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vendredi 2 décembre 2011

Guitares mexicaines endiablées à Berlin

Il est jeune, mexicain, pas très grand de taille, rigolo, un peu fanfaron sur les bords, et a vraiment une patate d’enfer. À qui pensez-vous ? Si vous avez répondu «Speedy Gonzalez», vous êtes priés de vous fracasser séance tenante une bouteille de tequila sur la tête en guise de punition. Allez-y, je vous donne 5 minutes.

C’est bon, vous y êtes ? Bien, alors reprenons.

Lundi soir, le duo de guitaristes mexicains Rodrigo y Gabriela sest produit pour un concert époustouflant au Postbahnhof am Ostbahnhof, une salle de concert de taille moyenne et à la programmation de qualité qui partage ses locaux avec la discothèque Fritz, à quelques encablures du Berghain et des défunts Maria am Ostbahnhof et Bar 25. J’avais enfin émergé de mon petit traumatisme post-Thanksgiving et ai eu la chance de découvrir ces musiciens à l’énergie débordante à l’occasion de l’un de leurs trop rares passages à Berlin. En plus, mon appareil photo était en pleine forme, la preuve :

Rodrigo y Gabriela, Postbahnhof am Ostbahnof, Berlin, Allemagne, Europe.

Après quelques années dans les miasmes de la scène «thrash metal» underground mexicaine puis dans l’anonymat des bars musicaux et les rues de Dublin, la notoriété de ce duo tonique a explosé en 2006 grâce à quelques rencontres de bon augure, notamment leur découverte par Damien Rice. «Rodrigo y Gabriela», leur quatrième album après trois disques passés inaperçus, a été celui de leur percée. Depuis, ils n’arrêtent plus. Comme quoi, dans la vie, il ne faut pas baisser les bras. Pour ceux qui, comme moi, ne connaissaient pas le groupe jusqu’à la semaine dernière, voici Tamacun, l’un des morceaux phares de l’album Rodrigo y Gabriela, qui les a propulsés sur les devants de la scène :



C’est sympa à écouter mais leur musique s’apprécie nettement plus en live, dans la fosse d’une salle de concerts plutôt que confortablement assis sur votre canapé Empire, un verre de pur malt à la main et votre chat birman sur les genoux, tels que je vous imagine en train de lire ces lignes. Voir un extrait de leur impro sur ce même morceau ici pendant les rappels, une de mes rares vidéos du concert. J’étais trop occupé à écouter et à danser pour faire mon geek et tout filmer (même si j’ai été aidé dans cette attitude par le fait que les videurs aient confisqué mon vrai appareil photo tout neuf à l’entrée). Ici, une autre vidéo des rappels vous est offerte par un certain «Chaim1710», qui n’a pas dû se faire que des amis lundi soir au Postbahnhof, vu l’ardeur religieuse avec laquelle il filmé presque chaque morceau du concert. À tous les coups ça devait être un grand dadais d’1m99 en plus, le genre de mec qu’on est toujours ravi d’avoir devant soi au concert ou au ciné. Mais moi, j’étais assez loin à l’arrière de la salle, alors je lui suis plutôt reconnaissant d’avoir ruiné le concert de quelques personnes derrière lui pour faire le bonheur d’un bien plus grand nombre sur YouTube.


En revoyant cette vidéo, je me rends compte à quel point la salle était petite et son acoustique excellente. La femme qui a dit «No pasa nada, tenemos toda la noche» (c’est pas grave, on a toute la nuit), on l’a vraiment entendue, et très bien, dans toute la salle. Pourtant elle n’a pas hurlé comme une truie.

J’aime beaucoup l’idée que ces deux guitaristes latinos tout sourires et à la bonne humeur communicative soient des repentis du seul style musical que je ne puisse vraiment absolument pas supporter. Leur passé de métalleux ne se devine ni à leur look, ni à leur attitude, ni, bien sûr, à l’écoute de leur musique. Si vous êtes curieux de découvrir la musique que jouaient Gabriela et Rodrigo avant leur départ pour l’Europe, voici un morceau du groupe de metal mexicain qu’ils ont quitté en 2000, Tierra Ácida. Et encore, je trouve ce morceau très soft pour du thrash metal, leur musique me fait plutôt penser à du hard rock assez gentil en fait. Du vrai thrash metal sans concession de la grande époque, ça ressemble plutôt à ceci (Anthrax, Fistful of Metal, 1984) ou à cela (Kreator, Pleasure to Kill, 1986). Ce qui me fait penser que la seule chose que je trouve vraiment sympa avec le heavy metal, ce sont les noms des groupes et les titres des «chansons» : cette célébration permanente de la joie de vivre, de la beauté du monde, de l’amour et des choses simples, c’est le printemps en permanence dans vos oreilles, et je suis sûr que vous êtes de mon avis. Vous vous demandez peut-être pourquoi je vous inflige un pareil supplice ? C’est parce que je vous soupçonne de ne pas vous être assommés avec la bouteille de tequila tout à l’heure... On me la fait pas, à moi, vous savez. Je commence à connaître mes lecteurs depuis le temps.

Cependant, bien que Rodrigo y Gabriela jouent de la musique écoutable et ne glorifient pas la mort, le satanisme, la destruction, la circulaire Guéant, le cannibalisme et la décrépitude toutes les deux minutes, ils n’ont pas complètement tourné la page des origines de leur art. Les influences rock et metal sont largement perceptibles et assumées dans certains de leurs morceaux, notamment dans leur fameuse reprise de Stairway to Heaven:


Ceci étant dit, les gothiques à longs cheveux noirs et au teint blafard ont brillé par leur absence lundi soir. Vraisemblablement sont-ils du genre rancunier, et n’ont pas pardonné à Gabriela et à Rodrigo leur retournement de veste musical, d’où ce boycott. Ça ne m’étonnerait pas d’eux tiens : après tout, quand on écoute en permanence les beuglements insensés et cette agression sonore qui passe pour de la musique, on doit devenir particulièrement aigri et éprouver de la haine en permanence. Dommage, c’eut été rigolo de se retrouver au milieu de sosies de Marilyn Manson tout de même. Ce sera donc pour une prochaine fois. Tiens, dans «vraisemblablement», il y a deux «bl». Les blas m’en tomblent.



En plus de l’ambiance et de la musique en elle-même, j’ai beaucoup aimé le concert pour la chaleureuse présence sur scène de ces deux musiciens pas prétentieux pour un sou. Entre les morceaux, il leur arrivait de prolonger les interruptions pour cause d’ennuis techniques, et ont meublé les silences comme ils pouvaient, en racontant des anecdotes sans grand intérêt mais toujours avec entrain, dans leur anglais au fort accent mexicain. Ainsi, Rodrigo s’est extasié d’avoir trouvé à Berlin un supermarché «vegan» («végétalien» ?) trop trop bien ou nous a raconté comment Gabriela et lui sont grave en galère de guitares car ils n’arrêtent pas de les bousiller pendant leur tournée, et en ont emporté moins que d’habitude car c’est encombrant de se trimballer une douzaine de guitares, voyez-vous ? Qu’ils abîment leurs guitares n’a rien d’étonnant, il n’y a qu’à voir ce qu’ils en font pendant leurs concerts (quand ils ne s’en servent pas comme percussions) :


Ils nous ont gratifiés de ce petit tour d’adresse lundi soir, mais mon film est de trop mauvaise qualité visuelle pour distinguer la bouteille. En revanche, on entend encore mieux le résultat, et c’est spectaculaire. Enfin, on n’écouterait pas ce genre d’expérimentation pendant deux heures, mais pendant trois minutes c’est sympa. Sauf peut-être en Allemagne où toute activité faisant intervenir de la bière, sous quelque forme que ce soit, est forcément très appréciée du public.

Bref, Rodrigo et Gabriela ont communiqué leur énergie au public qui s’était rendu au Postbahnhof. Une soirée comme celle-là donne la pêche pour toute la semaine. Pour finir, je vous mets une vraie photo d’eux, plutôt que mes pauvres clichés tout flous pris de bien trop loin.

Rodrigo et Gabriela, en couple depuis 12 ans

jeudi 10 novembre 2011

Électro berlinoise et autres opiums du peuple

Novembre 2011. L’automne touche à sa fin, les premiers marchés de Noël (les plus pourris d’entre eux) ouvrent déjà leurs portes, et pourtant, tout le monde se met au bermuda. Mais oui, mais oui. Les Berlin Music Days, ou «BerMuDa Festival» de leur petit nom pour faire fun et décalé, sont, depuis 2009, un nouveau venu dans l’univers déjà surpeuplé des manifestations musicales organisées dans la Hauptstadt

Une affiche pour le BerMuDa sur la Warschauer Strasse
Cependant, le BerMuDa se démarque du tout-venant en mettant l’accent, accrochez-vous bien, sur la «nationale und internationale Crème de la Crème der elektronischen Musik in Berlin», selon le site internet. Et qu’on se le dise. Un festival électro à Berlin ? Il fallait y penser. Non mais c’est vrai quoi, il y avait un créneau à occuper : aucun festival électro digne de ce nom n’avait eu lieu jusqu’ici, bien entendu à l’exception de la Fuckparade, de la Club Transmediale, du Dream-Wandering. Franchement hein, de l’électro, c’était tout ce qui manquait à l’offre culturelle locale. 

Allez, je persifle un peu, mais le BerMuDa a bien entendu trouvé son public, et ce sont des dizaines de milliers de fêtards qui ont guinché jusqu’au petit matin pendant quatre nuits dans pas moins de 39 discothèques différentes à travers la ville, plus une ancienne aérogare, dont les dimensions monumentales ravalent le légendaire Berghain au rang de minuscule arrière-salle étriquée. D’ailleurs, le Berghain, mécontent de se faire voler la vedette ne serait-ce que quelques jours, ne s’est pas associé à l’événement. Mauvais perdant va.

C’est très bien tout ceci, mais au lieu de vous dresser un compte-rendu exhaustif de toute l’actu électro berlinoise de ce mois de novembre, je vais plutôt vous narrer, en deux ou trois lignes à peine, les temps forts de la soirée de clôture du festival (a.k.a «Fly BerMuDa»), telle que je l’ai vécue à l’ancien aéroport de Tempelhof, reconverti depuis sa fermeture en 2008 en gigantesque temple de l’hédonisme. Ready? Alors c’est parti !

20 h. La soirée débute à Tempelhof, avec Sebo K et Marco Resmann aux platines. La nuit mélomane est censée durer jusqu’à dimanche midi, alors rien ne presse : je suis encore pépère à Friedrichshain avec mes amis, loin des décibels hurlants. La techno attendra.

22 h 45. Avec un grand groupe d’amis et collègues français, nous nous prémunissons contre la faim lors de la longue soirée qui nous attend, en nous offrant un burger bio à «Kreuzburger», sur la Grünberger Straße. Beurk, on est bien loin de la qualité du «Frittiersalon», mais au moins l’objectif est atteint : nous voilà calés pour toute la nuit.

00 h 14. Nous avons été bien inspirés d’arriver de bonne heure à Tempelhof : il n’y a pas encore trop d’attente à l’entrée. L’ennui, c’est que les vigiles peuvent donc faire du zèle, puisqu’il n’y a pas encore de grande affluence. Je subis la fouille au corps la plus indécente de toute ma vie, selon une technique imparable mais controversée encore en cours de déploiement dans les aéroports militaires américains. Mais non enfin, je vous assure que ce petit renflement n’est pas un sachet de drogue, c’est juste ma prostate. 

00 h 22. 46€ le billet d’entrée, 7€ pour le vestiaire... Ma foi, depuis que le baron von und zu Guttenberg a pécho séduit la princesse von Bismarck-Schönhausen à la LoveParade, la techno, c’est devenu carrément élitiste, les enfants. Surveillez votre port de tête et levez bien le petit doigt en buvant votre bière.

00 h 41. J’ai déjà perdu presque tout le groupe alors que je parlementais avec une serveuse tellement odiöse que même son petit minois teuton ne lui suffirait pas à se faire pardonner. Je me retrouve seul avec Craig (*) le Londonien, et malgré des échanges de textos frénétiques avec Lucas (*), nous ne parvenons pas à retrouver la bande. Nous nous donnons rendez-vous au bar dans 30 minutes, histoire de commencer à profiter de la soirée, il en était temps. 

«Hey , il assure grave ce Tiefschwarz, tu trouves pas, Craig ?
– What? 
– Il est bon Tiefschwarz, non ? 
– What? 
– JE KIFFE TROP CE DJ, ET TOI ? 
– Eeeerrr, sorry, what did you say? 
– Oh well, never mind!»

00 h 49. Un type que j’ai à peine le temps d’apercevoir me susurre un truc indéfini à l’oreille. Je distingue très vaguement, sans en être complètement certain, «Kokaine, Marijuana». Plutôt que de chercher à en avoir le cœur net, je préfère refuser poliment, par prudence.

1 h 02. Branle-bas de combat aux platines. Du matériel de mixage est démonté et emmené, une autre table arrive aussitôt. Tiefschwarz est remplacé par dOP. Nouvelle volée de textos avec Lucas : on profite de l’interlude pour tenter de réunifier le groupe. 

«On est au nivo de la vente ticket drinks, m’écrit Lucas. 
– On arrive! DON’T MOVE [on est trop multilinguôle and internachonôle, les Érasmus trentenaires de Berlin que nous sommes, ndlr]
– Mince, on vous trouve pas! 
– Vs êtes au hall 1 ou au 2? 
– Ah bon, y’a 2 halls??? OK on est en route pr l’autre.»

1 h 17. Bah voui banane, il y avait bien deux halls. Ça m’apprendra à payer autant sans même me renseigner un minimum sur le programme. Le groupe est réunifié dans le hall 1, une salle immense qui pourrait abriter à elle seule un immeuble de plusieurs étages. Le DJ authentiquement berlinois Fritz Kalkbrenner met le feu. Heureusement pour nous, la foule n’est pas encore assez compacte, et on peut se rapprocher de la scène en jouant des coudes.



1 h 36. Un spectre me murmure des mots doux à l’oreille. «Cocaïne, ecsta, MDMA, j’ai tout ce qu’il te faut mon gars». Non, sans façon, mais merci quand même pour la charmante attention. Je fais part de mon étonnement à Lucas, qui me répond, hilare, qu’il en est bien à son troisième dealer depuis notre arrivée. Ça par exemple, mais comment ont-ils fait pour entrer dans l’enceinte avec autant de matos, ces gredins ? N’ont-ils pas été fouillés comme nous jusque dans les plus profonds replis de leur anatomie ?

1 h 50. Quelle star ce Kalkbrenner. Il conclut, devant un public camé à mort complètement survolté, un premier mix qui a duré 35 minutes de boum-boum-boum (adagio), et enchaîne en douceur sur le deuxième mouvement : boum, boudoum, bang, bang, boum (allegro ma non troppo).

Oh la belle rose ! Ah la belle bleue !
1 h 58. Les murs tremblent. Dans la foule de plus en plus dense, on parvient, au bout de 33 SMS, à retrouver des amis arrivés un plus tard par un autre convoi, parmi lesquel(le)s Janne (*). Les retrouvailles sont chaleureuses et l’ambiance est à son comble. Un grand escogriffe au visage poupin me propose timidement de la coke, du «speedball», de l’héro. Hygiène garantie : dans un repli de sa veste, il a des seringues sous emballage scellé. Je suis impressionné par un tel gage de professionnalisme tout germanique, mais m’abstiens malgré tout. En l’espace de deux heures on aura tenté de me refourguer autant de came que pendant trois années berlinoises durant lesquelles je ne me suis pas privé de sorties, loin s’en faut.

2 h 15. « Ça va envoyer du lourd, là», me prévient Lucas, expert en électro. Kalkbrenner quitte la scène sur un andante grazioso de fort belle facture, et laisse la place à un autre monument de la Nacht berlinoise, Sven Väth, au nom prédestiné pour être DJ (ça se prononce «Fête», ha, ha). Contrairement aux autres vidéos de ce récit, la ci-dessous a été filmée et mise en ligne par mes soins. Elle est, malheureusement, de bien moins bonne qualité que cet autre extrait, par exemple.



2 h 36. Lucas ne s’y est pas trompé : Sven Väth envoie du lourd. Par la moustache de Jupiter ! Ça déménage ce son. D’ailleurs, nous sommes au tapis. Une petite pause pour se reposer les tympans et respirer à l’air libre n’est pas de trop, à ce stade. Une piste d’atterrissage, quelques chaises longues, un ciel étoilé, 40 décibels de moins qu’à l’intérieur : c’est parfait !

Une pause à Tempelhof dans la grande fraîcheur d'une nuit d'automne

2 h 44. Oui, c’est parfait, mais la pause sur la chaise longue par 3°C, ça va cinq minutes, à moins d’être allemand et / ou aidé de produits plus ou moins licites. Rentré dans la chaleur moite de l’aérogare et le boum-tchiki-boum vivacissimo scherzando de Sven Väth, je dribble un revendeur de galettes de crack peu amène et un poil trop insistant, puis décline l’offre pourtant alléchante d’un négociant en boutons de peyotl du désert de Chihuahua. Sven Väth se laisse sûrement écouter sans qu’on ait besoin de toutes ces cochonneries, non ?

Bah alors ? Et Yoshi dans tout ça ?
3 h 25. Sven-la-Fête ne mollit pas. Badaboum-boum-boum. Berlinetto electrissimo. Sont-ce Mario et Luigi à ma droite ? Suis-je encore clean ou bien tous ces psychotropes en circulation autour de moi ont-ils fini par m’attaquer le cerveau ? Pour m’assurer que je ne suis pas en proie à des hallucinations, je prends des photos: mon SonyEricsson-même-pas-smartphone, lui, a encore tous ses esprits, et confirme que ce sont bien les héros de mon enfance qui se trémoussent à côté. La classe !

4 h 09. À propos d’enfance, je me fais la remarque qu’il y a énormément de petits jeunots autour de la vingtaine. La jeunesse est friquée, de nos jours, pour se payer des soirées aussi chères et toutes ces... substances exotiques. En fait, je suis au bal des débutantes à la mode berlinoise, en quelque sorte. Oui, l’électro s’embourgeoise indéniablement. Pourtant, voilà qu’une créature édentée, à la peau lépreuse, aux yeux caves, à la chevelure pitoyablement clairsemée, interrompt ma rêverie pour me vanter, entre deux borborygmes, les mérites de sa dose de «Krokodil» élaborée avec tout le savoir-faire des banlieues délabrées de Tcheliabinsk. Épouvanté par cette apparition sépulcrale, je prends mes jambes à mon cou.

Vous dansiez ? Eh bien chantez maintenant !
4 h 20. Sven Väth, après deux heures de show qui te molto ecclattissimo les oreilles, laisse la place à Plastikman. L’intro est électro-psychédélique à souhait, et nous transporte dans une sorte de vaisseau spatial, à travers une galaxie lointaine. Cependant, histoire de changer de cadre, nous retournons dans le Hall 2, spacieux mais tellement petit en comparaison avec l’immense Hall 1. Ici, c’est M.A.N.D.Y qui assure l’ambiance depuis un bon moment, et c’est chaud. Dans la petite boutique de goodies stratégiquement située entre les deux salles, un cabas attire notre attention, et c’est Janne (*) qui m’explique l’évidence : ah ! qui disait que la techno, ça ne pouvait pas se chanter ? Les voilà donc, les paroles de l’électro berlinoise (moderato cantabile) ! Évidemment, ce n’est pas du Brassens, mais essayez de danser pendant six heures sur Gare au gorille pour voir...

5 h 26. Magda a succédé à M.A.N.D.Y. Je commence à fatiguer, mon déhanché faiblit, ma capacité à distinguer toutes ces vibrations diminue. Je confonds un «boum, boum» basique avec le plus délicat des «wob, wob». Dans le Hall 1, c’est maintenant  Ricardo Villalobos, un Berlinois d’origine latino et pas trop branché salsa, qui préside les débats (doppio movimento molto kiffante). Mes amis retournent dans la salle infernale, et bien sûr je les suis, le pas lourd. Un habile vendeur me propose des feuilles de coca bio des hauts plateaux des Andes. L’argument massue ? Elles sont certifiées 100% commerce équitable ! Assurément, cela achève de me convaincre, et j’aurais sans aucun doute accepté la transaction si j’avais sur moi la centaine d’euros demandée. Évidemment les dealers n’acceptent pas les paiements par carte. Zut alors. Tant pis, je contribuerai à la prospérité d’une communauté andine une autre fois.

Je crois que c’était encore pendant la partie de Sven Väth...
5 h 50. C’est le drame. Un coupe-jarret arrache à Leandro (*) l’Espagnol la chaîne en or qui dépassait de son col rond, nous laissant à peine le temps de l’apercevoir et encore moins de réagir. Sûrement un consommateur en mal de liquidités pour payer ses petites friandises... Tout compte fait, on n’est pas qu’entre gens comme il faut ici. L’incident, rarissime dans notre Berlin ultra-safe, où l’insou-
ciance est la règle, plombe quelque peu l’ambiance dans le groupe.

6 h 14. Je rends les armes. «Mais non, pars pas maintenant», plaide Lucas. «T’es trop con de t’en aller au meilleur moment», renchérit Pierre (*). Tout bien réfléchi, justement, je préfère partir au meilleur moment, surtout après six heures de danse non-stop, puisque tout ce qui vient après sera forcément moins bien. Et puis jenpeupu, quoi. Il me faut un minimum de force pour regagner mes pénates.

7 h 07. C’est l’aube, d’un gris rosâtre dilué dans les nappes de brouillard. Je m’écroule dans mon lit chaud et douillet. La prochaine fois, j’irai au BerMuDa avec 2.000 euros en liquide histoire de faire mon shopping pendant la soirée. Ou pas.

8 h. Les derniers DJ prennent place à leurs platines, devant un public de zombies aux fosses nasales encombrées de poudre (sans doute). Coooool.

(*) Les noms ont été changés, comme toujours.

lundi 10 octobre 2011

KKK & KKK

Que faire à Berlin pour passer un démarrer son dimanche sur un moment festif, musical et culturel avec quelques amis, dans la fraîcheur vivifiante des matins clairs ce début d’automne ? Un énième after électro au Panorama Bar avec comme toujours la bouille sympathique de notre Svenounet d’amour et quelques centaines de noctambules aux yeux vitreux qu’il convient, passé un certain nombre d’heures après le lever du soleil, de qualifier plutôt de «matinambules», voire d’«après-midambules», et descendre des Cuba Libre et des vodkas red-bull (et d’autres cochonneries bien pires) à une heure où les gens raisonnables devraient plutôt se contenter d’un verre de jus d’orange sans ajout de vodka ? Mouais, Berghain, c’est so last year. Dormir jusqu’à 15 heures du matin pour récupérer de la fatigue d’une longue soirée hip-hop et baby-foot à la Cassiopeia ? C’est certes tentant, mais guère festif, ni vraiment musical, ni franchement culturel... Une messe à la Sankt-Hedwig Kathedrale ? Euh... une autre fois peut-être ? Un match de rugby Australie-Afrique du Sud à 7h30 du matin chez Charlize (*), la collègue arrivée de Johannesburg au printemps dernier ? On n’est pas maso à ce point quand même. Ici en Allemagne, il faut être sacrément mordu d’Ovalie pour voir ces matches de Coupe du monde diffusés à des heures où tout Berlinois qui se respecte dort ou danse encore en boîte.

En fin de compte, le hasard a fait qu’en compagnie d’Anne et Sylvain (*), deux jeunes mariés venus de Paris pour s’encanailler avec moi sur les rives de la Spree le temps d’un weekend venteux, j’ai involontairement rompu la dialectique Disko vs. dodo du dimanche matin berlinois. Au lieu de choisir entre ces deux options, nous avons botté en touche et opté pour une troisième voie : KKK & KKK. Rien à voir avec les blancs fantômes zinzins à chapeaux pointus du Mississippi, mais plutôt Kaffee, Kroissants, Kinderbetreuung und Klassische musiK im Konzerthaus (café, croissants, garde d’enfants et musique classique à la Maison des Concerts - oui OK j’ai pris quelques libertés avec l’orthographe pour que ça marche... et alors ?).

Une perspective alléchante
Le principe est fort simple et tout est dit dans le titre. Ce dimanche au Konzerthaus de Gendarmenmarkt, les matinaux parmi nous ont eu le privilège d’écouter deux œuvres classiques au cours d’une matinée dédiée à Mozart : son concerto pour violon et orchestre n°5 en la majeur et sa symphonie «de Prague». Pour la modique somme de 24€, le public avait droit aux services suivants : petit-déjeuner (en français dans le texte sur le billet de concert, le mot allemand Frühstück étant de toute évidence trop vulgaire pour un établissement aussi réputé), garde d’enfants (nous n’en avons pas vraiment eu besoin) et musique ! Certains y ont ajouté l’option sieste, une idée intéressante même si je trouve que c’est pour le moins dommage car les strapontins du Konzerthaus, au dossier rigide et ultra-vertical, ne sont pas vraiment le lieu idoine pour un roupillon réparateur. Et puis pour 24€, on trouve des lits plus confortables en auberge de jeunesse à Kreuzberg, certes sans Mozart en fond musical, mais quand même...

Le Konzerthaus derrière une statue de Schiller, sur le Gendarmenmarkt
C’était ma toute première «matinée» depuis mes années d’écolier, et je me suis senti très fier de faire monter le niveau, m’imaginant un de ces aristocrates oisifs des siècles passés qui allaient au concert le matin ou l’après-midi, entre un moment de badinage avec la Marquise de La Chiboulière, une après-midi d’intrigues politiques avec le cardinal Von Lubryck et une soirée élégante à la cour. Le chef d’orchestre, au lieu de revêtir la queue-de-pie de rigueur lors des «soirées»,  portait une veste noire tellement informe et décontractée qu’elle pourrait fort bien être son haut de pyjama... Nous sommes convaincus que c’était bien le cas. On peut être chef d’orchestre et avoir quand même des difficultés au réveil le dimanche matin, c’est bien humain ! D’ailleurs, cette marque noire à son poignet, n’était-ce pas un tampon du Berghain ?

Juste avant le concert (et juste après le petit-déjeuner)

Il y a au plafond du Konzerthaus deux-trois moulures toutes discrètes...

Réécoutons un peu la musique de Mozart que nous avons entendue ce matin. Un extrait du troisième mouvement (rondeau, menuet) du concerto pour violon et orchestre n°5. À ce stade, j’étais enfin complètement éveillé et à fond dans la musique. Pour une meilleure écoute du morceau (certes sans les images du Konzerthaus), essayez peut-être ici...



L’ouverture de la symphonie n°38 en ré majeur, dite «de Prague», que vous pouvez mieux écouter ici. Oui, il est grand temps que je m’achète un téléphone avec une meilleure caméra.



Début du deuxième mouvement de la symphonie (adagio) :



Fin de la symphonie de Prague (presto) :



Bien que nous ayons loupé le petit-déjeuner, qui était servi uniquement AVANT le concert, et surtout pas après, ce fut une très belle expérience, à retenter absolument, dans le cadre toujours enchanteur du Gendarmenmarkt, dès que je me sentirai à nouveau capable d’émerger du confort tiède de ma couette à 9 heures du matin un dimanche... Je vous dirai alors si les croissants du Konzerthaus en valent la peine.

À propos de la salle : cet établissement que nous connaissons actuellement sous le nom de Konzerthaus Berlin n’a pas toujours été une salle de concerts. À l’image de la ville-phénix qu’est notre métropole prussienne, son histoire est mouvementée et comporte son lot d’anéantissements et de renaissances. Le bâtiment actuel a été terminé en 1821 au terme de trois ans de travaux et a ouvert sous le nom de Königlisches Schauspielhaus (Théâtre Royal), en remplacement d’un théâtre plus ancien détruit par un incendie. L’édifice est resté consacré au théâtre jusqu’à la dernière guerre, malgré plusieurs changements de nom. En 1944, les bombardements alliés laissent le bâtiment en ruine. Il sera reconstruit, avec un aspect extérieur fidèle à l’original mais un intérieur largement remodelé, pendant les quarante (!) années suivantes par la RDA, avant d’ouvrir enfin ses portes en octobre 1984 en tant que salle de concerts, les coulisses de l’ancien théâtre ayant disparu.

Tssk. Une sieste à 24€ sur un siège rigide, et même pas un chouïa inclinable, est-ce bien raisonnable ?

Pas de doute, c'est un haut de pyjama !
Le Konzerthaus et le Dôme Français sur Gendarmenmarkt


Rappel complètement inutile : au centre de Berlin, dans l’ancienne Friedrichstadt, aujourd’hui quartier du district de Mitte, le Gendarmenmarkt («Marché des Gendarmes») est sans doute la plus belle place de toute la capitale, et l’un des rares endroits de Berlin qui ont vraiment du charme esthétique comparable à celui des autres capitales européennes plus réputées pour leur élégance que pour leurs folles nuits électro. Elle abrite deux églises symétriques qui semblent presque identiques (mais en fait pas du tout), le Dôme Français (französischer Dom) et le Dôme Allemand (deutscher Dom). Le mot Dom veut aussi dire «cathédrale» en allemand, mais en réalité aucune de ces églises hétérozygotes n’est une cathédrale à proprement parler, l’évêque siégeant ailleurs. Haha, mais c’est qu’on se ferait presque avoir avec ces subtilités. Ces temples ont été érigés par et pour les huguenots français et suisses qui ont littéralement envahi la modeste bourgade qu’était la capitale prussienne à la fin du XVIIème siècle, fuyant les persécutions de Louis XIV et d’autres conflits religieux. J’aime rappeler ce fait à mes amis berlinois, et insister, aussi lourdement que possible, sur cette sublime contribution française au développement de leur ville, ou, devrais-je plutôt dire, notre ville. Les clochers et les coupoles ont été rajoutés en 1785, au terme d’intenses modifications et embellissements des bâtiments et de l’esplanade. Entre les deux églises se situait à l’origine un modeste théâtre de comédie française dont Wikipedia ne dit pas grand chose. Un théâtre français au cœur de Berlin... ils savaient vivre à l’époque ! En 1944, le Gendarmenmarkt et ses prestigieux bâtiments n’étaient plus qu’un champ de ruines fumantes. Après des décennies de rénovations, la restauration du Dôme Français s’est achevée en 1981, et celle du Dôme Allemand, sept ans plus tard, grâce au travail patient d’une RDA à bout de souffle qui vivait alors ses derniers mois...

(*) Comme d’habitude, j’ai changé les noms des personnes mentionnées et modifié quelques détails...
Le Dôme Français, côté nord de la place, ce dimanche.
Le Dôme Allemand, en face

mardi 28 juin 2011

Jazz up your life!

Cest lhistoire trop banale dun vieux couple qui ne se parle plus depuis dix ans. Pour remédier à cette situation sans issue, les deux époux décident daller consulter un grand psychologue spécialiste de ce problème. Après les avoir entendu exposer leur cas, alors que la consultation n’est pas encore terminée, le psy quitte la pièce et y revient avec une contrebasse. Il attaque alors un solo sur l’air de On Green Dolphin Street.

Au bout de quelques instants, le mari se tourne vers sa femme.
«Dis donc Fernande, on a pensé à verrouiller les portes de la voiture?
– Bien sûr Eugène, tu as fermé la porte et la clé a failli t’échapper des mains et tomber dans le caniveau, rappelle-toi.
– C’est ben vrai ça.
– Par contre, puisque nous sommes sortis, ce serait bien qu’on aille à la poissonnerie. J’ai vu qu’il y avait un arrivage d’espadon frais.
– Mmmh, de l’espadon ! Ça fait longtemps que tu ne m’en as pas fait, chérie.
– Évidemment ! Je ne vais pas te faire un court-bouillon d’espadon alors que tu ne me parles plus depuis toutes ces années !
– Mais justement, je me disais que c’est idiot de ne plus se parler à cause d’une histoire vieille de dix ans.
– C’est vrai Eugène. Tout ça pour une histoire de tarte trop cuite !»


Et ils parlent, parlent et parlent à n’en plus finir, mettant dix ans sur la table / comme on étale ses lettres au Scrabble, comme disait cet autre chanteur. Le psy termine son solo, conclut et pose sa contrebasse. Le couple, abasourdi, lui dit : «Mais cest un miracle, on se parle! Comment avez-vous fait docteur?» Le psy répond : «Rien de plus facile: pendant les solos de contrebasse, tout le monde, absolument tout le monde parle!»

Eh oui, ceci était une blague de musicos, la première sur ce blog. Vous en voulez une autre ?

Quelle est la différence entre un violon et une contrebasse ?
La contrebasse brûle plus longtemps...

Avishai Cohen, star de la contrebasse

J’en ai trouvé encore quelques autres, mais elles sont toutes du même tonneau, et pas franchement à mourir de rire. Qu’est-ce qu’on rigole, chez les musiciens! Bref, en lisant ces petites blagounettes qui provoquent l’hilarité générale dans cet univers interlope, vous ne vous êtes probablement pas esclaffés grassement en vous tapant les cuisses, et n’avez pas renversé votre verre de beaujolais sur la jupe plissée de tante Suzette en reprenant votre souffle entre deux sanglots bouffons. Néanmoins, ces blagues ont indéniablement mis en relief un fait qui avait peut-être échappé à votre attention jusqu’ici : les contrebassistes sont de grands incompris, tant du public que de leurs confrères musiciens, et pendant un concert, on leur prête rarement attention, relégués qu’ils sont dans un recoin obscur de la scène, là où leur volumineux instrument attire le moins possible les regards.

Le trio d'Avishai Cohen au Musée juif de Berlin
Et pourtant, et pourtant... c’est bien pour écouter un contrebassiste que des centaines de personnes sont venues, de leur plein gré (supposé-je), au Jüdisches Museum de Berlin, près de Checkpoint Charlie. Dans le cadre du festival Sounds No Walls, Jazz & Jewish Culture, l’Israélien Avishai Cohen, star mondiale des contrebassistes, a fait vibrer un public berlinois qu’il n’avait pas revu depuis deux ans, et qui a surkiffé en silence, contrairement à ce que laisse croire la blague. Car les Allemands ne sont pas un public très démonstratif, du moins tant qu’ils sont sobres. Le musicien s’en est même étonné à un moment, nous lançant un “You’re so quiet... Cool” dont il était difficile de savoir s’il se réjouissait ou s’en désolait. Mais surtout, si l’on a écouté en silence, c’est bien sûr parce que quand Avishai Cohen et son trio jouent, on se tait et on écoute.

Le groupe présentait les morceaux de son tout nouvel album, Seven Seas, ainsi que des morceaux qu’ils n’ont pas encore enregistrés. Au programme de ce concert, des airs à la contrebasse, au piano et à la batterie, car c’est du jazz sans trompette ni saxophone, un jazz principalement instrumental, plutôt avare de ses paroles, donc assez inhabituel pour le profane que je suis. Mais lorsque le jazzman daignait donner de la voix, c’était surtout pour chanter des airs en ladino, une langue presque oubliée qui est à l’espagnol ce que le yiddish est à la langue allemande, et qu’il a héritée de sa famille.

La verrière du patio du Musée juif un certain soir d'été

C’était donc un trio atypique à bien des égards que nous avons écouté ce vendredi au Musée juif, un trio qui faisait la part belle à la contrebasse, mais aussi à la batterie, grâce à l’incroyable talent du jeune Amir Bresler, 21 ans à peine et déjà parti à la conquête du monde... Ah, de jeunes blancs-becs surdoués de cet acabit, c’est vraiment tout ce dont j’avais besoin pour rechuter de plus belle en pleine mid-life crisis. Cependant, le talent de ce petit jeunot a fait l’unanimité au Musée juif. Le public berlinois s’est même laissé aller, par moments, à exprimer presque bruyamment son enthousiasme, et après les improvisations les plus inattendues et les solos les plus déchaînés, nous étions tous hors d’haleine, aussi bien le public confortablement installé que les musiciens échevelés sur scène.

Bref, à écouter sil passe près de chez vous ! Jai préféré profiter du concert plutôt que de filmer, alors voyez ici cette vidéo Youtube du morceau intitulé Dreaming:



mardi 18 janvier 2011

Et vous, que faisiez-vous en 2010 ?

Chers gens,

Oui, nous sommes le 18 janvier, et le temps des rétrospectives 2010, il paraît que c'est terminé. Mais ça, qui l'a décidé en fait ? Nous sommes en démocratie, et si cela me chante, je pourrais très bien vous régurgiter une rétrospective 2004 là, tout de suite. Alors peu me chaut que cela vienne comme une bouteille de Beaujolais nouveau en plein mois d'avril : il y a un bon paquet d'expériences pas encore si lointaines que j'ai envie de partager. Et puis l'année 2010, c'était aussi ma toute dernière année avant le funeste cap des 30 ans qui se rapproche inéluctablement, alors je m'offre le privilège de la revivre. Procédons, avec une rigueur toute germanique, de façon chronologique, si vous le voulez bien :

JANVIER

Je suis tout beau et tout bronzé. Normal, je rentre de deux semaines en Martinique. Le moment avait été judicieusement choisi car la Martinique subissait alors sa pire sécheresse des soixante dernières années, la saison des pluies ayant tout simplement disparu du calendrier, du fait d'une espièglerie du Niño, de La Niña, El Padre, La Madre, El Padrino, Los Abuelos, bref, toute la Familia du détraquage de la météo. Les agriculteurs en ont beaucoup souffert et le petit potager de mon père était sinistré, mais le côté positif de cette petite catastrophe, c'était des vacances 100% ensoleillées ! Et on ne refuse pas de vacances ensoleillées quand on enchaîne avec l'hiver le plus froid à Berlin depuis... euh... l'hiver précédent, avec des températures qui descendent à -20°C, du jamais vu de mémoire d'homme, c'est-à-dire depuis janvier 2009 ! Berlin hiberne et bat surtout un record historique de seize jours consécutifs sans un seul rayon de soleil. Je déprime. "Avatar" en 3D, avec ses images splendides de la planète Pandora, m'offre un répit bien mérité de trois heures de couleurs luxuriantes. Quatre heures, peut-être ? Je ne sais plus, le scénario a quelque peu anesthésié mon cerveau qui était déjà préalablement congelé.

L'âge de glace, ou la Spree un jour d'hiver


FÉVRIER

L'église catholique berlinoise, qui d'ordinaire peine à faire entendre sa voix dans ce désert spirituel, cette capitale de la décadence et du péché, fait la une des journaux mais pour les mauvaises raisons : elle est ébranlée par le pire scandale de pédophilie de son histoire, l'affaire du collège jésuite Canisius. Même à Berlin, la pédophilie c'est encore un chouïa trop avant-gardiste. Mon bronzage martiniquais n'est déjà plus qu'un lointain souvenir. Le soleil est revenu timidement, mais des glaciers sont en voie de formation dans les rues, et un ours polaire a été aperçu non loin de Potsdam, chassant le phoque dans les glaces de la Havel. Pour combattre la dépression hivernale qui m'engloutit, je vais à la Berlinale. Je parviens à voir une projection de "The Ghost-Writer" d'un certain Polanski, qui n'aurait pas démérité à l'internat du collège Canisius, ainsi que la première d'un film intitulé "Winter's Bone", dont la réalisatrice Debra Granik était présente dans la salle, et qui sort dans les salles en mars 2011 en France (comme quoi, ma rétrospective est tout à fait d'actualité). Loupé : ma dépression hivernale en redouble d'intensité. Fort heureusement, mon projet d'en finir tourne court grâce à l'expo F.C. Gundlach (non ce n'est pas du foot) au Martin-Gropius-Bau, qui me réconcilie avec la beauté de ce bas monde.

Le mannequin suédois Karin Mossberg photographié par
Gundlach au début des années 50, à Stockholm (sans doute)
MARS

Le 21 mars, juste à temps pour l'équinoxe de Printemps, le Großer Wannsee est enfin libéré de sa banquise ! La saison des sports nautiques peut commencer, celle du ski dans les parcs est finie. Depuis quelques jours, il est à nouveau possible de marcher dans la rue sans moonboots. Sous nos yeux ébahis, trois mois de déchets, notamment ceux du réveillon, reparaissent dans les rues après avoir été enfouis tout ce temps sous les glaces. C'est sans aucun doute le moment où Berlin est le plus laid de toute l'année. N'en pouvant plus de la neige, de la glace et de la saleté, je fuis Berlin à deux reprises pour les cieux plus cléments et les trottoirs plus amènes de Paris. J'y participe à un semi-marathon pour lequel je n'ai pas pu m'entraîner pendant l'ère glaciaire, et la sanction tombe immédiatement : une inflammation du tendon d'Achille me pourrit la vie pendant un mois.

AVRIL

Un nuage de cendres invisibles perturbe une grande partie du monde et vide Berlin de ses nuées de touristes, qui d'habitude sont tout sauf invisibles justement. C'est reposant de se retrouver "entre Berlinois". La moitié de mes amis sont coincés dans des lieux exotiques et certains ne s'en plaignent pas. Je ris sous cape, n'ayant absolument aucun projet de voyage. La chancelière Merkel gagne quelques points de popularité auprès d'une opinion attendrie en effectuant une odyssée épique depuis San Francisco avec une escale forcée à Lisbonne, et pour finir un trajet Rome-Berlin (tiens, tiens) en autocar, en suivant des axes routiers surchargés. Elle est accueillie en héroïne par un peuple exultant, qui danse d'allégresse dans les rues au son du tam-tam. Profitant des billets achetés par un ami pour ses parents restés coincés en France, je vais voir "Flying Bach", un spectacle de breakdance exécuté par un groupe de jeunes des cités difficiles, sur de la musique Bach, dans le cadre feutré de la Neue Nationalgalerie. Du clavecin, des violons et du hip-hop, il fallait y penser. Le résultat est plutôt impressionnant.



MAI

Une rue de Friedrichshain le 1er mai. La mienne, en l'occurrence

La police boucle mon quartier pendant deux jours pour tuer dans l'œuf (contaminé à la dioxine, comme de droit) toute velléité d'émeute, une tradition du premier mai dans certains quartiers rebelles de la capitale fédérale. Le fameux Bar 25, en grande partie en plein air, et dont la fermeture définitive est annoncée chaque automne pour cause de MediaSpree, rouvre ses portes comme chaque année pour la belle saison, sous des trombes d'eau. Pas de chance : l'hiver revient nous rendre visite. Envoyé à Oslo pour quelques jours par mon gentil employeur, juste avant l'Eurovision qui allait précisément s'y dérouler, je goûte au bonheur estival en Scandinavie pendant que tout le monde grelotte à Berlin et même à Paris je crois. Y'a plus de saisons ma bonne dame. Je loupe l'Eurovision que l'Allemagne remporte pour la première fois depuis une trentaine d'années, scrogneugneu. Ce que je ne loupe pas, c'est la réouverture de l'aéroport de Tempelhof, établissement historique fermé à l'exploitation en octobre 2008 suite à des débats enflammés et un référendum passionnel. Mais attention, il n'a pas rouvert aux avions : chose unique dans une capitale, le Flughafengelände Tempelhof a ouvert ses portes et ses 400 hectares de pelouses (le double de la superficie de Hyde Park ou du Tiergarten) aux flâneurs, aux promeneurs, aux jongleurs, aux pique-niqueurs, aux buveurs, aux glandeurs, aux bulleurs, aux dormeurs, aux rêveurs, aux pédaleurs, aux rolleurs, aux volleyeurs, aux footballeurs, aux danseurs, aux chanteurs, aux jolis cœurs, au bonheur.

Le légendaire Bar 25, qui a peut-être fermé pour toujours, pour la cinquième fois de son histoire

JUIN

Voilà enfin l'été ! Et avec lui, la coupe du monde de football. Chaque café installe en terrasse des écrans pour diffuser les matches. Les rues de Berlin bourdonnent en permanence comme une ruche géante, au son des vuvuzelas, qui s'intègrent vite au paysage sonore ambiant. La débâcle des Bleus humilie les Français de Berlin, et nos "amis" les Allemands, goguenards, ne se privent nullement d'enfoncer le couteau dans la plaie. Merci encore, Domenech, Evra, Anelka & co. Je redécouvre l'euphorie de masse à la WM-Fanmeile à Tiergarten : par un chaud dimanche d'été, une foule en délire de 500.000 supporters ivres voit la Nationalmannschaft écraser une équipe anglaise inexistante 4-1 en huitièmes de finale. Si Bastian "Schweini" (le nom Schweinsteiger peut être traduit à peu près comme "montecochon") avait décidé de marcher sur Berlin, de renverser Merkel et de s'emparer du pouvoir, il y serait sûrement parvenu, acclamé par la foule en délire. Des amis venus me rendre visite de Paris et de Londres se mettent à faire des choses étranges : se promener dans la rue avec des moustaches passées de mode depuis mai 1945, se jeter dans le canal depuis le Klub der Visionäre à Treptow. Pourtant ce sont des gars raisonnables, d'habitude. Je me demande si c'est uniquement l'environnement berlinois qui agit ainsi sur leur organisme, ou s'ils sont devenus des zombies fêtards, possédés par des body-snatchers.


JUILLET

C'est l'été!
À Madrid, j'essuie stoïquement les railleries de mes collègues. La piètre performance des Bleus a rendu les Ibères hilares. Je découvre aussi le concept de grève illégale et illimitée dans le métro. Amis parisiens, sachez qu'il y a pire que la RATP ! Les terrasses-télés-vuvuzelas font cruellement défaut dans la fournaise madrilène, car le foot en Espagne, ça se regarde chez soi, bien au frais et à l'ombre. Mais quand La Roja élimine contre toute attente la Mannschaft en demi-finale, c'est la fête comme Madrid n'en a plus vu depuis la mort de Franco. Je rends à l'oracle Paul le poulpe, la pythie de l'aquarium d'Oberhausen, l'hommage qu'il mérite en m'offrant de délicieuses tapas de pulpo a la gallega. Puis je quitte Madrid et ses 36°C pour regagner Berlin par 39°C (et où la climatisation est un confort totalement inconnu). Mon bureau est orienté plein ouest. Je m'invente des horaires adaptés et je passe mes après-midi au Badeschiff (la piscine flottante de la photo), au Schlachtensee, au Langer See, bref, partout où il y a de l'eau. Heureusement, ce n'est pas ce qui manque à Berlin.


AOÛT

La canicule est finie, la coupe du monde est finie, la vie reprend bon an mal an son cours normal, mais qu'est-ce que le cours "normal" des choses à Berlin ? En voilà un bon sujet de dissertation. L'hystérie Frida Kahlo culmine au Martin-Gropius-Bau. Après une première tentative, qui se solde par une visite de l'expo "Innen Stadt Außen" de l'islando-danois Ólafur Eliasson pour éviter la trop longue attente, je m'inflige tout de même, au dernier jour de la rétrospective, les quatre heures de queue nécessaires (sansboiresansallerauxtoilettes), sous les regards sadiques des conservateurs, et visite enfin l'exposition, seul puisqu'aucun de mes amis n'a été assez fou pour s'infliger un tel traitement. Cela en valait la peine, mais je ne suis pas sûr que je le referai. Je mets deux jours à récupérer de cet ironman culturel. Je suis à nouveau sur pied juste à temps pour assister, médusé, à un ovni culturel parmi tant d'autres, l'élection de Miss U-Bahn, sur les pavés sales du Spreewaldplatz, à Kreuzberg. Le cours normal des choses, disions-nous. Avide d'inconnu, je pars à l'aventure seul à Belgrade puis en Bosnie-Herzégovine, pour des un voyage riche en surprises dans les Balkans. Je profite de la lenteur des trains pour préparer mon projet de blog.


SEPTEMBRE

L'automne est déjà là, un jour sur deux. Revenu de Belgrade, je retrouve une Allemagne déchirée par une mini-affaire Dreyfus. Dans le rôle du lieutenant en disgrâce, ce sont les immigrés en général, turcs et arabes en particulier. La nation a été secouée de sa torpeur estivale par la publication de Deutschland schafft sich ab, du sinistre Thilo Sarrazin. Comme c'est l'objet du billet précédent, je n'ai pas besoin de donner plus de détails. Le brûlot xénophobe en question est un énorme succès de librairie : Sarrazin devient millionnaire. La haine, ça paie. L'été revient nous faire un petit coucou juste à temps pour le Berlin Festival, un événement musical aussi géant que son nom est pourri, là encore dans le plus grand terrain de jeu du monde qu'est devenu l'ancien aéroport de Tempelhof. Une aérogare à l'architecture fasciste, cinq scènes, vingt degrés Celsius, trente heures de musique, quatre-vingts artistes, cent tonnes de saucisses. Qui dit mieux ? Eh bien, beaucoup disent mieux, car les organisateurs ont été complètement dépassés par la multitude. Les souvenirs de la tragédie de la Loveparade de Duisburg étant encore trop présents dans les mémoires, un début de bousculade oblige la police à tout arrêter et à annuler une bonne partie des concerts par mesure de sécurité.

Wouaaah trop cool le panneau d'affichage ! La prochaine fois, pensez aussi à la sécurité, SVP, OK ?

OCTOBRE

L'Allemagne célèbre les vingt ans de sa réunification par une curieuse cérémonie à Brême, dans l'indifférence générale. En fait, le 3 octobre était un beau dimanche ensoleillé alors les gens ont préféré fêter le beau temps, profiter de la vie et aller taper dans le ballon pour une dernière fois à Beach Mitte, avant de reprendre de plus belle les débats en cours sur comment se débarrasser des quatre millions de musulmans et des quinze millions d'Allemands d'origine plus ou moins étrangère qui corrompent le Vaterland par les miasmes de leur présence. Attention, le premier qui dit "Solution Finale" a perdu. Octobre, c'est un mois de transition, un peu bâtard. On s'accroche aux dernières bribes d'été, mais c'est un combat perdu d'avance.

NOVEMBRE

Je m'accorde un surcroît de soleil au Liban et en Syrie, deux pays fascinants où je compte bien retourner. D'ailleurs je ne suis pas tout à fait sûr d'en être vraiment revenu. Ce ne sont pas des voyages qui laissent indemnes. À mon retour à Berlin, j'essaye de prendre en marche le train des événements culturels. À propos de train, la pièce de théâtre Un Tramway, du réalisateur polonais Krzysztofszczxldslk Warlikowski, au Haus der Berliner Festspiele, joue à guichets fermés, en français et avec de gros morceaux d'Isabelle Huppert dedans. Je parviens tout de même à mendier une place, après m'être roulé sur le sol, écumant, les yeux révulsés, et hurlant "Isabelle ! Je veux voir Isabelle !"


DÉCEMBRE


El Niño et ses cousins débarquent du 9-3. L'Allemagne connaît son mois de décembre le plus froid depuis l'année où Neil Armstrong marchait sur la lune. Les rescapés du Berlin Festival peuvent voir, en concert de rattrapage gratuit, 2ManyDJs et Fat Boy Slim dans la salle de l'Arena Treptow, pour peu qu'ils n'aient pas eu la mauvaise idée d'habiter à l'étranger et d'être venus exprès pour le festival en septembre. Cette fois, il n'y a pas d'évacuation. Les Allemands ont appris à organiser des concerts sans mouvement de panique depuis cet été, c'est bien, félicitons-les. Du coup, j'en profite pour enterrer l'année dans un tourbillon musical : MGMT, Ben L'Oncle Soul. C'est déjà l'heure des marchés de Noël, et il y en a pour tous les goûts. Je vis mon premier Noël 100% allemand dans un petit village sympathique du Brandebourg. Laissons le mot de la fin au Gros Gars Mince :


mardi 21 décembre 2010

Oncle Ben, tu nous Soul

Au risque, tout à fait assumé, de décevoir les nombreux inconditionnels du basmati parmi vous, il ne sera pas question d'une célèbre marque de riz made in USA aujourd'hui. Une autre fois peut-être ?



Une fois de plus, nous parlerons musique (j'entends d'ici les "Ooooooh !" de déception de ceux qui espéraient quand même un exposé savant sur le riz, sa culture, sa production, sa commercialisation). Ce weekend encore, pour les Berlinois amateurs de musique soul, the place to be c'était le Festsaal Kreuzberg. Samedi soir s'y déroulait la soirée Soul Explosion, comme le mois dernier. Il semblerait qu'elle ait déserté le Pavillon im Friedrichshain et établi ses quartiers d'hiver au Festsaal. Cependant, ce mois-ci j'ai fait l'impasse sur Soul Explosion, ayant préféré saisir une occasion unique d'aller à un mariage allemand. Tout compte fait, c'est comme un mariage français, la bière en plus, les rocks versaillais en moins et une bonne quinzaine de degrés en-dessous de zéro à l'extérieur, ce qui avait une incidence très nette sur la tenue des convives ("Moonboots ou talons aiguilles ?" "Chaussettes Quechua en laine ou Burlington ?" "Chapka en poil de castor ou élégante toque à fleurs ?"), mais toujours cette flopée de discours et de projections de photos et de vidéos d'enfance les moins flatteuses qui soient pour les pauvres mariés. Et en matière de photos peu flatteuses, les Allemands y connaissent un rayon. Mais passons.

Dimanche, c'était encore soirée soul au Festsaal Kreuzberg, avec cette fois un grand concert de l'étoile montante Ben L'Oncle Soul, jeune chanteur tourangeau de 26 ans. Il n'a sorti qu'un seul disque, mais c'est déjà une petite célébrité en France mais aussi en Allemagne, puisque c'était son deuxième concert à Berlin. Et les raisons ne manquent pas pour expliquer leur succès :




Une voix convaincante et vraiment soul, un groupe très pro, aussi bien les musiciens que les choristes / danseurs, un jeu de scène très drôle et une très grande interaction avec le public : à ce concert, on s'amuse vraiment et on vibre à la fois. Cette fois, j'en étais. Ici, une reprise étonnante pour ceux comme moi qui n'avaient pas écouté tout le CD avant de venir.




Nous avons donc eu surtout droit aux reprises de chansons célèbres qui ont propulsé Ben et son groupe sur les devants de la nouvelle scène soul, agrémentée d'un très grand nombre d'improvisations. Le concert n'a pas été bien long, mais il a sacrément donné la pêche. Et puis, après tout, nous étions dimanche soir et il fallait bien rentrer à la maison, de préférence pas trop tard.




Comme d'habitude, le concert s'est terminé par le gros hit le plus connu du groupe. Mais nous étions déjà tellement satisfaits que pour ma part je ne l'attendais même plus. Et puis il faut dire qu'au bout du sixième rappel, on commence à se faire une raison et à se préparer à partir.



Après le concert, le retour à la réalité fut un choc : passer des 35°C dans le Festsaal au comble du bonheur aux -10°C dehors... Allez, encore vingt minutes à vélo sous la neige et j'étais enfin rentré !



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