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samedi 3 mars 2012

Révélation au centre du monde

Au petit matin à Friedrichshain... Le ciel nous gratifie d’un temps typiquement berlinois : gris et venteux à souhait. Beurk. De noires corneilles et des pies insolentes croassent sur les branches dénudées d’un grand marronnier majestueux. Un faible crachin s’ajoute à l’équation météorologique du jour. Beurk et re-beurk. Un coup d’œil par la fenêtre suffit à me passer l’envie d’aller au bureau à vélo ce matin. Trente minutes à pédaler plein ouest, à m’escrimer contre ce satané vent de face, à éponger la bruine de mon visage ? Nein, danke. Je quitte mon appartement, descends quatre étages avec l’enthousiasme d’un Thésée s’engouffrant dans les enfers. Au rez-de-chaussée, j’évite ostensiblement le regard lourd de reproches de ma bicyclette qui m’attendait comme chaque matin.

Il fallait bien s’y attendre : mon fidèle destrier ne comptait pas s’avouer vaincu si facilement. C’est un battant, mon Holland-Rad, il n’est pas né de la dernière pluie. Et il a son côté possessif parfois. «Minute, papillon, me tance-t-il vertement en me barrant le passage. Qu’est-ce que tu fais ? Tu t’apprêtais à partir sans moi ?» Penaud, je sors mon joker : un abonnement deux zones au réseau de la BVG (dites “Béfaougué”), la RATP de la Hauptstadt.

jeudi 2 février 2012

Jeudi, un ami qui vous veut du bien

Il y a quelques trucs que j’aime bien avec l’hiver berlinois. D’abord, tout le monde adooooore s’en plaindre. C’est tout simplement obligatoire : il fait froid, il fait moche, il fait moche et froid. Donc on se plaint. Quand il ne fait pas si froid que ça, eh bien c’est précisément cela le problème : il ne fait pas froid, donc ce n’est pas normal, donc tout le monde se plaint de plus belle de ne pas avoir un «vrai» hiver (et moi aussi, pour le coup). Et puis il fait nuit tôt, c’est glauque. Donc on se plaint. Puis, soudain, il fait re-froid, et la chute des températures déclenche mathématiquement un accroissement de l’intensité des lamentations  : aïe, aïe, aïe, qu’est-ce que ça caille, ouille, ouille, ouille, on se pèle les c... euh..., les cubitus, on se pèle les cubitus «sich die Ellenbogenbeine abschälen»c’est une vieille expression brandebourgeoise, vous ne saviez pas ? Pour ceux qui me croient pas et qui rigolent, c’est pas plus crétin que «il gèle à pierre fendre» comme dicton, d’abord. Bon. Hum, hum. Pardon, j’ai perdu le fil. Où en étais-je déjà ?

lundi 22 août 2011

U-Bahnhof Schlesisches Tor

Chères Vahinés haletantes sous le soleil caniculaire, je sais que je vous ai quelque peu négligées ces derniers jours. La culpabilité me ronge et le remords m’obsède, au point d’en perdre l’appétit et la joie de vivre, et de voir chacune de mes nuits hantée de cauchemars angoissants et récurrents, où un groupe de Lectrices mécontentes se masse furieusement à ma porte. Armées de talons aiguilles, de rouleaux à pâtisserie, de pics à glace et de toutes sortes d’objets contondants, parfois juste avec leurs dents, elles attaquent alors la poignée et les gonds, leur portant des coups d’une rare sauvagerie; elles viennent facilement à bout de ces dispositifs, protections dérisoires face à leur détermination acharnée. La porte cède avec fracas, et mes assaillantes déchaînées déferlent dans mon appartement vandalisé comme une masse chevelue et stridente. Terrorisé, acculé, je n’ai guère que le temps de me cacher dans une armoire branlante avant d’être découvert, que des mains aux ongles écarlates ne se saisissent violemment de moi et me... euh... hum, hum. Bref, des cauchemars éminemment cauchemardesques qui, je l’espère, vous feront comprendre l’étendue de mon trouble et vous inspireront la clémence. 

Mais surtout, j’ai l’excuse absolue, celle qui, je le sais, suffira pour que vous me pardonniez tout, et même plus encore: c’est que le beau temps est arrivé à Berlin cette semaine! Qu’il est bon d’avoir chaud, de s’enduire de crème solaire avant d’aller faire du sport, de se mettre à nouveau en short, de traîner dans les parcs et de s’attarder aux terrasses des cafés, de déjeuner sur un balcon où l’on s’est remis à arroser les fleurs, d’aller nager au lac pour l’une des dernières fois sans doute, avant l’arrivée de l’automne... En un mot, nous disposons tout juste de quelques jours pour profiter de l’été, et nous comptons bien en tirer parti!

En fait on ne voit pas très bien sur la photo, mais ça dansait à fond
La nuit dernière, vers 2h du matin, j’étais déjà sagement sur le chemin du retour après un samedi bien rempli suivi d’une soirée en demi-teinte, histoire de pouvoir me réveiller tôt ce matin et utiliser à bon escient les heures de soleil qui étaient prévues pour dimanche qui s’annonçait estival. Et là, dans la station de métro Schlesisches Tor, un coin de Kreuzberg connu pour ses enfilades de bars et de kebabs, je tombe sur une de ces scènes que j’ai vraiment beaucoup de mal à imaginer à Paris ou ailleurs, du typiquement berlinois: à l’endroit où l’escalier d’accès aux quais se divise vers les deux directions opposées, un DJ a installé des platines rudimentaires et improvisé une discothèque de fortune. Un petit groupe de fêtards, constitué en grande partie de Nord-Américains qui n’ont probablement pas encore atteint l’âge légal pour picoler dans leur pays, se trémousse frénétiquement et surjoue la bonne humeur. Ah que c’est cool, la «Berlin nightlife» que leur a vanté leur guide touristique!

Ici, vous voyez peut-être que les gens dansent: il y a des bras en l'air!
Je me rappelle une époque, quand j’étais encore tout nouveau dans la capitale teutonne, où une telle scène m’aurait sans doute grandement impressionné et empli de satisfaction à l’idée de vivre dans la capitale la plus in d’Europe. Mais maintenant, après trois ans de Berlin au compteur, je suis capable d’assister à une telle scène avec détachement, et un mélange d’amusement indifférent et de vague désapprobation devant tant d’overcoolitude assénée bruyamment et de manière similaire de semaine en semaine. Wouaouh, des djeunz qui font la fête dans une station de métro qui pue le kebab et le vomi, das ist hammergeil! Allez, c’était tout de même une distraction intéressante et inhabituelle, et les douze minutes d’attente du métro n’en sont passées que plus vite. Je me suis engouffré dans mon train jaune pendant que des enceintes hurlaient «Smack My Bitch Up» quelques mètres plus bas, sans jeter un dernier regard vers ces singuliers noctambules, et en me demandant s’il était possible que ces DJs soient en fait employés par l’office du tourisme berlinois pour faire vivre le stéréotype. Ce serait drôlement cynique, et pourtant cela ne me paraît même pas impossible.

Liebnitzsee, commune de Wandlitz, dans le Brandebourg, dimanche après-midi. Le soleil nous a lâchés, une fois de plus, mais les adolescents s'amusent comme des fous malgré tout dans l'eau très fraîche.


Dimanche n’a certes pas été aussi ensoleillé que prévu, et la déception se lisait sur nombre de visages bien trop pâlichons pour la saison. Mais il n’y a pas à se plaindre, quand on sait d’où l’on vient! J’ai tout plein de trucs à raconter, comme d’habitude. J’espère m’en sortir et trouver le temps de finir les autres billets! À très bientôt donc, chères Lectrices. Il se fait tard, mais j’hésite à aller me coucher, de peur de refaire ce même cauchemar terrifiant...

Karl-Marx-Allee, jeudi 18 août vers 20h. Mon avenue préférée (ici, vue là où elle est laide) a retrouvé ses couleurs. 

La méga teuf trop cool dans le U-Bahn avec le son tout de même!

dimanche 7 août 2011

À bonne bière point d’enseigne

Les noctambules impénitentes que vous êtes, chères Lectrices, n’ont pas manqué de remarquer, ces derniers mois, qu’il y a de la nouveauté en matière de choix de bières dans vos bars préférés. En effet, depuis 2009, une nouvelle venue made in Berlin s’est discrètement ajoutée à la longue liste des quelques 5.000 bières produites outre-Rhin (vu de France hein), dans le pays aux 1.300 brasseries. Des chiffres qui donnent un peu le tournis, même à jeun. La petite dernière, à la distribution initialement confidentielle, est maintenant difficile à louper dans les frigos de vos Spätis favoris (l’équivalent berlinois de «l’Arabe du coin» parisien) et aux comptoirs des bars qui se veulent «alternatifs» dans les quartiers qui ont fait de la surenchère de non-conformisme, apparent ou authentique, un art, comme Friedrichshain, Kreuzberg ou Neukölln.

Das Bier servie à Boxhagener Straße, à Friedrichshain
Je vous parle bien sûr de l’énigmatique bière fort justement nommée «Bier», en toute simplicité. Une bouteille brune toute bête à la forme on ne peut plus classique, une étiquette blanche où figure, pour seul texte, «BIER – 0,33L», une autre étiquette, toute simple et noire, qui nous dit: «Le goût se passe de nom», et bien sûr l’indispensable mention «Brassée selon les règles de Pureté de la race» en-dehors desquelles, point de salut. Bref, vous l’aurez compris, la bière berlinoise Bier se positionne dans l’anti-marketing et en fait tout un foin.

Un petit tour sur le site BierBier.org le confirme. Les deux brasseurs installés dans la Hauptstadt, Stephan et Johannes, proclament sans ambages leurs nobles objectifs, bombant fièrement leur torse de justiciers houblonnés: 
“L’objectif de ce projet est d’agir contre la pollution visuelle à laquelle les citadins sont soumis en permanence dans leur environnement urbain. Les villes dans lesquelles nous vivons nous bombardent de publicité [...]. Notre réponse: nous nous concentrons sur l’essentiel: le contenu. Et pour cette raison, notre produit na ni nom, ni logo.” 
À bonne Bier, point de nom
Voilà, tout est dit. En fait, en commandant une Bier au bar, vous ne vous contentez pas de siroter un breuvage à l’agréable goût de houblon dans le but de vous soûler bêtement la gueule, mais vous faites aussi un geste politique fort: vous rejoignez passivement le club sélect des casseurs de pub. Rassurez-vous, cela ne vous oblige pas à renoncer à vos vêtements de marque préférés ou à jeter votre iPhone 4 aux orties, car chacun a une personnalité complexe et nul nest tenu de devenir un taliban de lanti-pub juste pour avoir goûté une fois à la Bier. En tout cas, joindre l’utile à l’agréable a rarement été aussi facile.

Dailleurs, quand on y pense, ces étiquettes toutes blanches entièrement dénuées de logo attirent énormément le regard de l’ivrogne potentiel au milieu des bouteilles bariolées qui disparaissent sous le poids du marketing au comptoir du bar. Par conséquent, l’absence volontaire de nom de marque et de toute forme de réclame sur les bouteilles est en fait une forme redoutablement efficace de «publicité sur le lieu de vente» (pour parler comme un marketeur chevronné), par simple effet de différentiation. Votre dévoué chroniqueur, tout penaud de l’avouer, tombe systématiquement dans le panneau, victime de ce coup de marketing perfide, et un peu de l’effet de nouveauté tout de même. Quelle sournoiserie !

Cela dit, faux derches ou pas, nos deux pourfendeurs de «la pollution visuelle» n’ont pas entièrement tort. Un petit tour à la grande station de U-Bahn dAlexanderplatz, en ce moment même, illustre à merveille la justesse de leur propos sur l’invasion de la publicité, pour la bière très précisément. Le phénomène n’a rien de nouveau, mais là on atteint des sommets. Sur tous les murs de la station, sur les quais de la ligne U5 et de la U8, trois grandes marques de bière sont passées à l’offensive et soumettent le passager assoiffé à un matraquage plutôt lourdingue. La Berliner Pilsner lui vante à l’envi son côté «Prenzlauer Berg Rafraîchissant»,  comprenne qui pourra; la Berliner Kindl, quant à elle, réitère sa promesse de désaltérer le voyageur au «Goût de Berlin», ce qui, quand on y pense, n’est pas forcément une perspective si alléchante que ça... Enfin, la tchèque Pilsner Urquell, ne voulant pas être en reste, exalte fièrement ses origines. Dans le fond, oui, ce n’est pas plus mal que la bière «Bier» ne vienne pas rajouter sa partition perso à cette cacophonie !


Berliner Pilsner: la bière des gens cools qui jouent du tambourin et de la guitare en regardant l'horizon
Berliner Kindl, la bière des gens qui s'éclatent à la Porte de Brandebourg, et qui apprécient le fameux
"Goût de Berlin", bientôt classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Et le pigeon, il symbolise le gogo qui croit à ce baratin?

Revenons à Herr Schmidt, notre voyageur qui attend son métro: s’il veut débarrasser son champ visuel de ces affiches alcoolisées, il lui faut aller vers le milieu du quai. Là, hourra! Pas de bouteille en vue, juste une pub pour des clopes et une autre qui lui rappelle de se munir de préservatifs pour forniquer dans les fourrés de l’été berlinois...


J’ai envie de dire: «La pub allemande, das ist nicht mein Bier». C’est ainsi qu’on dit «ce n’est pas ma tasse de thé» dans la langue de Goethe, surtout quand ledit Goethe a un verre ou dix dans le nez...

Buvez (avec modération), fumez (attention, ça tue), forniquez prudemment... Vive l'été de la pub!

samedi 23 juillet 2011

Il choit de l’urine bovine céleste

Farpaitement, chères Lectrices, il choit de l’urine bovine céleste. C’est l’expression à employer absolument pour ne pas passer pour un rustre lors d’un dîner avec la bonne société versaillaise ou clodoaldienne, ou lorsque lon écrit un blog trop prétentieux pour dire, comme le commun des mortels, «il pleut comme vache qui pisse».

Vision d'horreur à ma fenêtre:
le premier signe de l'automne
OK je parle un peu souvent de la météo et de cet été pluvieux, mais tout de même: ce soir je suis sorti en portant une écharpe, un pull en laine et un caban épais, et pourtant je n’avais même pas chaud avec toutes ces couches superposées, un 22 juillet. Ah, et avec un parapluie aussi, bien sûr! Il y a quelque chose de pourri dans notre été berlinois. Dans la cour intérieure de mon immeuble, le vénérable marronnier, haut comme les cinq étages du bâtiment, se pare déjà de ses plus belles couleurs dautomne, ce qui, ajouté à la grisaille ambiante, donne cette impression funeste que lété est déjà derrière nous... On veut croire que ce nest quune impression!

Et pour couronner le tout, les contrôleurs de la BVG font maintenant des descentes dans le S-Bahn à 2 heures du matin, verbalisant à la chaîne. Bien que dhabitude je naie aucune sympathie particulière pour les resquilleurs, que les Allemands appellent joliment les Schwarzfahrer (les «voyageurs au noir» ou, si on a l’âme poétique, les «voyageurs noirs», un statut que je pourrais donc revendiquer avec fierté), ce soir je nai pu mempêcher de compatir à la déveine de ceux et celles qui rentraient tranquillement chez eux, trempés,  grelottants et fatigués, et se sont faits pincer comme ça, en traître, à cette heure tardive. Il devrait y avoir une amnistie au-delà dune certaine heure et par un temps aussi pourri... Caroline, ça va un peu mieux ta «Berlinalgie», jespère?

Allez, cest le weekend malgré tout, on fera au mieux avec. Bonne nuit chères Lectrices ! Puissiez-vous avoir un peu plus de soleil et de chaleur estivale chez vous, contrairement à nous !

Contrôles dans le S-Bahn à 2h du matin! Frechheit!
Tiens, c'est flou: est-ce que ça secouait trop ou bien je ne tenais plus droit?

mardi 7 décembre 2010

À vous qui allez fêter Noël, heureux et insouciants...

Attention SCOOP ! Les Berliner Fenster, ce système de divertissement et d'information à bord des métros berlinois, qui fournissent aux voyageurs transis, harassés, en hypothermie chronique la matière leur permettant le temps d'un voyage d'oublier la grisaille de leur quotidien et de leur rappeler qu'ils vivent dans le congélateur à ciel ouvert le plus chouette et funky au monde, et de loin (sauf lorsqu'ils montrent le bulletin météo), ont divulgué ce lundi soir une nouvelle qui va sûrement vous abasourdir :

Matt Damon ne veut pas de cadeau de Noël.



En plus il a 40 ans.

Voilà, c'est l'info en question. Désolé l'image est un peu floue, mais ça secouait sur la U1 entre Warschauer Straße et Schlesisches Tor. Et puis j'ai dû prendre la photo en même temps que j'encaissais ce choc terrible. La petite fille à côté de moi a fondu en larmes à la lecture de cette info consternante, le hipster androgyne maigrichon en jean rouge ultra-moulant American Apparel en face, stupéfait et incrédule, en a laissé tomber sa bouteille de "Club Mate" qui s'est brisée sur le sol dans l'indifférence générale, et un frisson d'effroi a parcouru tout le wagon cahotant. Lorsque j'ai sorti mon téléphone pour photographier l'écran, on m'a fusillé du regard à cause de ce geste désinvolte et ce manque de respect flagrant envers la personne de Matt Damon.

Quand on pense que Thilo Sarrazin a osé accuser les immigrés musulmans et leur descendance d'être responsables de "l'abrutissement" de l'Allemagne, on a envie de hurler d'indignation, si on ne l'avait pas encore fait. Les Allemands y arrivent tout seuls, à s'abrutir, merci pour eux. À moins que les Berliner Fenster et le tabloïd local à grand tirage BZ, leur complice, leur âme damnée, et puis des centaines d'autres journaux, chaînes de télé et médias de qualité, euh, moyenne, ne soient bien entendu infiltrés et manipulés par des détachements de Turcs et d'Arabes à l'œil torve, aux oreilles poilues et aux noirs desseins : ils ont juré la perte du peuple allemand et œuvrent sans relâche, nuit et jour, dans ce but précis. C'est sûrement ça la vérité.

C'est bizarre, ce genre de théories, quoique tout à fait fondées, me rappellent vaguement quelqu'un. Sacré Thilo va.

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