la première abolition de l'esclavage (celle de 1794) par une grande fête populaire, où des femmes blanches et des négresses échangèrent leurs bébés et allaitèrent des nourrissons d'une autre couleur que la leur, dans un élan de fraternité probablement inédit en Europe, et que cette abolition-là, abrogée par Napoléon par la suite, avait été l'une de ces trop rares occasions où la France mettait vraiment en application ses principes et ses idéaux, sans hypocrisie, ni basses compromissions, ni vils renoncements. Il ne s'agit pas d'exiger de la “repentance”, le terme chéri des amnésiques de droite. Personne n'accuse personne. Les criminels d'antan sont morts sans procès et souvent, avec les honneurs. Les victimes de jadis sont mortes, bien enterrées, et entièrement oubliées : les esclaves n'avaient souvent qu'un simple prénom, un sobriquet donné par leur maître, et la mémoire de leur misérable existence individuelle n'a pas survécu aux proches qui les ont connus de leur vivant, sauf exceptions. Il ne reste que des descendants, du côté des criminels comme des victimes, nés plusieurs générations après les faits. Le contraire de la douce amnésie n'est pas la “repentance”, c'est l'honnêteté historique, le fait d'assumer pleinement l'histoire de son pays, dans les moments glorieux comme dans les heures troubles, le fait de ne pas se proclamer sans vergogne “tous résistants !” au lendemain de la Libération, ou de ne pas se sentir attaqué lorsque quelques voix discordantes osent noircir, si j'ose dire, le beau mythe de la construction nationale, avec d'encombrants faits historiques qu'il ne fait pas bon évoquer.

De nombreux détracteurs de droite, agacés par ces empêcheurs d'oublier en rond, arguent que “l'esclavage, ce n'est pas un génocide, donc ce n'est pas un crime contre l'humanité”. CQFD. On va leur accorder le bénéfice du doute, et supposer qu'ils font cet amalgame en toute bonne foi, parce que pour beaucoup d'entre nous, la notion de crime contre l'humanité fait écho en premier lieu aux procès de Nuremberg, donc à l'Holocauste, donc renvoie forcément à l'archi-crime qu'est le génocide. Mais alors, messieurs-dames, il va falloir ouvrir un bouquin ou deux (et je ne parle pas des ouvrages d'un Robert Faurisson, hein, attention petits coquinous, je vous vois venir), ou du moins une page Wikipedia, car nulle part la définition, au demeurant très vague et fluctuante, du crime contre l'humanité, ne se restreint aux seuls génocides. Je reprends ici la “définition” (plutôt un catalogue en fait) utilisée par la Cour Pénale Internationale, vous savez, ce repaire de gauchistes déchaînés, de suppôts baveux de l'anti-France, de champions notoires de la “repentance” et de l'auto-flagellation à tout va, qui n'ont de repos que lorsqu'ils ont humilié notre Grande Nation :
Meurtre ; extermination ; réduction en esclavage ; déportation ou transfert forcé de population ; emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ; torture ; viol, esclavage sexuel, prostitution forcée; grossesse forcée; stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ; persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste (...) ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour ; disparitions forcées de personnes ; crimes d’apartheid, autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.
Bref, la liste des joyeusetés en question est drôlement longue, et comporte plusieurs des crimes commis de façon routinière par les esclavagistes, négriers ou non. La lecture du Code Noir, document légal qui est entré en vigueur dans les colonies françaises aux Antilles en 1685 (un grand millésime dans l'histoire de France, car c'est aussi l'année où Louis XIV, décidément très inspiré, a révoqué l'édit de Nantes, mettant un terme à près d'un siècle d'insupportable tolérance religieuse et jetant sur les routes de l'exil des centaines de milliers de “huguenots”, dont beaucoup, réfugiés à Berlin, ont fortement contribué au développement économique et culturel de ce qui n'était encore qu'une grosse bourgade teutonne sans grande importance), fournit quelques arguments assez frappants qui montrent que l'humanité des esclaves était systématiquement bafouée. Les esclaves, bien que considérés comme suffisamment humains pour mériter un baptême (“dans la Religion Catholique, Apostolique et Romaine”, comme il se doit, cf. article 2) et une sépulture chrétienne, étaient néanmoins qualifiés de “meubles” par l'article 44 dudit Code, étaient punis de mort pour des crimes monstrueux comme le fait de se réunir, de s'évader, de voler une vache ou de frapper leur maître. Il faut être sacrément obtus pour soutenir mordicus, en connaissance de cause, que la traite négrière et l'esclavage aux Amériques et dans l'Océan Indien ne constituent pas un crime contre l'humanité. À partir de ce point, je cesse de considérer ceux qui persistent dans cette voie comme étant neutres ou de bonne foi, désolé.

Ensuite, parmi les nombreux opposants à tout ce qui touche la mémoire de l'esclavage, il y a ceux qui clament à cor et à cris : “c'est pas moi qu'a commencé !” comme dans la cour de récré. Pourtant, personne n'accuse les Français, les Européens ou les Blancs en général, d'avoir inventé l'esclavage, ni d'avoir conduit la traite tous seuls, sans l'aide de roitelets africains, d'alliés tribaux de circonstance ou d'aventuriers arabes. D'ailleurs, d'une certaine manière, les Européens se sont distingués en beauté en abolissant l'esclavage dans leurs pays, puis dans leurs colonies, bien avant la plupart des autres régions du monde, à commencer par les mahométans. Certains “penseurs”, toujours du même côté de l'échiquier politique, reprochent à la France la place, pourtant toute riquiqui, qu'elle fait à la mémoire de l'esclavage, et aux commémorations timides qui ont débuté en métropole le 10 mai 2006, de “négliger” des aspects importants de l'histoire entière de l'esclavage, tel qu'il fut pratiqué par les Arabes ou les Ottomans autour de la Méditerranée, voire par les Romains, les Égyptiens anciens (mais oui, vous vous rappelez au catéchisme, les Hébreux asservis par Pharaon !), ainsi qu'en Mésopotamie, comme le prouve sans équivoque le fameux code d'Hammourabi... Messieurs, les ficelles sont plutôt grosses. La France commémore l'esclavage, tel qu'il fut pratiqué, encouragé et légalisé, sur le sol des territoires qu'elle a administrés, pour son bénéfice exclusif, une pratique qui, ne vous déplaise, l'a changée pour très longtemps. Que vous le vouliez ou non, les Égyptiens n'ont vraiment rien à y voir. On commémore l'histoire de France, celle du peuple français, de la même manière que l'on célèbre en France la fin de la dernière guerre le 8 mai, et non pas le 2 septembre, date de la capitulation japonaise et point final de ce conflit mondial. Mais nos chafouins élus et “intellectuels” de la droite conservatrice n'en sont pas à une contradiction ni à une approximation près...

Statue décapitée et ensanglantée de l'impératrice Joséphine sur la place
de la Savane, à Fort-de-France. L'illustre fille de nos îles, dont nous
devrions sûrement être fiers, a poussé Napoléon à rétablir l'esclavage.
Cet acte de vandalisme n'a donc absolument rien d'étonnant.
Quelques sinistres figures de l'UMP et assimilés se sont érigées en inlassables pourfendeurs des lois mémorielles. Pourtant, leur duplicité ne fait pas l'ombre d'un doute. Parmi les plus hypocrites d'entre tous, l'odieux Christian Vanneste qualifiait, dans cette interview récente accordée au Nouvel Obs, la loi Taubira de 2001 de “loi anti-française” (ah, la voilà, l'anti-France !), qui “égorge la liberté d'expression”, et patati et patata, bottant habilement en touche pour éviter d'en dire autant de la loi Gayssot n'est-ce pas, facho mais pas fou le brave député. On note avec intérêt que c'est le même Christian Vanneste qui s'est donné beaucoup de mal pour que l'Assemblée vote une autre loi mémorielle en 2005, un texte de réhabilitation de l'entreprise coloniale, et qui a proposé des amendements poussant encore davantage dans ce sens, allant presque donner de grandes claques dans le dos aux anciens de l'OAS. On remarque que c'est toujours le sieur Vanneste, décidément très affairé dès qu'il s'agit de demander au législateur de se mêler d'histoire, qui a déposé, en novembre 2006, une proposition de loi de reconnaissance par la France du génocide ukrainien perpétré par Staline en 1932. Ah mais tout ceci, ce n'est pas de l'anti-France, n'est-ce pas, alors allons-y sans nous gêner, et encombrons le législateur de textes sur les souffrances des Ukrainiens.


Dans un monde parfait, dans une France parfaite, on n'aurait pas besoin de loi Taubira relative à la mémoire de l'esclavage, pas plus qu'on n'aurait besoin de loin Gayssot pénalisant la négation de la Shoah, ni de lois mémorielles en général, de la même manière dont on se passe très bien de lois “géographiques” (imaginez un peu : “La France reconnaît publiquement que son point culminant est le Mont-Blanc, à 4807 mètres d'altitude”, hahaha), de lois “mathématiques” [“La France reconnaît publiquement que deux et deux font quatre, et que pour tout entier naturel n, la somme des n premiers termes d'une suite arithmétique de premier terme u0 est (u0 + un) x (n + 1)/2], ou encore de lois chimiques (La France reconnaît publiquement que la formule chimique de l'eau est H2O). Vous vous imaginez le bazar. En attendant, loi ou pas, il est urgent d'arrêter de considérer la mémoire de l'esclavage comme une seule affaire d'Antillais ou de noirs : l'anti-France, pour moi, c'est plutôt ce genre d'attitudes amnésiques, qui épurent le récit national et en excluent des millions de citoyens français. Une nation harmonieuse est, au contraire, une nation dont le récit historique est accepté par tous, et où tous se reconnaissent, sans qu'il soit question de repentance. Nous, les Antillais, sommes Français et heureux de l'être, mais ne sommes pas arrivés là par l'opération du saint-Esprit ou par la dérive des continents.


La mémoire de l'esclavage est l'affaire de tous, et la commémoration de l'abolition, une grande fête pour toute notre nation, car elle célèbre, entre autres, l'un de ces moments-clés qui ont permis d'aboutir à un véritable État de droit et à une communauté de citoyens égaux devant la loi. Pour des raisons historiques, les quatre DOM commémorent l'abolition à des dates différentes les uns des autres : pour la Martinique, c'est le 22 mai de chaque année. Ce 27 mai, c'est au tour de la Guadeloupe. La date retenue à l'échelle nationale est le 10 mai, pour mettre tout le monde d'accord. Laissons derrière nous ces polémiques stériles, ces combats d'arrière-garde et ces aboiements des nostalgiques et des réacs héritiers des anti-dreyfusards d'antan: l'esclavage a eu lieu en France, a été aboli par la France, et notre nation se grandit et se fortifie à chaque fois qu'elle évoque ce passé avec réalisme et dignité.

samedi 2 avril 2011

Lorsque l'on me parle de couleur de peau... (Gainsbourg, reviens!)

L'autre jour, je courais gaillardement dans un parc aux couleurs printanières pour me préparer au semi-marathon (le jour J, c'est demain), tout en écoutant mes mp3 au hasard du "shuffle" de mon Sony-Ericsson-beaucoup-moins-bien-qu'un-iPhone, dont le logo évoque un mammouth. Il faut bien cela pour me donner du cœur à l'ouvrage car, blague à part, la course à pied, c'est affreusement fastidieux, encore moins réjouissant que l'affiche annuelle France-Féroé au foot. Soudain, alors que mon entrain commençait à faiblir et mes foulées à s'alourdir, s'invita dans mes oreilles une mélodie un rien démodée, accompagnée d'accords de synthés en force qui hurlaient "eighties !" et rappelaient à ma mémoire des images de crinières permanentées, de chemises aux couleurs criardes et de silhouettes redimensionnées à grands renforts d'épaulettes. Une femme à la chaude voix des Îles entonna avec volupté :
Lorsque l'on me parle de couleur de peau
J'ai le blues qui me fait froid dans le dos
Je me sens comme dans un conte d'Edgar Allan Poe
C'est le never more les vumètres à zéro
etc.
Oh oui Joëlle, parle-nous de couleur de peau.

Joëlle Ursull, jeune chanteuse guadeloupéenne alors au sommet de sa popularité, représente la France à l'Eurovision en chantant un texte écrit spécialement pour elle par Serge Gainsbourg, qui avait même dû le modifier pour plaire à la diva. La mélodie est entraînante, l'exécution est irréprochable, et la chanteuse, belle et fraîche, arbore une volumineuse chevelure conforme aux canons de l'époque et laisse admirer un décolleté pour le moins indémodable, lui. Sans parler de l'audace du geste : une chanteuse noire à l'Eurovision, my goodness ! Les jurys en sont tout retournés, le public européen est séduit tandis que toutes les Antilles sont en liesse, fières de l'honneur qui "leur" est fait : cette année-là, en 1990, la France termine à une très belle deuxième place ex æquo, une performance bien au-dessus de sa moyenne plutôt médiocre des dernières décennies.



Je n'ai pu m'empêcher de sourire de cette chanson, tant elle est datée. Une chanteuse noire qui s'adresse à un public majoritairement blanc doit forcément chanter "White and Blââck Blues", et assener sans faillir des clichés comme "Africa mon amour j't'ai dans la peau" ou "entendez-vous les percussions des tam-tams" (aux Antilles, je n'ai jamais entendu le mot "tam-tam" employé pour désigner nos tambours traditionnels, mais Joërge Gainsbull se rachète largement en le faisant rimer avec "âme"). C'est toute la négritude depuis Césaire et Senghor qui est assumée, revendiquée, afin de vaincre les préjugés.

Véronique de la Cruz,
Miss France 1993
C'est fou le chemin qui a été parcouru depuis. Trois ans plus tard, la première Miss France noire était élue, une autre Guadeloupéenne, Véronique de la Cruz. Il y en a eu quelques autres par la suite, et une multitude de chanteurs et chanteuses noir(e)s à l'Eurovision sans que plus personne ne pense à s'en étonner, sauf les plus réacs d'entre tous. La Martinique et la langue créole ont été dignement représentées, sous les couleurs tricolores, par le chanteur Kali en 1992 ! Sans parler des cohortes d'Arabes, de Corses, ou encore de transsexuel(le)s qui ont suivi. J'étais trop jeune à l'époque pour comprendre réellement l'immense progrès que constituait chacun de ces petits événements, mais je partageais la joie de mes parents à chaque fois "l'un des nôtres" faisait honneur à ses Îles et à la France. C'était une époque si simple. En France comme dans le reste du monde, des préjugés séculaires tombaient les uns après les autres, des Mandelas étaient libérés et des apartheids abolis, des nations se découvraient "arc-en-ciel" et en devenaient fières, les peuples se réconciliaient, fraternisaient, et envisageaient un avenir radieux, ensemble plutôt que séparément, sur les décombres des haines du passé, comme dans le "rêve" de Martin Luther King. Alors vingt ans après, le message "white and blââck" a quelque peu vieilli, fort heureusement.

Mais en fait, me suis-je demandé, entre deux enjambées, reprenant mon souffle, l'exhortation lyriquement naïve léguée par Gainsbourg et Ursull est-elle aussi obsolète qu'il y paraît ? Rien n'est moins sûr. Aujourd'hui, les a priori racistes s'expriment différemment, mais ils sont toujours là, et cette fois le mauvais exemple vient d'en haut. Il nous faudrait qu'un nouveau Gainsbourg déniche une chanteuse "française et musulmane", et que celle-ci interprète une chanson engagée pour faire barrage au raz-de-marée raciste et xénophobe qui déferle sur la France, par vagues successives, depuis quelques années. Je ne crois pas que l'on puisse abattre les préjugés à coup de chansons gnangnans, mais une belle œuvre pleine d'audace, in your face, comme Gainsbourg savait si bien le faire, avec l'interprète adéquate, pourrait faire contrepoids à l'incessante propagande haineuse des divers politiciens de droite et de leurs sbires dans les médias, devenus champions d'une forme bien particulière de la "liberté d'expression", aussi efficacement que White and Black Blues a su bousculer maints préjugés à l'époque. Pour le titre, je suggère "Printemps Arabe Blues", même se je suis tout à fait ouvert à de franches améliorations, car, après tout, je ne suis pas Gainsbourg. Et pour le premier couplet, je propose quelque chose comme :
Lorsque l'on me parle de Lampedusa,
J'ai envie de déchirer ma burqa.
Je me sens comme dans une chanson de Linda de Souza
C'est du n'importe quoi ce charabia.
Alternativement, une chanson intitulée "White and Blagues sur les Arabes" pourrait débuter ainsi :
Lorsque l'on me parle de prières de rue,
J'ai le sentiment que ça tourne à l'abus.
Je réponds : "écoutez, sale malotru,
Mettez-vous donc ce cactus dans le c..."
Bref, comme je disais, je n'ai pas la prétention d'être Gainsbarre, hein !

lundi 1 novembre 2010

Vaudou - Quelques photos en rab

Suite à l'engouement massif, oui, MASSIF, pour mon récit de la semaine dernière sur l'expo Vodou à l'Ethnologisches Museum, et à la demande de photos supplémentaires, j'en rajoute quelques unes pour plaire à mes lecteurs.

Des miroirs franchement patibulaires :


























Des objets de la vie quotidienne :

Cette jarre décorée de serpents ne voulait absolument pas m'autoriser à
la photographier. Pas moyen d'avoir une photo nette !
Preuve s'il en est de ses pouvoirs diaboliques...


















Des poupées... vaudou ! Eh oui !



Des représentations des loas ou lwas, les divinités du panthéon vaudou :







Quelques objets sculptés aux formes étranges, intrigantes ou inquiétantes :






Des objets provenant des sociétés secrètes de sinistre réputation :






Et parfois des photos de scènes de la vie haïtienne, comme ce travesti rencontrant une ti-maman (vendeuse au marché) à côté d'une scène de déblaiement des ruines laissées par le séisme :



Un autre point commun saisissant entre la culture haïtienne et la culture martiniquaise :



Et pour finir, encore un peu de musique de l'artiste germano-haïtienne Ti-Corn. Elle chante les malheurs d'une fleur d'hibiscus au cœur brisé : le colibri dont elle est tombée amoureuse n'est plus jamais revenu la voir.




jeudi 28 octobre 2010

Journée internationale du Créole

Aujourd'hui, 28 octobre, c'est la Journée internationale du créole. De tous les créoles, parlés par des millions de personnes dans le monde entier : aux Antilles françaises, aux West Indies anciennement anglaises (Sainte-Lucie, Saint-Vincent, la Dominique, etc.), à Haïti, à la Réunion, à l'île Maurice, aux Seychelles et généralement dans une flopée de coins paradisiaques. Avez-vous remarqué que les plus beaux pays du monde ont en commun d'être de culture créole ? Si on y réfléchit bien, je suis sûr qu'on peut démontrer très logiquement que la langue parlée par Adam et Ève au jardin d'Éden était le créole. Reste à savoir lequel : cela pourrait être l'objet d'un débat acharné et fratricide entre les tenants des variantes locales.

Haïti est le pays qui compte le plus de locuteurs du Créole

"Grâce" au système éducatif de la République Française, une et indivisible, qui ne reconnaît ni minorités nationales ni langues régionales (une particularité qu'elle partage avec les plus grandes démocraties européennes : la Turquie, la Russie, l'Albanie, la Bulgarie, l'Azerbaïdjan, la Moldavie... bref, les plus grands promoteurs de la démocratie dans le monde), je ne suis pas en mesure de rendre à la langue créole l'hommage qu'elle mérite en écrivant par exemple un chouette article dans mon autre langue maternelle.

Allez, Colonel Larousse, nettoyez-moi tout ce bazar !
Le boulot est presque terminé, Général Littré !

Je pourrais chercher un beau poème en créole à recopier ici, mais hélas, je n'ai pas de poème créole préféré non plus. Pourtant ils existent. C'est qu'elle a sacrément bien fait son boulot, la machine jacobine à élaguer les cultures indésirables qui dépassent comme des branches folles d'un beau buisson hexagonal que l'on voudrait bien taillé. Je vais donc me contenter d'un extrait de la chanson Raché tjè ("Raché tchè" en ancienne orthographe) de Jean-Claude Naimro, du groupe Kassav'. C'est un extrait qui traduit bien la nostalgie d'un Antillais pendant ses premières années d'exil en France métropolitaine, loin des rivages ensoleillés de sa jeunesse :

La mwen rivé a, pa ni pyès fanmi
Pa menm ni Bondyé, pou mwen pé priyé

(...)
I pa ni lannuit
I pa ni zétwal
É sa ki pli rèd
Solèy pa ka kléré

(Dans ce pays où j'ai débarqué, il n'y a pas de famille, il n'y a même pas de bon Dieu à qui adresser mes prières [...]. Il n'y a pas de nuit, il n'y a pas d'étoiles, et le plus dur, c'est le soleil qui brille si peu).

Heureusement, de belles chansons, on en a à revendre, ne déplaise à la République.

Voilà, c'était ma modeste contribution. Libre à vous d'en ajouter d'autres, si le cœur vous en dit !

Le journal France-Antilles de la Guadeloupe fait une petite visite guidée du monde créole, tandis que son homologue martiniquais met l'accent sur les anciennes colonies anglaises que sont Sainte-Lucie et Maurice.

Sinon, l'actualité brûlante aux Antilles, c'est la récolte d'une canne à sucre géante, de huit mètres de long, récoltée par une jardinière au Cap Marin dans le sud de la Martinique. Mmmmmh !!

Et vous l'attendiez tous avec impatience : que devient notre barracuda en maraude au Gosier ? Eh bien il n'a heureusement mordu personne ces derniers jours, mais il rôde toujours, et les pêcheurs, encore bredouilles et de plus en plus exaspérés, envisagent de recourir aux grands moyens, comme le montre l'illustration ci-dessous.


La palangre est une ligne de pêche à laquelle sont fixés plusieurs hameçons.La palangre est une ligne de pêche à laquelle sont fixés plusieurs hameçons.

mardi 26 octobre 2010

Vaudou en ville

Ce dimanche j'ai testé l'Ethnologisches Museum à Dahlem, un quartier franchement excentré et éloigné au sud-ouest de Berlin, avec un caractère presque rural : la station de métro s'appelle d'ailleurs Dahlem-Dorf, ce qui veut dire "Dahlem-Village". Mais ce "village" abrite plusieurs musées célèbres ainsi que la prestigieuse Freie Universität ("èffou" pour les intimes). Dahlem, c'est un peu la réponse de Berlin au plateau de Saclay.

La station faisait du teasing. Notez les attributs
anatomiques proéminents. Je n'ai pas testé le
confort des sièges...




Ma visite avait un but bien précis : c'était le dernier jour de la grande exposition "Vodou" qui durait depuis le mois de mai. Les rares affiches que je voyais de temps en temps dans le métro ont suffi à éveiller ma curiosité. Je n'ai jamais entendu autour de moi le moindre écho ni la moindre rumeur sur cette expo, ce qui était sûrement le signe d'un grand succès qu'une conjuration s'employait laborieusement à cacher au public. Car le vaudou se nourrit aussi de secret et de mystère.

Sur les 8€ du prix du billet, 1 ou 2€ étaient reversés
pour un projet culturel en Haïti



Mes attentes ont été largement dépassées. C'est fou qu'en Martinique on connaisse si mal la culture vaudoue haïtienne. Certes, c'est une pratique sulfureuse qui toujours été combattue par l'Église, mais je crois qu'ignorer complètement cette culture qui fait partie de notre héritage afro-caribéen n'est pas une bonne idée. En fin de compte, à nous de garder nos idées reçues sur ce qu'est le vaudou, et au public européen d'avoir la chance d'être mieux informé que nous Antillais à ce sujet. Pour moi, jusqu'à récemment, le vaudou et le quimbois de chez nous n'étaient qu'un amalgame de superstitions arriérées et malfaisantes auxquelles il ne faudrait accorder aucun intérêt, et je suppose que pour la plupart d'entre nous c'est le cas. Loin de moi l'idée de me mettre à rencontrer des sorciers ! Mais au moins lever un petit coin du voile pourrait être une bonne chose. La peur se nourrit d'ignorance.

Il y a beaucoup à dire sur le sujet mais je me suis contenté d'admirer les différents objets, prendre des photos et écouter le concert de l'artiste "germano-haïtienne" Ti-Corn, donc pour cette fois je vous épargnerai les grands discours.


Chèz pou lekspédisyon
Chaise pour l'expédition - on aimerait savoir vers où.
Ou pas.
Fotèy trètman ak krich
Fauteuil de "traitement" avec cruche
Un volontaire pour se faire "traiter" ?


L'expo "Vodou" avait superficiellement un côté Ikea à la marge : des chaises, des fauteuils, des miroirs, beaucoup de miroirs. Sans compter les familles de visiteurs par centaines. Des armoires avec des noms mystiques, bien plus exotiques que les fauteuils Poäng et les consoles Expedit : des boîtes "rogatoires" Bwat Wogatwa, des miroirs "Roi Lucifer" (Miwa Wa Lisifè), etc. Avec un coffre Madouleur dans votre salon, vous avez nettement plus de chances d'épater la galerie qu'avec une banale étagère Markör.


Ouuuhhh les vilains miroirs qui font peur !




Mais ce serait une erreur de s'en tenir là : Non, "Vodou" n'est pas l'Ikea branché et "ethnique" de demain. D'ailleurs les meubles n'étaient pas à vendre, hélas. Il y aurait pourtant un marché à conquérir. Mais loin de ces considérations bassement mercantiles, au Musée d'ethnologie, une culture méprisée pendant quatre siècles et confinée dans la semi-clandestinité jusqu'au début des années 2000 dans son pays d'origine nous était enfin présentée, avec beaucoup de respect et de sobriété. Je me trompe peut-être mais j'ai du mal à imaginer la même chose aux Antilles.




Erzulie, c'est "l'équivalent" vaudou
de la Vierge


Il y a bien eu une partie assez effrayante et morbide : celle consacrée aux sociétés secrètes du culte vaudou. Je ne me rappelle déjà plus trop les explications car j'ai passé cette section assez vite. Mais en gros ils n'avaient pas l'air d'être des tendres, ces Bizangos.



Un autre événement peut-être assez improbable aux Antilles : un concert de musique haïtienne chantée et interprétée par une artiste blanche, plus ou moins allemande, issue d'une famille de Teutons installés au Cap-Haïtien. Mais bienvenue au XXIème siècle, une époque où même la Slovénie, pas exactement connue pour son passé colonialiste, vient d'élire son premier maire noir. Alors pourquoi pas après tout. Elle parle parfaitement créole, elle, contrairement à... euh, moi. Ce qui compte c'est que j'ai beaucoup aimé sa musique, qui fait plaisir à entendre en terre prussienne. Des artistes comme TiCorn jouent un rôle important pour faire découvrir et apprécier une culture et une musique peu connues et éclipsées par des clichés tenaces. Le public s'est régalé, et l'ambassadeur d'Haïti en Allemagne, troubadour dans l'âme, a largement contribué au spectacle. Malheureusement la vidéo de sa chanson ne veut pas charger sur le site. Tant pis. À un moment je finirai par avoir la main avec les photos et les vidéos sur ce site. C'est plus compliqué qu'il n'y paraît, et la page de FAQ des blogs de Google est remplie de requêtes de blogueurs furibards qui n'arrivent pas à télécharger leurs photos ou vidéos.

Ici une petite minute bèlè haïtien, ou équivalent, en attendant que je réussisse à mettre en ligne d'autres vidéos :





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