15 mars, midi pile à Neauphle-le-Château, c’est le grand retour de La Photo du Mois ! Je me suis laissé recruter par Dr. CaSo pour participer en ce mois d’hiver tardif, puisque c’est à elle que revenait le privilège de choisir le thème de mars. Et que ne refuse-t-on pas à la grande, l’illustre Dr. CaSo, n’est-ce pas ? En bon professeur universitaire, incorrigible intello, elle n’a pas pu s’empêcher de poser une colle à la communauté de blogueurs : «Savoir». J’ai bien vite regretté de m’être laissé embarquer dans cette galère, ayant toutes les peines du monde à trouver l’inspiration pour ce qui me paraît bien plus être un sujet à traiter par une volumineuse dissertation que par une simple photo.
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vendredi 15 mars 2013
Mars : «Le savoir est une arme»
mercredi 6 février 2013
Banalité de l’absurde à Hébron
Imaginez qu’un beau jour, un investisseur fortuné se présente tout sourire au seuil de votre maison et, se dispensant des politesses d’usage, vous propose, sans passer par quatre chemins, de racheter votre logis. Son prix ? Allez, soyons généreux d’emblée, afin d’expédier l’affaire : un million de dollars pour le terrain et le bâti, cela vous conviendrait-il, cher Monsieur ? À la louche, ça fait une bonne dizaine de fois la valeur totale de votre propriété sur le marché. Affaire entendue ?
Vous déclinez l’offre, poliment mais fermement, et éconduisez l’importun.
| Un Palestinien prend congé de ses visiteurs devant la porte de sa maison sur la rue Shuhada, à Hébron |
Désarçonné par ce refus inattendu, l’investisseur vous quitte l’air marri, mais qu’à cela ne tienne, il ne tarde pas à revenir à la charge, quelques temps après, avec des arguments bien plus convaincants : saisissez cette chance de faire une très bonne affaire, cher ami. Est-ce que dix millions sauront vous faire changer d’avis, peut-être ?
Nan.
Allons, allons, vous êtes un dur à cuire, c’est ça ? Soit. Mais le richissime investisseur est déterminé. C’est un homme d’affaires aguerri après tout : il est venu à bout d’adversaires bien plus coriaces qu’un plouc comme vous avec votre bicoque insignifiante dans un trou paumé. Vingt millions ? Ce n’est jamais que deux-cent fois le prix normal de votre baraque, souligne-t-il avec le ton professionnellement enjoué et passablement condescendant d’un vendeur d’aspirateurs. À prendre ou à laisser, mon brave. Ne soyez donc pas têtu comme une bourrique.
Hors de question.
dimanche 20 janvier 2013
Maïeutique entre hommes à Jéricho
« Hé là, vous! Pas si vite. Z’avez payé votre billet d’entrée? 10 shekels, s’il vous plaît. »
Tiens donc. Et d’où il sort, celui-là? Je n’avais pas remarqué qu’il fallait s’acquitter d’un droit d’entrée. La petite porte sans prétention du site archéologique de Tell Es-Sultan était grande ouverte, le guichet riquiqui sur la droite semblait abandonné depuis des années, et il n’y avait pas un chat à l’horizon. Il n’en fallait pas plus pour que d’un pas assuré, happé par la curiosité, j’entrasse. Le plus naturellement du monde. Et puis surtout, je venais tout de passer une bonne demie-heure à admirer gratuitement ce même site historique, les restes de l’antique Jéricho, depuis un point d’observation privilégié, juste en face : une terrasse à moitié effondrée offrant, à quiconque ose s’y aventurer, une vue imprenable sur les ruines antédiluviennes. Lesdits vestiges, d’ailleurs, ne sont à vrai dire que d’informes monticules de terre et de gravats. Il faut un sacré effort d’imagination et d’abstraction pour se représenter, à partir de ce pitoyable terrain vague, de ces mornes vallons érodés de terre meuble aux contours indistincts, la fière Jéricho des batailles bibliques, la légendaire forteresse cananéenne des temps jadis, et ses hautes et orgueilleuses murailles se lézardant, se disloquant et s’écroulant, au terme d’un siège épique, au son martial des trompettes de Josué et de cris sauvages et virils de “This is Spartaaaaa!”. Non, décidément, les fameux vestiges de la très pompeusement auto-proclamée « plus ancienne ville du monde au point le plus bas de la Terre » n’ont rien de spectaculaire, et ne valent même pas les deux euros demandés si péremptoirement pour avoir le privilège de les admirer de plus près et de se crotter les souliers dans la boue au passage.
| Le site archéologique de Tell es-Sultan, emplacement sur lequel, il y a vachement longtemps, se dressait, paraît-il, la ville de Jéricho. |
mardi 6 mars 2012
La Gazelle et les colonies
«Gazelle !»
Bref, en un mot comme en cent, what the hell is going on?
Pendant un quart de seconde, le mot résonne dans mes oreilles comme un écho lointain, un appel silencieux, un murmure assourdissant. Mais non, je ne rêve pas, quelqu’un m’a effectivement interpellé en disant «Gazelle !». Un autre quart de seconde passe, durant lequel mon cerveau ultra-rapide produit le raisonnement suivant :
1. Je ne suis pas sur une allée bruyante et parfumée du souk de Marrakech mais sur un trottoir enneigé et presque désert du Boxhagener Platz, par un triste après-midi d’hiver. Cet arôme qui flotte dans l’air, ce n’est pas du cumin ni du safran, mais les vapeurs épicées du Glühwein.
2. Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai pas le profil-type des touristes blondes à forte poitrine à qui cette gracieuse épithète est habituellement lancée par des vendeurs de narguilés en djellaba ou par d’aspirants Casanovas wesh-wesh adossés oisivement à un mur de la médina. Même affublé d’un lapin mort en guise de couvre-chef et engoncé dans un épais manteau, malgré la lumière déclinante, il n’est pas possible de me prendre pour une Anne-Camille en goguette en Musulmanie.
3. En fait, quand on y pense bien, l’inconnu a distinctement prononcé «gatselleuh», à l’allemande, bien comme il faut (ou pas) (enfin, je me comprends).
Bref, en un mot comme en cent, what the hell is going on?
mardi 27 décembre 2011
Chronique Martiniquaise (5) : Jour de marché à Foyal
Née, selon l’état civil, un jour d’avril 1913, Mathusaline (*) est l’un de ces personnages qui, semble-t-il, ont toujours existé, tout simplement. Qui, de l’œuf ou de la poule, est arrivé en premier ? Question idiote. Au commencement, il y avait Mathusaline, point. Depuis l’aube des temps (sans doute), coiffée de son grand chapeau de paille, elle arpente infatigablement la face du monde et surtout, y plante ses légumes avec la même industrieuse ténacité. Certaines personnes sont faites de cette trempe qui les rend complètement inusables, et Mathusaline appartient indéniablement à cette caste de quasi-immortels, au même titre qu’un Duncan MacLeod ou qu’un Gandalf le sorcier.
vendredi 4 novembre 2011
Beauté de Berlin : Herbstzauber
Oranienplatz, à Kreuzberg, le weekend dernier. Le nez au vent, humant ce parfum de feuilles de tilleul sèches qui embaume toute la ville, je chevauche mon fidèle Holland-Rad, en prenant tout mon temps, en m’attardant sur chaque coup de pédale, en savourant une sensation de bien-être ensoleillé. Je profite d’un de ces trop rares moments où je m’accorde le privilège de ne pas être pressé, de n’avoir aucune contrainte de temps, aucune activité urgente. À un carrefour, je m’arrête pour laisser passer les voitures. Mon regard tombe machinalement sur le cycliste qui attend en face. Un visage tout à fait familier se dé-floute alors. Ça alors, mais c’est ce sacré Olivier ! Décidément, je n’arrête pas de tomber nez à nez avec lui dans les rues. Un truc de dingue. Je lui fais signe, puis arrive à sa hauteur.
| Partie de boules sur Oranienplatz un dimanche de la fin octobre. Sans cigales ni pastis, mais l'ambiance y est pour de vrai : "Ach Karl-Heinz, tu tires ou tu pointes ?" |
«Hey, salut mec ! Ça va ?
– Ben ouais, et toi ?
– Ouais, bien. Je suis peinard, je me promène, c’est cool.
– Cool.
– C’est quand même fou qu’on se croise comme ça dans la rue, tout le temps, aux quatre coins de Berlin, tu ne trouves pas ?
– Euuuuh, tu es sûr ? J’ai plutôt l’impression que je ne te connais pas.
– Heeeiiin ?! Quoi ? Qu’esss’ tu m’dis là ? Tu n’es pas Olivier ?
– Ah non, pas du tout.
– Ah ben mince alors ! Désolé hein : je t’ai pris pour quelqu’un d’autre. Mais toi tu me réponds tranquillement, comme ça, comme si on se connaissait.
– Bah oui, pourquoi pas. Tu me demandes si ça va, alors je te réponds que ça va.
– Et en plus tu me réponds en français ! Avoue que cela ne va pas de soi, à Berlin !
– Eh ouais. C’est une drôle de coïncidence, mais je suis d’ici. Toi tu es d’où ?
– De la Martinique. D’ailleurs Olivier aussi est martiniquais. Tu lui ressembles vachement, dis donc. Mais toi tu es berlinois alors ?
– Oui, et en fait mon père est sénégalais. C’est pour ça que je parle français.
– Ah boooooon, mais tout s’explique ! C’est aussi pour ça que tu as une tête d’Antillais ! C’est quand même fou ce hasard.
– Oui, c’est marrant. Mais je ne m’appelle pas Olivier. Moi c’est Badou. Et toi ?
– Enchanté, Badou. Moi c’est [Jason-Isidore, le prénom que j’aurais toujours voulu porter].
– Mais moi de même, [Jason-Isidore] !
– Cool, eh bien bonne fin de journée, et peut-être à une prochaine fois Badou.
– À une prochaine, certainement !»
| Un moment de tranquillité dominico-automnale entre tilleuls et platanes sur Leuschnerdamm, près d'Oranienplatz. |
Ainsi, je me suis éloigné d’«Olivier» («Papa, Afrikanisch», tiens voilà qui me rappelle quelque chose, héhé) et été quitte pour une drôle de rencontre, un moment de cinéma. Cette petite anecdote n’a pas grand’chose à voir avec mon propos, mais elle n’aurait certainement pas eu lieu si je ne m’étais pas mis en tête de me balader dans Kreuzberg juste pour le plaisir d’admirer les feuillages moribonds dans la ville. Et quelle superbe agonie. Il est tout simplement magnifique, cet automne cuvée 2011. Et contrairement à ce que je disais il y a quelques semaines, il dure, dure, et dure encore. Pas de pluie ni de vent pour dépouiller brutalement les arbres de leurs ardentes frondaisons, et il ne fait même pas trop froid. Résultat : on se régale du spectacle depuis quelques semaines.
| Une sieste sur un tapis de feuilles au Volkspark Friedrichshain. Dormez tranquilles, les amoureux : Médor veille sur votre sommeil. |
N’ayant pas de don pour la peinture et ne pouvant pas tirer autrement profit de cette infinie palette de couleurs, qui varie chaque jour, et même à chaque heure en fonction de la position du soleil, je me suis fait «chasseur d’automne» : donnez-moi une heure de liberté et je pars en vadrouille, écarquillant les yeux pour ne rien louper de tous les petits spectacles du quotidien. Je mitraille sans relâche ces scènes banales fabuleusement embellies par la magie de l’automne. Ce n’est pas une exagération ni une formule creuse que de parler de «magie» : pour que des rues aussi hideuses que la Köpenicker Straße ou la Gitschiner Straße, ces oppressantes artères de béton gris dans le Kreuzberg moche, deviennent plaisantes à regarder, c’est qu’il y a vraiment de la sorcellerie à l’œuvre. C’est ça, la puissance de l’Herbstzauber.
| Sous les tilleuls de la Köpenicker Straße |
| Toujours la Köpenicker Straße, près du Spindler & Klatt. On dirait que la brique rouge porte une fourrure. |
– Hein, qu’est-ce qui se passe ? Je ne vois personne.
– Hallo! Hier! Der Baum! [Bonjour ! Ici ! L’arbre !]
– L’arbre ? Un arbre me parle maintenant ? Je suis devenu maboul à ce point ?
– Nee, nee, guck oben im Baum! Halloooo! [Mais non, regarde en haut, dans l’arbre. Saluuuut !]
– Salut. Ça boume ?
– Super. Tu peux me prendre en photo ?
– Mais bien sûr ! Un instant... voilà c’est fait.
– Danke.
– Tout le plaisir est pour moi. Bonne journée alors.
– Tschüß!»
| Tarzan aus Marzahn |
Dans un petit parc de Friedrichshain près de la Bänschstraße, un énergumène au visage peint en noir, perché dans un superbe marronnier, m’interpelle. Et pourquoi ça ne m’étonne même pas ? Décidément, quand on se fait chasseur d’automne à Berlin, on en voit de toutes les couleurs, au propre comme au figuré... Au passage, c’est sympathique un marronnier qui attend la fin octobre pour perdre ses feuilles pendant le vrai automne, plutôt que de virer couleur rouille dès la fin juillet...
| Bain de soleil d'automne sur la Bänschstraße |
Dans la quiétude solitaire de Ritterstraße, au cœur du Kreuzberg que l’on oublie trop souvent : le Kreuzberg sans bars et sans attraits, où les barres d’immeubles se succèdent. Une statue de saint-Untel m’interpelle presque aussi bruyamment que le Tarzan aus Marzahn de la Bänschstraße. D’abord, on est dans un quartier à forte population turque, et une église surprend dans ce paysage. Et surtout, le tapis de feuilles mortes aux pieds de l’apôtre décuple prodigieusement la solitude et l’austérité du lieu.
Ma cour d’immeuble ! Le marronnier est complètement dénudé depuis bien longtemps déjà, mais heureusement il reste le la vigne vierge ! Le seul moment où je peux profiter de ce spectacle, c’est le matin avant de partir au boulot : Le soir, quand je rentre, il fait déjà nuit depuis bien longtemps...
Rouge, jaune et vert, sur la Prinzenstraße, encore dans le Kreuzberg-«ghetto». Mais dites donc, vert, jaune et rouge, ne sont-ce pas les couleurs du Sénégal ? Et moi je rencontre comme ça des germano-sénégalais juste avant... Ce n’est pas une coïncidence, c’est l’Herbstzauber, vous dis-je.
| Le Sénégal s'invite à la Prinzenstraße |
Une scène de jeu au Volkspark Friedrichshain, au milieu des graffitis qui appelle à donner la chasse aux «yuppies». Moi je préfère me faire chasseur de chouettes clichés d’automne, ne vous déplaise, messieurs les énervés de gauche.
C’est bien la première fois que je m’arrête pour admirer la beauté du spectacle de la Gitschiner Straße, dans le ghetto kreuzbergeois. Et sûrement la dernière aussi.
Moritzplatz, à la frontière entre le Kreuzberg sympa pour les sorties, et le Kreuzberg de l’envers du décor. Au loin, le Fernsehturm nous prend par surprise et s’invite dans le panorama.
Retour dans des secteurs un peu moins inhabituels. À Schlesisches Tor, quartier festif de Kreuzberg, un promeneur solitaire longe un petit square planté de tilleuls.
Sur le May-Ayim-Ufer, le long de la Spree, cette scène peut vous faire prendre conscience de l’énorme inconvénient auquel nous devons faire face en cette saison : quand les trottoirs sont jonchés de feuilles mortes, chaque pas sur ce tapis jaune et brun au doux parfum peut être fatal... j’en ai déjà fait l’amère expérience, car il est impossible de maintenir une vigilance constante devant ce danger invisible. Une vraie plaie.
| Terroriste à quatre pattes |
Finissons notre promenade automnale friedrichshaino-kreuzbergeoise sur les bords du Landwehrkanal, une voie d’eau romantique et ombragée qui traverse Kreuzberg d’est en ouest, un centre névralgique de la dolce vita à la berlinoise. À cet endroit, le canal s’élargit en un bassin appelé Urbanhafen, idéal pour glandouiller en toute saison, avec ses arbres, ses cygnes, ses bateaux et ses pelouses en pente douce.
Je suis d’accord avec vous, ça fait beaucoup de billets «Beauté de Berlin» en ce moment, mais vous ne trouvez pas que la ville est tout simplement magnifique depuis quelques semaines ? Ce n’est pas très souvent le cas, alors profitons-en à fond !
mercredi 21 septembre 2011
Mais d’où venez vous, cher ami ?
Un dimanche matin de septembre, aéroport de Berlin-Tegel. Le ciel est gris et bas, il pleut à torrents. Un voyageur jetlagué, trop épuisé par les dernières journées qu’il a principalement passées dans des avions et des aéroports un peu partout pour que le temps maussade l’affecte, décide de héler un taxi plutôt que de s’affaler dans le bus et de louper sa gare de S-Bahn. Il se traîne jusqu’à la station de taxis. Une femme brune au teint mat lui fait signe de monter dans sa Mercedes. Le voyageur laisse ses bagages dans le coffre, et s’installe à l’arrière de l’automobile. Dans un allemand encore plus hésitant qu’à l’accoutumée, après de longues «vacances linguistiques» loin de la sphère germanophone, il bafouille une adresse dans le quartier de Friedrichshain. C’est fou ce qu’on peut vite perdre son allemand, s’étonne-t-il alors que le spacieux véhicule démarre et file sans bruit sous la pluie battante. Où peut-être est-ce seulement sa bouche pâteuse qui répugne à articuler la langue de Goethe ? À la fenêtre, il aperçoit, sur Saatwinkler Damm, le long du Hohenzollernkanal, des dizaines de ces affiches familières, rouges, blanches et noires, qui lui souhaitent un «Bon VOL RETOUR». Bonjour l’accueil. Il ne peut s’empêcher de sourire du cynisme de ce parti politique qui est allé coller ces affiches à cet endroit précis, le long de la principale rue qui mène à l’aéroport, sur des centaines de mètres. Le premier qui dit Kraft durch Freude a perdu. À part les affiches xénophobes qui mettent, ironiquement, un peu de couleur dans cette riche palette de gris tout alentour, le monde entier semble s’être liquéfié.
«Quel sale temps, hein ? Incroyable !
– Sale temps, c’est clair. L’été est bien fini.
– Vous êtes français ?
– Oui.
– Ah, französisch, c’est bien ça. Et Papa, Mama, afrikanisch ?»
– Sale temps, c’est clair. L’été est bien fini.
– Vous êtes français ?
– Oui.
– Ah, französisch, c’est bien ça. Et Papa, Mama, afrikanisch ?»
J’aime beaucoup les chauffeurs de taxi turcs. (Et heureusement, d’ailleurs, car il n’y a pas beaucoup d’autres nationalités dans la profession, de vous à moi.) Il y en a deux catégories : les «taiseux» qui, silencieux et renfrognés, me conduisent à bon port en un temps record, avant même que j’aie le temps de me lasser des tagadoum-tsoin-tsoin de leur CD de pop orientale ou de hip-hop turc, non sans jeter quelques regards mauvais vers moi dans le rétroviseur de temps en temps, et les «causeurs», qui font gentiment la conversation sur n’importe quel sujet, avec la foi et la conviction des illuminés. J’apprécie le fait que les taiseux me laissent regarder défiler les rues en paix, mais j’ai un faible pour les causeurs. On refait le monde ensemble. Et le monde, bah il est sacrément simple en fait : les Allemands et les Français sont blancs et s’appellent Schmidt ou Dupont, les Africains sont noirs (et inversement, les Noirs sont nécessairement africains), les Chinois ont les yeux bridés et mangent beaucoup de riz quand ils ne sont pas occupés à porter des tenues amples et à casser des briques à poings nus en poussant des cris aigus et pas toujours super virils, mais total respect quand même parce que bon, la brique elle vole en éclats. Et les Turcs sont de bons musulmans gentils et travailleurs, ou des truands bons pour la potence, ou les deux. Un monde simple, vous dis-je. Par conséquent, il y a bien longtemps que j’ai renoncé à les instruire quant à l’existence de ce confetti tropical français appelé Martinique, situé à 6848 km de l’aéroport d’Orly, un modeste récif grand comme la moitié d’Istanbul et peuplé de Français qui peuvent avoir l’air afrikanisch pour le profane, certes, mais n’en sont pas moins französisch pour autant. C’est une tâche absurde et gigantesque, à recommencer sans cesse, en pure perte. Sisyphe, en comparaison, était bien mieux loti avec son rocher, c’te mauviette. Le tonneau des Danaïdes ? De la gnognotte. Et aujourd’hui, je me sens trop las pour me lancer dans une énième leçon d’histoire de la colonisation européenne de ces îles qu’on ne voit même pas sur un planisphère, et un cours magistral de géopolitique sur le rayonnement de la France dans le monde. Dans mon allemand «petit-nègre» de surcroît, bien évidemment.
«Non, pas africains : brésiliens».
![]() |
| Pour les cancres en géographie : enfin vous saurez placer la Martinique sur un planisphère ! |
Dès lors, que de chemin parcouru depuis les fougueux éclats de colère de cette ombrageuse jeunesse déracinée ! Il y a bien longtemps que je me suis résigné à l’idée que plusieurs milliards d’êtres humains n’ont jamais entendu parler du pays d’où je viens, et parmi eux, la totalité des chauffeurs de taxi berlinois avides de conversation. Dans les pays arabes, les badauds indiscrets et perplexes, eux, ont le bon goût de me prendre pour un des leurs et de soutenir mordicus que je suis un Maghrébin pur jus, sans doute un Berbère de Ouarzazate, ou alors sûrement un Libyen qui s’ignore, peut-être à la rigueur un Soudanais ? Non, toujours pas ? Et j’ai beau jurer du contraire, rien n’y fait : je suis pour eux une brebis égarée qui finira, avec leur aide bienveillante, par renouer avec ses vraies origines nord-africaines, inch’Allah. Les Arabes ont dans le fond quelque chose de touchant, à tant insister pour faire de moi un frère. Avec les Turcs, c’est plus simple mais beaucoup moins drôle, puisque, comme je disais, en général, prétendre que je que je viens de ce grand pays de samba et de futebol où je n’ai jamais mis les pieds, ça suffit à clore le sujet. En général...
![]() |
| Aimé Césaire, grand poète martiniquais, se réjouit du succès de son Cahier d'un Retour au pays natal. Son ami Léopold Sédar Senghor le porte en triomphe. |
Zut, on s’éloigne du scénario habituel ! Je perçois un danger imminent. Que faire ? Poursuivre sur ce terrain glissant ou limiter les dégâts ?
«Euhhhh... non. Ma mère est brésilienne, mais mon père est français en fait.
– Aaaaah, comme c’est bien : Papa französisch et Mama brasilianisch ! Vous vous sentez plutôt français ou plutôt brésilien ?
– Mmmmhhh, plutôt français quand même !
– Vous vous marierez avec une femme française ou brésilienne ?
– Ouh là, je ne sais pas... mais peu importe en fait.
– Allemande ?
– Oui, c’est ça, ouais.
– Alors vos enfants seront deutsch, französisch und brasilianisch. La classe !»
Morbleu, mais c’est une coriace celle-là ! Ma généalogie imaginaire la passionne au premier degré. Il faut absolument tenter la diversion en inversant le flux de questions et de réponses avant que je pète un câble. Je ne me sens pas d’humeur à m’inventer un avatar brésilien là, tout de suite.
«Et vous, vous êtes türkisch?
– Oui, je suis turque, je viens d’un petit village.
– Ah, ça doit être joli. C’est où ?
– C’est un tout petit village.
– C’est dans la montagne ?
– Oui, dans la montagne.
– Oooooh, ça doit être sehr schööööön ! J’adore la montagne.
– Oui, c’est joli. Mais il n’y a pas grand chose. Juste la famille. J’y rentre chaque année avec mes parents pour voir la famille. Je n’ai jamais vu Frankfurt, je n’ai jamais vu Paris, je n’ai jamais vu Brasilien. Je n’ai jamais vu Istanbul ou Ankara. Toujours Berlin pour travailler et le village pour la famille.
– Mais si vous allez en Turquie, vous avez sûrement vu l’aéroport d’Istanbul ou celui d’Ankara, non ?
– Ben voyons ! On y va en voiture !
– Ah bon... Je ne suis jamais allé en Türkei. J’aimerais bien y aller; ça doit être très beau.
– Oui, c’est beau.
– L’an dernier, je n’étais pas très loin. J’étais en Syrie. C’était magnifique.
– Vraiment ?
– Oh, oui. Je suis allé à Halab [Alep], vous savez ?
– Oui, Halab. Et ?
– C’est une ville vieille de 5000 ans ! C’est incroyable. Il y a tellement d’histoire et de culture !
– Ooooooh !
– Et on y mange bien, et les gens sont merveilleusement accueillants, chaleureux, aimables. Ils sont très curieux envers les étrangers.
– Oui, en Türkei aussi les gens sont très curieux quand ils rencontrent des étrangers. Même à moi, quand je rentre au pays, on me pose plein de questions sur l’Allemagne, comme si j’étais deutsch. Ils me demandent comment sont les Deutschen, ce que les Allemands boivent, comment ils dorment... Mais moi, je n’en sais pas grand chose, je ne suis pas allemande et n’ai pas d’amis allemands.
– OK...
– Est-ce que les Franzosen boivent autant d’eau que les Deutschen ?
– Plaît-il ?!?!?
– Est-ce que les Français boivent beaucoup d’eau ?
– Ha, ha. Bien sûr que non. Ils ne boivent que du champagne !
– Ah le champagne. C’est bon ça. Et ils ne dorment pas beaucoup, les Franzosen, n’est-ce pas ? Ils préfèrent aller au cabaret ?
– Euh...»
Avec effroi, je me rends compte que non seulement elle ne plaisante pas le moins du monde et que ses questions sur les Français sont tout à fait sérieuses, mais qu’en plus, j’ai à nouveau perdu la main et c’est à nouveau elle qui mène cet interrogatoire surréaliste. Elle a dû profiter d’une seconde d’inattention de ma part pour reprendre le dessus. Et moi je n’ai aucune envie de me laisser embarquer dans une digression nostalgique sur la grande époque de Mistinguett ou de lui fredonner les plus grands succès de Maurice Chevalier. Non vraiment pas.
«Ben ça dépend... dans les grandes villes, oui les gens vont au cabaret, mais dans les villages, les gens vont dormir plus tôt.
– Mmmh... Ach so. Est-ce que les parents français sont sévères avec leurs enfants ? Est-ce qu’ils les frappent ?
– Bah non, dites-donc, vous. Est-ce que les parents turcs frappent leurs enfants ?
– Si les enfants font des bêtises, il faut frapper. Et les parents brésiliens, est-ce qu’ils frappent leurs enfants lorsqu’ils font des bêtises ?
– Certains, oui, d’autres, non. Ch’chais pas en fait. De toute façon je n’arrive pas à imaginer comment on peut lever la main sur un enfant...
– Mais parfois il le faut. Comment faire sinon, wenn sie falsch machen ?
– Si vous le dites...
– Les Brasilianer aiment beaucoup danser, non ? Ils jouent de la bonne musique et dansent tout le temps ?
– Oui, ils dansent bien. Pardon, “on”danse bien, “nous autres”, au Brésil.
– Est-ce qu’ils sont riches comme en Deutschland ?
– Il y a des riches comme en Allemagne, mais il y a des pauvres aussi.
– Et en Frankreich, les gens sont riches ?
– Peut-être un peu comme en Allemagne...
– Vos parents habitent à Paris ? Ils ont un bel appartement ?
– Non, ils ne vivent pas à Paris, mais sur une petite île dans la mer. C’est loin de Paris. Il y a du soleil, il fait chaud.
– C’est une île de luxe avec des millionnaires et des villas et des bateaux ?»
Damnation ! Malgré tout ce pipeau sur le Brésil qui me coûte tant d’efforts à rendre crédible, me revoilà sur le point d’être questionné sur cette petite île inconnue qui m’a vu grandir. Mon interlocutrice déborde d’imagination, et moi je n’ose plus lui expédier des réponses trop simples et trop éloignées de la vérité, de peur de m’enfermer encore davantage dans mes bobards et de ne plus pouvoir m’en sortir, car la «chauffeure» (pour causer moderne) ne perd pas le fil, même dans cette conversation en apparence archi-décousue.
– Mmmh... Ach so. Est-ce que les parents français sont sévères avec leurs enfants ? Est-ce qu’ils les frappent ?
– Bah non, dites-donc, vous. Est-ce que les parents turcs frappent leurs enfants ?
– Si les enfants font des bêtises, il faut frapper. Et les parents brésiliens, est-ce qu’ils frappent leurs enfants lorsqu’ils font des bêtises ?
– Certains, oui, d’autres, non. Ch’chais pas en fait. De toute façon je n’arrive pas à imaginer comment on peut lever la main sur un enfant...
– Mais parfois il le faut. Comment faire sinon, wenn sie falsch machen ?
– Si vous le dites...
– Les Brasilianer aiment beaucoup danser, non ? Ils jouent de la bonne musique et dansent tout le temps ?
– Oui, ils dansent bien. Pardon, “on”danse bien, “nous autres”, au Brésil.
– Est-ce qu’ils sont riches comme en Deutschland ?
– Il y a des riches comme en Allemagne, mais il y a des pauvres aussi.
– Et en Frankreich, les gens sont riches ?
– Peut-être un peu comme en Allemagne...
– Vos parents habitent à Paris ? Ils ont un bel appartement ?
– Non, ils ne vivent pas à Paris, mais sur une petite île dans la mer. C’est loin de Paris. Il y a du soleil, il fait chaud.
– C’est une île de luxe avec des millionnaires et des villas et des bateaux ?»
Damnation ! Malgré tout ce pipeau sur le Brésil qui me coûte tant d’efforts à rendre crédible, me revoilà sur le point d’être questionné sur cette petite île inconnue qui m’a vu grandir. Mon interlocutrice déborde d’imagination, et moi je n’ose plus lui expédier des réponses trop simples et trop éloignées de la vérité, de peur de m’enfermer encore davantage dans mes bobards et de ne plus pouvoir m’en sortir, car la «chauffeure» (pour causer moderne) ne perd pas le fil, même dans cette conversation en apparence archi-décousue.
«Non, une île normale, avec des gens normaux.
– Des Français ?
– Oui.
– Il y a beaucoup de Brésiliens sur cette île ?
– Euh, non, juste ma mère en fait...
– Est-ce qu’il y a des Noirs alors ?
– Oui, il y a des Noirs, et des Blancs aussi.
– Ah bon ? Mais c’est en France ou en Afrique ?»
Et voilà, nous y sommes. En fin de compte, je me retrouve contraint à résumer l’histoire de la conquête des Antilles par les Européens, le génocide des Indiens Caraïbes, l’esclavage, les plantations de canne à sucre. Vous avez donc encore des esclaves, s’inquiète-t-elle. Je la rassure : meuh non, les Noirs ne sont plus esclaves, d’ailleurs, il n’y a plus d’esclaves, puisque c’est... euh... interdit. Mais les enfants des esclaves d’antan sont restés. Et leurs arrière-arrière-arrière-arrière-petits-enfants sont les Martiniquais d’aujourd’hui, conclus-je, ému, en une sublime envolée lyrique dans mon plus bel «Unserdeutsch».
Ça ne loupe pas, j’ai droit à la réaction habituelle : le silence perplexe et incrédule. Ça tient pas debout mes histoires de Noirs même pas africains (et encore moins brésiliens) qui se prennent pour des Français alors qu’ils sont noirs et vivent pieds nus sur une île qui n’existe pas, puisque le Premier ministre Erdogan n’en a jamais parlé. C’est comme de la science-fiction, mais en beaucoup moins bien. À ce stade, le «causeur» se fait invariablement «taiseux», et après une courte pause méditative, allume la radio sur une station qui diffuse des braillements enamourés de pop orientale, pour ne plus avoir à entendre les menteries effrontées de ce passager outrecuidant. Et bien heureusement, la course touche rapidement à sa fin. L’instant d’après, ma «chauffeure», comme les taiseux habituels, me débarque devant ma porte, exige son dû, se déleste de mes bagages, et repart prestement, sans demander son reste.
lundi 15 août 2011
Schlampenmarsch! (Berlin SlutWalk)
Vous connaissez sûrement l’histoire, chères Lectrices, curieuses de tout et informées comme vous l’êtes. Par une froide journée de janvier, au plus fort de l’hiver canadien, un commissaire de police de Toronto (allez, un peu de name-dropping que diable: il s’appelait Michael Sanguinetti) apprenait la vie à un groupe d’étudiant(e)s en fac de droit et leur prodiguait bienveillamment quelques conseils de bon aloi pour les aider à veiller à leur sécurité personnelle dans un monde hostile et plein de dangers.
“Écoutez, on ne va pas tourner autour du pot pendant 107 ans, pérora le chef-poulet avec sagacité devant un parterre acquis à son autorité. Je ne suis pas censé m’exprimer ainsi, à ce qu’on m’a déjà dit, mais franchement, les femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes afin de ne pas s’attirer d’ennuis.”
L’histoire ne nous dit pas combien d’étudiantes étaient fringuées comme des pioutes dans l’assistance, mais on peut subodorer, sans trop prendre de risques, qu’en plein mois de janvier en Ontario, l’étudiante moyenne se pointe en amphi, chastement vêtue d’un string léopard et avec deux petits triangles de tissu qui cachent pudiquement ses tétons pris de roideur dans le frimas hivernal. Normal quoi... Sans oublier bien sûr un bonnet, des moufles et des Moonboots tout de même, pour les grandes frileuses, les jours où le mercure s’effondre pour de bon. Quoi qu’il en soit, le commissaire Sanguinetti, magnifique spécimen de «violeur compréhensif» (tout compte fait, ça n’a rien de nouveau et ça ne vient pas de sortir), passera donc à la postérité pour avoir déclenché un torrent de protestations que personne n’avait vu venir, et pour être à l’origine, bien contre son gré, d’un nouveau sport qui fait fureur dans toutes les capitales à travers le monde. Ainsi, après la randoboue des rivages venteux de la Mer du Nord, voici la randopouffe, dernière lubie à la mode dans nos impitoyables jungles urbaines. Et aussi sûrement que le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, un aphorisme plein de sagesse prononcé devant trois pèlerins au Canada a déclenché, ce samedi, un défilé de bas résilles et de seins nus dans les rues de Berlin.
| Un petit groupe de SlutWalkeuses, en route vers le défilé, croise bruyamment le chemin de votre dévoué chroniqueur médusé, samedi midi, dans les rues de Friedrichshain. |
Bref, en un mot comme en cent, la «marche des Salopes», la SlutWalk comme on l’appelle désormais dans le monde entier, a déferlé massivement sur les rives de la Spree ce samedi! Enfin, «déferlé massivement» est peut-être une légère exagération, n’allez pas vous imaginer une marée de blondes Walkyries en petite tenue envahissant la capitale d’un pas conquérant et toisant furieusement chaque mâle qu’elles rencontraient sur leur passage: «elles» n’étaient, selon la presse, pas plus de 1.800 à arpenter le pavé, dans des tenues souvent délibérément provocantes. Une paille, quand on mesure cela aux centaines de milliers de gens qui se réunissent pour assister au «CSD» (la Gay Pride version allemande, un spectacle que l’on vient admirer en famille à Berlin) ou au Karneval der Kulturen à la Pentecôte. Le succès a donc été en demi-teinte pour les Sluts berlinoises en si l’on se contente de regarder les chiffres, mais l’opération fut en fait une réussite éclatante pour le mouvement au vu de la couverture médiatique, intense et globalement favorable, dont les manifestantes ont bénéficié, alors qu’il y avait tout de même un concurrent de taille pour occuper l’espace médiatique en ce samedi 13 août, avec la commémoration de la construction du Mur de Berlin, débutée exactement 50 ans plus tôt. Et elle s’est bien régalée, la presse, il n’y a pas à dire! Je décerne ma palme perso au tabloïd Berliner Kurier pour son diaporama tout en nuances intitulé Schlampenalarm in Berlin, soit dans notre belle langue, «Alerte aux salopes à Berlin». Gloups! Allez, je leur pique une photo de leur article, histoire de donner le ton: Berlin restera toujours Berlin!
| Une participante berlinoise présente en exclusivité la première robe de mariée complètement invisible Made in Hogwarts |
Ayant un programme bien rempli pour ce samedi où le soleil brillait enfin généreusement, je ne les ai pas suivies et les ai laissées s’éloigner, le cœur lourd. Il paraît que c’était sympa. Mais maintenant, alors que j’écris ces lignes, une question me turlupine: pourquoi ces SlutWalks simultanées à Berlin, à Munich et Hambourg? Certes, le viol est un problème universel et doit être combattu partout. Mais au pays où le naturisme, désigné sous le vocable apaisant de Freikörperkultur («la culture du corps libre»), a pignon sur rue, et où chacune semble avoir la liberté de se fringuer (ou pas) absolument bon lui semble et de bronzer nue au parc en pleine ville si cela lui chante, je ne suis pas sûr que les Allemandes soient vraiment concernées au premier chef par cette saillie malavisée du commissaire Sanguinetti, qui a mis involontairement le feu aux poudres et n’a cessé par la suite de battre sa coulpe et d’implorer pardon aux femmes, en se flagellant, pieds nus dans la crotte, chemise de crin sur les épaules.
| Qui a dit que la Berlinoise n'était pas sexy, hein? À la rigueur, elle n'a pas assez vu le soleil cet été... |
Peut-être certaines me contrediront-elles sur ce point, mais quoi qu’il en soit, remercions encore Michael Sanguinetti: jamais jusqu’ici la parole d’un seul homme n’avait précipité des milliers de femmes en colère, et à moitié nues, dans les rues du monde entier. Total respect, monsieur le commissaire!
dimanche 31 juillet 2011
Das große Kompliment – ou pas
Bäckerin: “Hallöchen.”
Ich: “Hallo, ich möchte bitte ein Weltmeisterbrötchen und ein Kürbiskernbrötchen.”
Bäckerin: “Das war aber sehr schön gesagt!”
Ich: “Echt? Danke!”
Bäckerin: “Bitteschön.”
La Boulangère: «Bonjour.»
Moi: «Bonjour, je voudrais s’il vous plaît un Weltmeisterbrötchen et un Kürbiskernbrötchen.»
La Boulangère: «Mais c’était très bien prononcé tout ça!»
Moi: «Vraiment? Merci alors.»
La Boulangère: «Mais je vous en prie.»
Et un service avec le sourire, en prime.
YES!!! Trois ans, il a fallu trois ans pour que ce moment béni arrive. Entre-temps, que d’échecs et de moments de solitude et de découragement, de moqueries sadiques et de malentendus débiles. Et il est vrai que la tâche n’est pas aisée à la boulangerie, les redoutables Bäckerinnen étant d’expérience les commerçantes les plus enclines à se gausser méchamment de ma chancelante diction. Il faut dire que, vu les noms tordus qu’elles donnent en général à leur marchandise, il y a de quoi suer à grosses gouttes avant de se risquer à prononcer ces vocables torturés qui s’écrivent toujours en quatorze lettres minimum. Et là, ne voilà-t-il pas que je me présente tranquillement, complètement enrhubé à cause de ce temps pourri qui sévit sans trêve depuis des semaines, et je me fais encenser...
En fait, c’est un précepte tout particulier auquel obéit la confrérie des Boulangers Teutons: «À ton pain un nom à coucher dehors tu donneras, et le client français impitoyablement tu humilieras», une règle d’or que respectent scrupuleusement des générations de Bäcker. Le commandement est tout aussi imprescriptible que le fameux «Édit de Pureté de la race bière», ce Reinheitsgebot avec lequel les Allemands nous rebattent copieusement les oreilles depuis 1516 et qui a gravé dans le marbre les règles invariables de la brasserie germanique. Pour les Teutons, en-dehors du Reinheitsgebot, point de salut. Ainsi, la bière belge, par exemple, ne mérite même pas ce nom, car elle contient des trucs interdits comme, juste Ciel... du blé ou du sucre, ou de la levure ajoutée. Bah! La petite histoire continue ainsi: un an après la promulgation de ce fameux Édit de pureté de la race, un “indignado” du nom de Martin Luther, courroucé contre la bière de contrebande et contre la mauvaise gouvernance (pour causer moderne) dans l’Église catholique, lançait la Réforme protestante. Un petit détail méconnu de ce grand chamboulement politico-religieux est que le fourbe hérétique, emporté dans son zèle, est allé rajouter en douce une ligne à la prière de Notre Père dans la nouvelle version traduite par ses soins dans la langue du peuple. La manœuvre fut fort subtile, et personne n’y a vu que du feu pendant un long moment. Ainsi, depuis près d’un demi-millénaire, les Allemands protestants prient ainsi:
«Notre Père, qui es aux Cieux
[...]
Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Et aux papistes, donne-leur des pains dans la gueule,
[...]
Amen.»
Les boulangers prussiens ont donc toujours été en première ligne pour démoraliser les ouailles papistes subversives, et en particulier parmi celles-ci, les blogueurs français. Voilà tout le contexte historique et culturel de l’histoire. Fin de la petite digression historique.
Sitôt rentré, je suis allé mander mon voisin Marco (*) pour lui conter, triomphal, l’heureuse nouvelle qui me transportait véritablement d’allégresse.
«Elle ne t’a pas dit “très bien prononcé”, elle a dit “très joliment prononcé”! rétorque-t-il d’un ton neutre, l’air de dire cut the crap, man.
– Comment ça?
– Oui, très joli, très mignon, elle a trouvé que ton accent français est très süß, normal quoi.
– Non, tu rigoles?
– Tu crois vraiment que la boulangère t’a félicité pour ta prononciation correcte de Weltmeisterbrötchen? Non mais n’importe quoi. Tu fumes un peu, non?
– Mais, mais... [trémolos] elle a dit... elle a dit... sehr schön, c’est pas rien!
– Attends, redis Weltmeisterbrötchen et Kürbiskernbrötchen pour voir?
– Ich möchte bitte ein Weltmeisterbrötchen und ein Kürbiskernbrötchen.
– LOL! Non, t’inquiète, t’es encore très mauvais.
– Cette langue de marde, diantrefoutre!!!»
Bon, au moins j’y aurai cru pendant une petite heure...
(*) Prénom modifié
| Affreuses contrefaçons de bière - l'Allemand est formel: en Belgique, on ne boit que du jus de houblon. |
«Notre Père, qui es aux Cieux
[...]
Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Et aux papistes, donne-leur des pains dans la gueule,
[...]
Amen.»
Les boulangers prussiens ont donc toujours été en première ligne pour démoraliser les ouailles papistes subversives, et en particulier parmi celles-ci, les blogueurs français. Voilà tout le contexte historique et culturel de l’histoire. Fin de la petite digression historique.
Sitôt rentré, je suis allé mander mon voisin Marco (*) pour lui conter, triomphal, l’heureuse nouvelle qui me transportait véritablement d’allégresse.
«Elle ne t’a pas dit “très bien prononcé”, elle a dit “très joliment prononcé”! rétorque-t-il d’un ton neutre, l’air de dire cut the crap, man.
– Comment ça?
– Oui, très joli, très mignon, elle a trouvé que ton accent français est très süß, normal quoi.
– Non, tu rigoles?
– Tu crois vraiment que la boulangère t’a félicité pour ta prononciation correcte de Weltmeisterbrötchen? Non mais n’importe quoi. Tu fumes un peu, non?
– Mais, mais... [trémolos] elle a dit... elle a dit... sehr schön, c’est pas rien!
– Attends, redis Weltmeisterbrötchen et Kürbiskernbrötchen pour voir?
– Ich möchte bitte ein Weltmeisterbrötchen und ein Kürbiskernbrötchen.
– LOL! Non, t’inquiète, t’es encore très mauvais.
– Cette langue de marde, diantrefoutre!!!»
Bon, au moins j’y aurai cru pendant une petite heure...
(*) Prénom modifié
mardi 12 juillet 2011
Dix-huit(res) meurtres de sang froid
Pierre (*) l’ostréiculteur morbihannais est formel: l’huître, si elle a été ouverte avec soin d’une main experte, peut survivre un long moment au traumatisme de l’ouverture de sa coquille. D’ailleurs, si elle est encore assez petite et jeune (disons, jusqu’à un an et 3-4 centimètres de taille) et qu’on la replace rapidement dans l’eau, eh bien en l’absence de crevettes, de prédateurs ou autres enquiquinements, elle reconstituera sans se laisser démonter, c’est le cas de le dire, la partie supérieure de sa coquille en moins de trois semaines ! Et sera à même de faire face, comme si de rien n’était, aux multiples péripéties et aux divers événements palpitants qui émaillent sa petite vie d’huître.
| Une petite huître sacrifiée pour la science. Elle pourrait reconstituer sa coquille. Mais n'aura pas cette chance... |
Pierre l’ostréiculteur est formel: l’huître rend l’âme pendant qu’on la décolle de sa coquille, le traumatisme étant trop fort, même si on y va en douceur. On obtient, en quelques secondes, ce qu’il appelle fort prosaïquement la «perte de sensibilité». Elle est donc vraiment raide morte quand on la met dans la bouche, Pierre ? Vous confirmez ? Pierre, la soixantaine, lève son regard bleu vers le lointain, fait une moue perplexe et hausse les épaules. Il ne s’est jamais vraiment posé la question et dans le fond, ce badinage ne l’intéresse guère. C’est à son tour de se marrer : l’huître a le rire communicatif. Dans la région, les participants se gavent d’huîtres à l’arrivée du semi-marathon d’Auray-Vannes (il faudra que vous me croyiez sur parole chères Vahinés, croix de bois, croix de fer) alors vous savez, ces préoccupations métaphysiques...Je m’efforce donc de ne pas avoir l’air trop sérieux pendant mon interrogatoire, histoire de ne pas donner à Pierre l’impression d’être sincèrement tracassé par le trépas du petit animal enjoué, mais sa réponse est suffisamment évasive pour confirmer mes pires craintes: ainsi, nous croquons l’huître, groggy, agonisante, mais probablement vivante, oui, bien vivante... Aaaarrrzh! (C’est “Aaaarrrgh!” en breton. J’apprends vite.)
Oh et puis zhut (OK, j’arrête le breton). Zut, disais-je. Ce n’est pas tous les jours qu’on est hébergé chez un ostréiculteur dans le golfe du Morbihan, et qu’on peut déguster des huîtres tout juste sorties du bassin, du “chantier” comme on dit dans la profession. Elle vit peut-être encore un peu, mais alors, quelle fraîcheur! Quelle saveur!
| Petite démonstration de travaux ostréicoles au "chantier" |
En tout cas, c’est fou tout ce qu’on peut apprendre sur les huîtres. Je mourrai avec plus de crimes sur la conscience, assurément, mais moins bête tout de même.
C’est tout pour cette semaine ! Vu l’irrégularité de ma connexion et la foultitude d’activités qui m’attendent, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un très bon 14 juillet, au Champ de Mars, à Pariser Platz, aux Fêtes Historiques de Vannes ou ailleurs, et à vous dire à la semaine prochaine !
(*) Le prénom a été changé, as usual.
| La côte sauvage de Quiberon. Dans l'eau froide, vagueuse et algueuse nous nous baignâmes. |
lundi 20 juin 2011
La Zoélette est dans la place !
Au hasard de vos déambulations dans Berlin, alors que vous négociez votre parcours au milieu des milliers de cyclistes qui filent en trombe sur le pavé irrégulier de la Bundeshauptstadt, vous allez peut-être croiser un bien étrange attelage, plus singulier encore que les nombreux ORNIs (objets roulants non identifiés) et autres déjantés du cyclo-tuning qui paradent anarchiquement dans nos rues, un attelage disais-je, constitué d’une bicyclette aménagée de manière à accueillir un passager à l’avant qui peut fait semblant de pédaler (c’est un “tandem Pino” pour les spécialistes, et je sais que mes lectrices y connaissent un rayon en matière de vélo), d’une carriole bébé à l’arrière, et d’une douzaine de sacs qui dépassent de tous les côtés. Je les ai filmés sur la Karl-Marx-Allee, tout en pédalant devant eux, et je dois avouer que je ne suis pas mécontent de mes acrobaties sur ce coup. Quand on est intégré à Berlin, on ne fait plus qu’un avec son vélo, c’est la symbiose parfaite. Prochaine étape : faire la sieste sur ma fidèle monture. Mais reprenons plutôt le cours de notre histoire.
Juchés sur leur inhabituel véhicule, trois intrépides voyageurs roulent à vive allure malgré les kilos de lest. Ils ont les mollets saillants des sportifs accomplis, le teint bronzé des routards aguerris, le visage souriant de ces veinards qui ont pris de longues vacances pour profiter de la vie. Anne-Sophie, Julien et la petite Zoélie sont une jeune famille originaire de la petite ville de Marvejols, dans le Gévaudan. Zoélie n’a que deux ans, m’ont-ils dit; Anne-Sophie et Julien, «cinquante-cinq ans à eux deux», à en croire leur blog, La Zoélette. Ils en sont partis le 5 mars dernier de la Lozère, pour un périple de six mois à travers l'Europe, qui les a emmenés à travers l’Italie, la Slovénie, la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne. Ils ont vu du pays, rencontré une foultitude de gens, planté leur tente où ils le pouvaient, eu bien froid au début de leur voyage, eu chaud sur les routes ensoleillées de Pologne, appris plein de mots barbares en hongrois et en slovaque, et se sont plus ou moins incrustés à un mariage polonais. Après avoir vu Auschwitz, puis la mer Baltique et Gdańsk, les voilà qui reviennent lentement vers la France, mais, arrivés à Berlin où je les ai interceptés, il leur reste encore bien plus de 2000 km à pédaler avant qu'ils ne regagnent leurs pénates, d’autant plus qu’ils veulent faire un détour par l’autre capitale du vélo, Amsterdam.
| La famille d'aventuriers attend au feu rouge, sur fond d'architecture "DDR" à Strausberger Platz. La petite Zoélie n'a pas voulu montrer sa frimousse à la caméra. |
Je n’ai pas grand chose de plus à dire sur nos aventuriers. J’étais en train de me hâter pour ne pas arriver trop en retard au beach-volley, malgré le temps fort peu clément de ce dimanche, et j’ai décidé de prendre malgré tout quelques minutes pour faire la connaissance de ces voyageurs peu banals. Eux cherchaient un “office du tourisme”, et j’étais bien incapable de leur dire où ils pourraient trouver ça... je les ai dirigés vers Unter den Linden, peut-être y a-t-il quelque chose là-bas ? Un petit film sur la Karl-Marx-Allee, que j’ai bien vite arrêté à cause des rafales de vent qui me déséquilibraient, deux photos à Strausberger Platz, dont décidément il est souvent question dans ce blog, de trop brèves présentations, quelques encouragements, et nous nous quittions déjà. Du coup, je suis arrivé encore plus en retard, mais cela en a valu la peine.
C’était une brève rencontre, mais un de ces courts moments qui nous donnent cette impression qu’on a bien fait de mettre le nez dehors et d’affronter le monde aujourd'hui, un de ces instants qui, en quelques minutes, nous donnent la certitude que nous n’avons pas perdu notre journée.
Bonne chance et bon vent à nos trois explorateurs !
| Le Fernsehturm s'invite toujours dans mes photos ! Je ne sais pas comment il fait mais il est toujours là. |
mardi 15 février 2011
Big Brozzer in Dschermany
Tiens, je racontais l'autre jour mon escapade au ski, tout en bas au sud de l'Allemagne, et une toute petite anecdote gentillette m'est revenu à la mémoire. Dans le billet en question, j'ai brièvement parlé de mes compagnons de voyage comme mes "collègues Erasmus professionnels de Berlin", eh bien il s'est trouvé que ce joli mélange de nationalités et de cultures nous a procuré un petit moment d'angoisse sur les routes allemandes.
Quatre heures après notre départ de la capitale, et après autant de temps de trajet à tombeau entr'ouvert sur l'Autobahn, cap plein sud-ouest, nous arrivâmes en Bavière, patrie de Sissi, de Joseph "Benedikt" Ratzinger, de Bertholt Brecht et beaucoup d'autres. La Bavière, c'est 20% de l'Allemagne réunifiée, et l'antithèse de Berlin : l'opulence bourgeoise contre la précarité urbaine, les traditions rurales conservatrices contre l'avant-garde culturelle paupérisée, les puissants industriels contre les dilettantes intellectuels, les montagnes alpines contre les mornes plaines brandebourgeoises, les Lederhosen contre les jeans moulants de chez American Apparel, les valeurs familiales catholiques contre la décadence permissive du Berghain et du KitKatClub.
| La frontière germano-autrichienne au domaine de Steinplatte |
"Guten Abend, bitte Ihren Führerschein, die Ausweise und die Papiere des Autos." Pham, au volant, et qui parle trois mots d'allemand bien tassés (si on compte Bier, et son pluriel Biere comme deux mots distincts), devina la nature de la requête et présenta illico sa carte d'identité française, son permis de conduire canadien et les papiers du véhicule loué en Allemagne. Pour couronner le tout, il est né au Vietnam. Premier froncement de sourcils de la fliquette, qui sentit qu'elle avait affaire à de bons clients : "Pleess, giff me your ID, all off you", dans un anglais qui rappelait étrangement les intonations des méchants dans les films sur la dernière guerre. Les choses se corsaient. Froissements de doudounes et d'écharpes, cliquetis de boutons, dézippements de fermetures éclair, soupirs d'agacement. Enfin, nous lui présentâmes nos papiers : une autre carte d'identité française (dont le propriétaire est martiniquais), une carte d'identité espagnole, et un permis de conduire américain. Son propriétaire, Steven, est né à Hong-Kong de parents chinois, ce qui alourdissait notre dossier déjà gratiné. Dans tout ce ramassis de suspects, un seul individu parlait à peu près l'allemand, votre serviteur.
Fliquette : Where do you liff?
Nous : In Berlin.
Fliquette : All off you?
Nous : Yes.
Fliquette, [à Steven] : It's not gut wiz ze drifing licence. You're not from Europe. Do you haff your passport?
Steven : No, sorry, I left it at home, in Berlin.
Fliquette : Not gut. Do you wörk in Dschörmany?
Steven : Yes, we all work together in Berlin.
Fliquette : Ach so. Yes, you wörk togezzer, or?
Nous tous [acquiesçant avec conviction, espérant l'attendrir] : Yes, yes! In Berlin!
Fliquette [à Steven] : So you haff a wörk pörmit?
Steven : Yes, but I left that at home too, sorry.
Fliquette : Not gut at all. No passport, no wörk pörmit, no Aufenthaltsbescheinigung?
Steven : No, it's all at home. I didn't think I should take that with me today.
Sur ce, elle nous quitte et va rejoindre son collègue resté dans la voiture de police, non sans avoir laissé échapper un soupir lourd de sous-entendus et nous avoir adressé un regard qui semblait vouloir dire : "Vous êtes faits mes loulous, vous pouvez faire une croix sur votre petit weekend au ski, ou du moins vous allez d'abord nous accompagner au commissariat de Nuremberg pour raconter vos histoires". Nous observons anxieusement les policiers : dans leur véhicule, ils passent nos papiers sous toutes sortes de lecteurs optiques, scanners et autres bijoux technologiques portatifs qui illuminent leurs visages de faisceaux stroboscopiques verts et bleus. Ils ont les moyens de faire parler nos pièces d'identité et sont en mesure de leur tirer les vers de leurs nez plastifiés. Le collègue de la Fliquette revient vers nous.
Flicouille : Hello, ze US drifing lizenz does not wörk. What is your name? Steven Wong, or? Ze spelling is gut?
Steven : Yes, that's correctly spelled.
Flicouille : Ze system cannot findt you. Zere is a problem... I don't haff a glue how to check your idendidy.
Il nous adresse un sourire inquiet et attend qu'on se décide à avouer, implorants : "Oui, monsieur l'agent, nous sommes des clandestins de la mafia asiato-hispano-martiniquaise, et nos papiers ne sont pas en règle ! Allez-y, coffrez-nous !" Bref, nous commençons à flipper pour de bon dans la voiture, et Flicouille s'impatiente...
Steven [ayant un éclair de génie] : Oh yeah! Well I have a US driving licence, but I'm Canadian! You have to look into the Canadian data maybe?
Flicouille : You're a Canadian, echt? Wizz a US drifing lizenz? Ach, you people are fery konfusing!

Fliquette : Where do you liff?
Nous : In Berlin.
Fliquette : All off you?
Nous : Yes.
Fliquette, [à Steven] : It's not gut wiz ze drifing licence. You're not from Europe. Do you haff your passport?
Steven : No, sorry, I left it at home, in Berlin.
Fliquette : Not gut. Do you wörk in Dschörmany?
Steven : Yes, we all work together in Berlin.
Fliquette : Ach so. Yes, you wörk togezzer, or?
Nous tous [acquiesçant avec conviction, espérant l'attendrir] : Yes, yes! In Berlin!
Fliquette [à Steven] : So you haff a wörk pörmit?
Steven : Yes, but I left that at home too, sorry.
Fliquette : Not gut at all. No passport, no wörk pörmit, no Aufenthaltsbescheinigung?
Steven : No, it's all at home. I didn't think I should take that with me today.
Sur ce, elle nous quitte et va rejoindre son collègue resté dans la voiture de police, non sans avoir laissé échapper un soupir lourd de sous-entendus et nous avoir adressé un regard qui semblait vouloir dire : "Vous êtes faits mes loulous, vous pouvez faire une croix sur votre petit weekend au ski, ou du moins vous allez d'abord nous accompagner au commissariat de Nuremberg pour raconter vos histoires". Nous observons anxieusement les policiers : dans leur véhicule, ils passent nos papiers sous toutes sortes de lecteurs optiques, scanners et autres bijoux technologiques portatifs qui illuminent leurs visages de faisceaux stroboscopiques verts et bleus. Ils ont les moyens de faire parler nos pièces d'identité et sont en mesure de leur tirer les vers de leurs nez plastifiés. Le collègue de la Fliquette revient vers nous.
Flicouille : Hello, ze US drifing lizenz does not wörk. What is your name? Steven Wong, or? Ze spelling is gut?
Steven : Yes, that's correctly spelled.
Flicouille : Ze system cannot findt you. Zere is a problem... I don't haff a glue how to check your idendidy.
Il nous adresse un sourire inquiet et attend qu'on se décide à avouer, implorants : "Oui, monsieur l'agent, nous sommes des clandestins de la mafia asiato-hispano-martiniquaise, et nos papiers ne sont pas en règle ! Allez-y, coffrez-nous !" Bref, nous commençons à flipper pour de bon dans la voiture, et Flicouille s'impatiente...
Steven [ayant un éclair de génie] : Oh yeah! Well I have a US driving licence, but I'm Canadian! You have to look into the Canadian data maybe?
Flicouille : You're a Canadian, echt? Wizz a US drifing lizenz? Ach, you people are fery konfusing!

Sur ce, Flicouille repart, clopin-clopant, vers son véhicule de police suréquipé en technologie dernier cri. Les scanners scannent, les buzzers buzzent, les machines à transmission de données bourdonnent, crépitent, s'excitent. Bingo ! Flicouille revient vers nous, guilleret : "Tout est en ortre, on a retroufé toutes fos données. Voilà fos papiers, fos permis de contuire, et la carte crise du féhicule. Zoyez prutents sur la route !" Et s'en retourne retrouver Fliquette dans leur voiture de James Bond.
Nous ne demandons pas notre reste et repartons vers la montagne, le moteur de notre Mégane vrombissant gaiement sur l'Autobahn, dont le parcours était déjà de plus en plus vallonné. Plus de policiers, plus de soirée au commissariat à Nuremberg, rien que la liberté, la neige, et devant nous, les montagnes et le ski.
Tout de même, c'est assez fou qu'ils aient pu retrouver si vite toutes les données relatives à quatre personnes de pays différents, à partir de papiers incomplets. Il y a quelque part dans le monde des super-ordinateurs qui savent tout, absolument tout sur nous, si on leur donne un simple permis de conduire. Depuis, je ne mets que des chaussettes propres le matin, au cas où... Quant on pense que les Allemands ont fait tout un fromage (ou plutôt, toute une choucroute ?) contre Google Street View, c'en est confondant de naïveté !
Nous ne demandons pas notre reste et repartons vers la montagne, le moteur de notre Mégane vrombissant gaiement sur l'Autobahn, dont le parcours était déjà de plus en plus vallonné. Plus de policiers, plus de soirée au commissariat à Nuremberg, rien que la liberté, la neige, et devant nous, les montagnes et le ski.
Tout de même, c'est assez fou qu'ils aient pu retrouver si vite toutes les données relatives à quatre personnes de pays différents, à partir de papiers incomplets. Il y a quelque part dans le monde des super-ordinateurs qui savent tout, absolument tout sur nous, si on leur donne un simple permis de conduire. Depuis, je ne mets que des chaussettes propres le matin, au cas où... Quant on pense que les Allemands ont fait tout un fromage (ou plutôt, toute une choucroute ?) contre Google Street View, c'en est confondant de naïveté !
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