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samedi 29 juin 2013

Petites phrases mythiques en politique allemande (2)

Chers amis lecteurs, chères Vahinés orphelines de vos chroniques autrefois préférées, contrairement aux apparences, contrairement à Nelson Mandela, ce blog n’est pas encore mouru. Ah, on me souffle dans l’oreillette que Mandela non plus n’a pas encore cassé sa pipe. Vous en êtes sûr cher Monsieur? Pourtant j’aurais juré que... Bon, si vous le dites. Bref. Pour fêter le retour des Chroniques Berliniquaises en fanfare dans la blogosphère mondiale, et pour faire écho à la remise du grand prix de l’humour politique décerné cette semaine à Gérard Longuet, voici la suite de ma sélection de petites phrases mythiques de la politique allemande, que je vous avais promise en novembre dernier, il y a seulement sept (!) mois. Car, comme dit le proverbe de chez moi : Two présé pa ka fè jou ouvè. Mais trêve de bavardages. Voici sans plus tarder la suite du palmarès.
 
3. Les nominés dans la catégorie «Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent»

Ach, l’Allemagne, paradis de l’intégrité dans la fonction publique, parangon de vertu et de bonne gouvernance où les ministres démissionnent comme un seul homme  en moins de temps qu’il ne faut pour dire «plagiat», où les présidents en exercice sont impitoyablement démis de leurs fonctions juste parce qu’ils ont oublié de signaler aux juges qu’ils ont des amis riches... Droiture, honnêteté et vérité sont les trois mamelles de la nation teutonne, nous jurent, la main sur le cœur, les hommes politiques. Oui, trois mamelles, et alors? La preuve par quatre.

„Putin ist ein lupenreiner Demokrat.“  

 

« Poutine est un impeccable démocrate. »

Gerhard et Vladimir, les «impeccables cyniques»
selon le magazine Focus, en mars 2012
La vie est cruelle. En réalité, le 23 novembre 2004, en direct sur la chaîne ARD, le chancelier Gerhard Schröder, dont les malicieuses saillies ont déjà alimenté le premier volet de cette petite compilation maison, n’a pas réellement prononcé ces mots qui lui sont attribués, cette formule désormais gravée ad vitam aeternam dans le marbre de la psyché teutonne. Ses mots à lui sont en réalité : «Je le crois, et je suis convaincu qu’il l’est», en réponse au présentateur télé Reinhold Beckmann qui lui demandait s’il considérait Vladimir Poutine comme un lupenreiner Demokrat (un «impeccable démocrate»).

Après ce rare éclair de sincérité en prime-time, l’habile politicien a bien sûr tenté de nuancer son propos et de noyer le poisson pendant encore une bonne minute de considérations alambiquées sur les progrès considérables de la démocratie en Russie après des décennies de dictature communiste. Mais le mal était déjà fait : ce qui avait été dit ne pouvait plus être dédit, et l’ancien chancelier D’ailleurs, les excellentes relations personnelles que Schröder et Poutine ont continué à entretenir jusqu’à présent, bien trop cordiales et vénales aux yeux de la majorité des commentateurs politiques allemands, ne sont pas de nature à faire oublier cette citation de l’ancien chancelier. D’ailleurs, à l’issue de l’élection présidentielle russe de mars 2012 qui vit le retour de Poutine à la tête de l’État dans des circonstances controversées, Schröder était le premier à manifester son soutien à son ami Vladimir Vladimirovitch, et n’a eu de cesse de répéter à qui voulait l’entendre, contre les vents du scepticisme et les marées de ricaneries que oui, Poutine était bel et bien un vrai démocrate. Sacré Gégé, on ne l’en fera pas démordre.

mardi 20 mars 2012

La DDR en DDélire de Gundula Schulze Eldowy

Le mois dernier, je vous fis la promesse de vous infliger régaler d’un double billet à propos de la double expo photo organisée à la galerie C/O. N’allez pas vous imaginer que j’avais oublié et que vous alliez y échapper, bande de chenapans... J’ai encore toute ma tête, quoi qu’on die !

La célèbre galerie de l’Oranienburgerstrasse s’était donné la peine d’expliquer à ses visiteurs qu’elle avait choisi d’organiser la rétrospective «Ron Galella, Paparazzo Extraordinaire» en hommage à la 62ème Berlinale qui se tenait au même moment. Pas un mot, en revanche, sur les raisons du choix qui a été fait d’exposer simultanément une centaine de clichés pris tout au long des années 1980, à Berlin et ailleurs en RDA, par la jeune photographe est-allemande Gundula Schulze Eldowy.

"Berlin 1987" de la série Der große und der kleine Schritt

vendredi 14 octobre 2011

Péril rouge : Quand l’extrême-gauche déraille

Pour ce billet, contrairement à mon expérience habituelle au bout de 139 articles, j’ai hésité entre une flopée de titres possibles, qui me paraissaient tous aussi bons les uns que les autres : «Berlin c’est littéralement de la bombe» (haha), «Berlin brûle-t-il ? Acte II» (pour mémoire, l’acte I, cest par ici), «La Terreur rouge», «Coup d’Hekla des énervés de gauche», «Berlin, ses bars, ses cocktails Molotov», «Lextrême-gauche a le feu sacré», etc, etc. Bref, il n’y avait que l’embarras du choix. Mais en fin de compte, j’ai choisi la sobriété, ne me sentant ni particulièrement «terrorisé», pour l’instant du moins, ni d’humeur à aller défier L’Équipe sur son terrain favori qu’est celui des jeux de mots pourris.

Engels, Marx et Lénine, «Conseillers de crise» de la
Deutsche Kommunistische Partei (en 2011).
Ciel ! Les Bolcheviks ont débarqué ! 
Le Péril rouge, ce n’est peut-être pas une formule très originale, mais cette expression un peu vieillotte pose d’emblée le sujet sans aucune ambiguïté, et a le mérite d’être également en phase avec l’actualité française, puisqu’elle fait écho aux dernières déclarations alarmistes de notre impayable Jean-François, qui devait être franchement à Copé de ses pompes, à agiter ainsi la peur des «Bolcheviks», ces épouvantails d’il y a 94 ans qui ont dû traumatiser son enfance, à force d’entendre les radotages de grand-papa qui pestait sans cesse, de sa voix éraillée, contre ces affreux satanistes bolcheviques lors des déjeuners dominicaux en famille, toussant dans son verre de vermouth. Non mais vraiment, hein. J’en dis que ses Meaux ont dépassé ses pensées... ou alors il était UMPeu soûl ? Mais passons.

S’il est un pays qui a un vrai problème d’extrême-gauche, ce serait plutôt l’Allemagne, qui a subi cette semaine une énième recrudescence d’actes de vandalisme et d’attaques incendiaires revendiquées par des groupuscules extrémistes, une spécialité de la maison. Étrangement, la nouvelle est passée quasiment inaperçue dans les médias français, donc pour ceux et celles d’entre vous qui ne seraient pas au courant, je résume en quelques mots : lundi, une explosion a endommagé l’infrastructure de la ligne à grande vitesse Berlin-Hambourg et provoqué des retards considérables. Une formation jusqu’ici inconnue, se faisant appeler «Hekla», comme un volcan islandais du même nom (un choix des plus judicieux, quand on se souvient de l’incroyable boxon causé par l’Eyjafjallajökull l’an dernier) a alors immédiatement revendiqué l’attaque et exigé dans la foulée le retrait des troupes allemandes d’Afghanistan, la libération du soldat américain Bradley Manning, ce jeune héros de Wikileaks embastillé par l’armée américaine, la fin des guerres, la semaine des quatre jeudis, cent balles et un Mars. Depuis cet Hekla de colère, ce ne sont pas moins de 17 engins explosifs qui ont été retrouvés par la police cette semaine, à la gare centrale de Berlin ou à proximité immédiate des rails des lignes de S-Bahn un peu partout dans la ville, avant ou après détonation, semant ainsi la confusion sur les lignes ferroviaires berlinoises qui commençaient à peine à se remettre de deux ans de chaos et d’incidents en chaîne, et à regagner la confiance des usagers.

Il n’y a pas lieu de céder à la panique : la bande à Baader n’est pas de retour parmi nous, mais je trouve nos sympathiques Genossen, d’habitude doux comme des agneaux, particulièrement virulents cette année. Il y a eu l’épidémie de voitures incendiées à Berlin-Ouest en août, des attaques jamais revendiquées mais «peut-être proches des mouvements de gauche» selon la police. Il y a eu le sabotage incendiaire, et clairement revendiqué, à la gare d’Ostkreuz (une gare importante à Friedrichshain) en mai, qui a mis le S-Bahn KO pendant deux jours et privé des milliers d’habitants du quartier, y compris votre dévoué chroniqueur, de téléphone et d’internet durant cette même période, des câbles optiques ayant également été endommagés... Il y a eu les menaces proférées en début d’année, pour protester contre la hausse des loyers ou «venger» les expulsé de la communauté «Liebig 14», dont on attend encore la mise à exécution. Et la liste continue...
La contribution communiste aux
50 ans du mur a fait des vagues

Si encore ces actions déplorables n’étaient que le fait d’une poignée d’illuminés mal lavés ou de groupuscules isolés, ce ne serait pas si grave. Mais ce n’est malheureusement pas le cas : l’idéologie délétère de cette extrême-gauche «décomplexée» contamine lentement mais sûrement certains médias et partis politiques, à la faveur des multiples rebondissements de la crise financière mondiale, et du temps qui passe, efface lentement la mémoire des crimes de la Stasi et les douleurs de l’oppression, et remet l’Ostalgie de plus en plus au goût du jour. Le 13 août dernier, à l’occasion de la commémoration de l’édification du Mur de Berlin, le journal marxiste et fier de l’être Junge Welt avait publié une édition spéciale où il «remerciait» en couverture les politiciens de la RDA pour «28 ans de paix en Europe, 28 ans sans soupes populaires ni SDF, 28 ans sans hedge-funds, 28 ans d’éducation pour tous et de Freikörperkultur», qui ont donc été rendus possibles par... autant d’années de division physique de la capitale allemande par cette «barrière de protection anti-fasciste», et par l’assassinat de 136 fugitifs, dont beaucoup d’enfants. Ah bah c’est sûr que laisser mourir des enfants dans la Spree en restant les bras croisés, cela en vaut bien la peine s’il est question de défendre le sacro-saint FKK, car enfin, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, c’est bien connu... Qui a dit que le révisionisme était forcément une tare qui affectait les sympathisants de l’extrême droite ? L’indignation a atteint des sommets à l’échelle nationale. Mais deux mois après, qu’en est-il ? Fichtre rien. Junge Welt continue de paraître quotidiennement à vingt mille exemplaires, et le monde ne s’est pas arrêté de tourner.

Camarade Latschoum, la Rouge
à la veste en skai
Le jour de la commémoration, le parti politique Die Linke (j’en parlais de manière un peu moins critique l’an dernier), qui a passé les 10 dernières années à prendre part à la coalition «rouge-rouge» qui gouvernait l’État de Berlin, s’est lui aussi retrouvé au centre d’une polémique hallucinante, certains de ses membres qui participaient à une convention publique ce 13 août ayant refusé de prendre part à une minute de silence à la mémoire des victimes de cette répression criminelle et aveugle. Même pas à la mémoire des enfants. La controverse a duré des semaines avant de retomber, mais à ma connaissance, les petits Robespierre Ossis, droits dans leurs bottes et experts en pas de l’oie, n’ont toujours pas été exclus de ce parti, qui a ainsi démontré son manque d’attachement à la démocratie allemande et à des principes qui ne devraient pas être négociables une seule seconde. Gesine Lötzsch, présidente du Parti et seule figure politique allemande qui peut articuler son nom en plein milieu d’un éternuement (un privilège que beaucoup lui envient), a tenté maladroitement de minimiser l’incident en récitant le point de doctrine de Die Linke, le parti héritier de la SED est-allemande, sur cette question gênante : «Le Mur était une conséquence, certes tragique, mais inévitable, de la guerre froide, donc de la 2ème Guerre mondiale». Et le reste n’est qu’inutiles palabres de réactionnaires et de calomnies des suppôts du capitalisme. Comme les masques tombent. Il suffit juste de gratter un peu et le mince vernis de respectabilité démocratique de Die Linke s’effrite encore plus vite que les façades des Stalinbauten de la Karl-Marx-Allee. Et comme de juste, quelques semaines plus tard, un mémorial du Mur de Berlin était vandalisé par des inconnus à Pankow. Mais puisque l’exemple vient d’en haut, d’un parti qui participe au gouvernement de plusieurs régions allemandes et d’un quotidien bien établi, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que des jeunes désœuvrés prennent le taureau par les cornes et s’attaquent aux monuments à la mémoire des victimes et aux symboles de la réunification.

Sur une note plus humoristique, pendant la toute dernière campagne électorale, j’ai repéré des affiches de Die Linke qui, telles qu’elles étaient situées, laissaient suggérer que le Parti a vraiment du mal à se détacher du passé de certains de ses membres à la tête de la RDA. Pur hasard ou message subliminal laissé par les colleurs d’affiches ? Nous ne le saurons probablement jamais. Mais la sagesse martiniquaise a une réponse toute faite à ce genre de question : Ich tig pa ka fèt san zong. (Traduction fournie sur demande).

Pour aller tout droit dans «Le Mur», suivez Die Linke (Hallesches Ufer, août 2011)

Pour renouer avec la Stasi, faites un grand virage à Gauche (Hedemannstraße, août 2011)
Quant à nos énervés de l’Hekla, pour revenir à eux, ils ont rejeté en bloc les accusations de terrorisme en se fendant d’un communiqué où ils disent en substance ceci : «Méééé-euh ! C’est même pas vrai qu’on est des terrorisses puisqu’on s’attaque pas aux gens. Nous on est des gentils pacifisses non-violents, alors arrêtez de nous embêtéééé-euh». Un argumentaire aussi convainquant que les sophismes de Frau Lötchoum plus haut. En attendant, on dirait qu’ils n’ont pas laissé traîner de cocktails Molotov sur les voies ferrées ce vendredi. Pourtant, aucune de leurs revendications n’a été satisfaite : l’armée allemande continue de pourfendre des Infidèles en Afghanistan, le soldat Manning croupit toujours dans les geôles américaines, et un vendredi a succédé à un jeudi. C’est vraiment bête ça : pendant un moment, on avait vraiment cru qu’ils avaient une bonne chance de faire plier la Défense américaine, comme ça, à eux tout seuls, en persécutant des banlieusards berlinois avec des bidons d’essence. Mais peut-être une âme charitable leur a-t-elle payé la rançon de cent balles et un mars, et cela a dû leur suffire, au moins pour cette fois. En attendant, je suis bien content de me déplacer principalement à vélo, même dans le froid qui s’installe déjà : mon Holland-Rad est peut-être plus facile à voler qu’une Audi ou qu’une rame de S-Bahn, mais il reste le seul moyen de locomotion qui ne fasse pas encore les frais du juste courroux des gentils terroristes pacifistes non violents d’extrême gauche.

dimanche 28 août 2011

An einem Sonntag im August... (billet cafardeux)

À Prenzlauer Berg, quartier général de la gentrification à tout crin et de la boboïtude triomphante à Berlin, si ce n’est dans le monde entier, on n’a que l’embarras du choix lorsque l’on souhaite se poser dans un bar branchouille et enfumé, une retraite tamisée à l’ambiance RDA vintage bien étudiée, où la peinture est perpétuellement écaillée sur les murs, et où le mobilier, forcément bancal et dépareillé, s’affaisse lourdement avec un soupir de fatigue sous le poids des ans et de notre postérieur, un de ces lieux où l’on peut déguster un chai latte ou un café galão après une journée de dur labeur, tout en se distrayant de ces silhouettes androgynes ébouriffées qui hantent le lieu en permanence, un Macbook air bien en évidence à côté du cendrier. En fait, c’est bien simple: dans le Kiez (le «tier-quar» en berlinois), il n’y a pratiquement que ce genre de tanières rétro pour se sustenter ou se rafraîchir le gosier. L’un de ces havres de sérénité au cadre chaleureux et au caractère désuet savamment cultivé est le café mystérieusement nommé An einem Sonntag im August, où le non fumeur peut s’installer en terrasse s’il n’a pas envie de «nourrir» ses poumons délicats en même temps qu’il sirote son café au lait, ou plutôt, son café groenlandais bio au lait de girafe albinos du Kilimandjaro.

La fameuse terrasse sur la Kastanienallee
Le café-bar est un local certes sympathique, mais n’a rien de franchement exceptionnel dans son environnement de la Kastanienallee (une espèce de rue Oberkampf berlinoise, mais en plus trendy, plus pentue et avec un tramway et nettement plus de poussettes), à part ce nom curieusement lyrique, dont je n’ai compris la signification que tout récemment. «Par un dimanche d’août» peut évoquer au profane que j’étais une anodine invitation à la paresse et au farniente sur une terrasse fleurie et ensoleillée, mais, traduite en allemand, et replacée dans son contexte berlinois, à deux pas du Mauerpark de surcroît, l’expression acquiert soudain une lourde connotation historique qui m’avait échappé tout ce temps. Car enfin, il ne s’agit pas de n’importe quel dimanche de n’importe quel mois d’août, voyons. Ce mois d’août, c’est celui de l’été 1961, et le dimanche, c’est bien sûr ce dimanche 13 août, lorsque les Berlinois qui n’étaient pas partis en vacances se réveillèrent pour trouver leur ville traîtreusement divisée par une frontière de barricades et de barbelés, une séparation précaire mais lourdement gardée et déjà verboten, et qui allait devenir le Mur de Berlin.

Des touristes font mumuse devant une des nombreuses fresques débiles de l'East Side Gallery, le 28 août
Ah, le Mur. La tarte à la crème par excellence pour qui découvre Berlin. Pour beaucoup, il se résume aux «gardes» costumés de Checkpoint Charlie avec l’immanquable You are Leaving the American Sector, et aux fresques bariolées de l’East Side Gallery, dont beaucoup ont été remplacées en 2009 pour fêter le vingtième “Mauerfalljubiläum” et n’ont désormais un rapport que très ténu avec le schmilblick, et devant lesquelles des milliers de touristes font les marioles et prennent des photos qui se retrouvent illico sur Facebook. À la vue de cet incessant spectacle disneylandien et de ces œuvres d’art douteuses qui servent bien plus à assurer l’auto-promotion d’artistes plus ou moins inconnus qu’à inviter à la réflexion et à évoquer l’histoire, le Mur a bien vite fini d’exercer sur moi la fascination qu’il suscite auprès des touristes: Berlin, en gros, est une ville divisée en deux moitiés par une attraction touristique kitsch à souhait qui serpente à travers ses rues.

Bernauer Straße, Gedenkstätte Berliner Mauer
Il a donc fallu que la ville commémore ce mois-ci le cinquantième anniversaire de l’érection du fameux Mur pour que je m’y intéresse à nouveau. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, puisque le jour J, ce samedi 13 août, nous avions le choix entre des commémorations barbantes tout en allemand, le Slutwalk pour nous distraire, et toutes ces activités estivales redevenues enfin possibles grâce au retour inespéré du soleil. Après une énième partie de beach volley, je me suis enfin décidé à visiter le Mémorial du Mur de la Bernauer Straße, à proximité immédiate, et que j’avais invariablement snobé jusqu’ici, préférant l’abandonner aux touristes. Et pourtant, quel contraste saisissant avec les clowneries vides de sens de l’East Side Gallery! Sur 200 ou 300 mètres, la Gedenkstätte Berliner Mauer s’étire le long de la Bernauer Straße, entre le mur intérieur et le mur extérieur qui constituaient la fameuse «barrière de protection antifasciste» construite par la RDA. Entre les deux, sur l’ancien no man’s land devenu pelouse verdoyante à l’herbe grasse en cet été pluvieux, force photos des années de la division de la ville, des dizaines de couronnes de fleurs déposées principalement par les partis politiques (allez savoir pourquoi), et le plus émouvant: des portraits des victimes du Mur, ces 136 Allemands de l’Est qui ont perdu la vie en tentant de franchir cette frontière ignominieuse. Un portrait, un nom, une date de naissance et une date de mort. La même association répétée une bonne centaine de fois (parfois, il n’y a pas de photo). Tous ces visages, le plus souvent souriants et heureux, ces courageux entêtés qui n’ont pas voulu se soumettre à la dictature, ces projets d’évasion échoués, ces souffrances et ces jeunes vies brisées, cela impose l’humilité et force le respect.


Sur ce mur, il y a deux portraits de garçons. Les trouverez-vous? Il s'agit de Lothar Schleusener, 13 ans, le plus jeune fugitif assassiné en 1966 par les gardiens du Mur, et d'Andreas Senk, 6 ans, tombé accidentellement dans la Spree et n'ayant pas pu être secouru, puisque sauter dans le fleuve, même pour sauver un enfant de la noyade, revenait à signer son arrêt de mort par fusillade.


Ida Siekmann

Ida Siekmann est morte 9 jours après l’apparition des premiers barbelés sur les trottoirs de sa rue, en fait, juste devant la porte de son immeuble, le 22 août 1961. C’était la veille de son 59ème anniversaire. Du coup, elle est l’une des rares victimes du Mur âgées de plus de 30 ans, et surtout, cela fait d’elle la toute première d’une longue et morbide litanie de ce que le Parti allait qualifier pudiquement de «tragiques accidents», selon un art consommé de l’euphémisme pervers. Dans son cas, il s’agissait vraiment d’un accident, puisqu’elle s’est mortellement blessée en sautant de son appartement situé sur la Bernauer Straße, et dont la fenêtre donnait directement sur Berlin-Ouest. Les pompiers ouest-berlinois l’ont immédiatement secourue, mais il n’y avait plus rien à faire. Elle était déjà décédée en arrivant à l’hôpital, dans cette moitié de la ville qu’elle avait tant voulue rallier. Par la suite, les autorités est-allemandes allaient condamner ou démolir les immeubles trop proches du Mur comme celui ou vivait Ida.

Le visage d'Ida Siekmann, et par transparence, les immeubles de la Bernauer Straße où elle a habité et où elle est morte. Est-ce son immeuble que l'on voit derriére?

Günter Litfin

C’est triste à dire mais, parmi les 136 martyrs du Mur tout comme dans n’importe quel groupe de gens, il y a les illustres inconnus, les “nobods” en quelque sorte, et les grandes stars dont tout le monde connaît le nom. Günter Litfin est de cette deuxième catégorie, et j’avais même déjà entendu son nom à plusieurs reprises. Sans doute se serait-il volontiers passé d’une telle célébrité et ne demandait-il qu’à poursuivre une existence banale, sans faire de vagues et sans passer à la postérité. Mais l’honneur que confère son statut de tout premier fugitif abattu par les garde-frontière est-allemands, le 24 août 1961 en plein après-midi, devant des dizaines de témoins, alors qu’il traversait à la nage le canal situé entre la Charité (à l’est) et la gare qui s’appelle aujourd’hui Hauptbahnhof (côté ouest), a fait de ce jeune tailleur de 24 ans seulement une icône. Sa famille endeuillée a créé un monument à sa mémoire, près de l’endroit où il a succombé.

Günter Litfin: jeune, beau gosse, talentueux, courageux, mort.

Peter Fechter

Autre victime au nom resté célèbre, Peter Fechter n’avait que 18 ans lorsqu’il est tombé, le 17 août 1962, soit un an après la division de la ville. Les circonstances particulièrement inhumaines de son exécution ont traumatisé les esprits, au point d’en faire une victime emblématique. Sa tentative d’évasion, suicidaire et désespérée, en plein après-midi et aux abords immédiats de Checkpoint Charlie, s’est soldée par un échec pour lui, alors que son compagnon de fuite, Helmut, en est réchappé miraculeusement sous une pluie de balles. Peter n’a pas eu cette chance. Grièvement blessé, il s’est écroulé dans le no man’s land entre les deux clôtures, il a hurlé de douleur pendant une heure et s’est vidé de son sang à la vue de tous. Personne n’est venu à son secours: ni les policiers ouest-berlinois qui ne pouvaient risquer leur propre vie, ni les soldats américains à proximité immédiate, qui ne voulaient pas s’immiscer dans ces «affaires purement allemandes» et envenimer davantage la situation explosive de cet été 1962, ni bien sûr, les soldats est-allemands, lâches complices d’un régime criminel et meurtrier. L’adolescent a donc agonisé ainsi en public, jusqu’au trépas. Une stèle l’honore aujourd’hui, à l’endroit où il est tombé, sur la Zimmerstraße.

Peter Fechter: je connaissais le nom mais pas le visage. C'est la jeunesse de ses traits qui a attiré mon attention.

Dorit Schmiel

Ce qui m’a attiré vers le portrait de Dorit Schmiel, c’est la jeunesse et la fraîcheur de cette frimousse féminine sur un mur de visages très majoritairement masculins, et cette pose rieuse et insouciante «à la Anne Frank». Le nom ne me disait rien, et je ne connaissais rien à l’histoire de cette couturière de vingt ans dont la vie s’est arrêtée une nuit d’hiver, en février 1962. Elle aussi a tenté de fuir avec un groupe d’amis, dans les brumes solitaires du nord du quartier de Pankow, à Rosenthal. Ce soir-là, personne n’a réussi à passer la frontière, car les fugitifs, apeurés, se sont arrêtés net après les premiers coups de feu, certains d’entre eux blessés, d’autres non. Seule Dorit n’a pas pu se relever, blessée mortellement à l’estomac. Une ambulance s’est hâtée lentement pour la secourir, mais quand elle est arrivée à l’hôpital, c’était déjà trop tard. Tous ses compagnons de fuite ont été jugés et lourdement condamnés à des peines de prison pour leur tentative d’évasion.

Le sourire radieux de Dorit Schmiel

C’est certain que le Mémorial de Bernauer Straße est nettement moins rigolo que l’East Side Gallery, mais les deux se complètent à merveille: le cirque et la cohue touristique cheap d’un côté, la dignité de la mémoire des victimes et le sobre rappel des faits de l’autre. Encore que, parfois, des fausses notes gâchent la solennité du lieu, et la digne retenue déserte elle aussi ce mémorial, comme par exemple lorsque le parti d’extrême gauche Die Linke, héritier de la SED au pouvoir pendant 40 ans en RDA, se joint lui aussi à la foule des organisations qui ont rendu hommage aux victimes. Forcément, cela fait tache, et certains ne cachent pas leur indignation. Vingt ans après la réunification allemande, la colère est encore vive.

Le parti Die Linke a laissé une couronne de fleurs à la mémoire des victimes.
Un peu comme sur Facebook, les réactions ne se font pas attendre.
Les assassins n'ont aucun scrupule! Honte à vous! C'est le ton des messages laissés près de la gerbe.

La couronne de fleurs déposée par la SPD n'a pas déclenché un tel torrent d'invectives. On apprend ici que ce sont 1613 personnes en tout qui ont péri en tentant de fuir la RDA. Côté positif: il y a eu tout de même 5045 évasions réussies pendant les 28 années d'existence du Mur, principalement pendant les premières années.

Le mémorial débute à la Gartenstraße
De nombreuses photos des trois décennies de division physique de la ville de Berlin nous replongent dans l'ambiance. Le panneau dit: "Fin du secteur français - Route barrée par le Mur de la Honte"
Curieusement, les partis d'extrême droite ont brillé par leur absence. Exception notable: le nouveau parti au positionnement populiste Die Freiheit, qui cherche encore à se faire un nom.
Mur de lamentations
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