lundi 10 octobre 2011

KKK & KKK

Que faire à Berlin pour passer un démarrer son dimanche sur un moment festif, musical et culturel avec quelques amis, dans la fraîcheur vivifiante des matins clairs ce début d’automne ? Un énième after électro au Panorama Bar avec comme toujours la bouille sympathique de notre Svenounet d’amour et quelques centaines de noctambules aux yeux vitreux qu’il convient, passé un certain nombre d’heures après le lever du soleil, de qualifier plutôt de «matinambules», voire d’«après-midambules», et descendre des Cuba Libre et des vodkas red-bull (et d’autres cochonneries bien pires) à une heure où les gens raisonnables devraient plutôt se contenter d’un verre de jus d’orange sans ajout de vodka ? Mouais, Berghain, c’est so last year. Dormir jusqu’à 15 heures du matin pour récupérer de la fatigue d’une longue soirée hip-hop et baby-foot à la Cassiopeia ? C’est certes tentant, mais guère festif, ni vraiment musical, ni franchement culturel... Une messe à la Sankt-Hedwig Kathedrale ? Euh... une autre fois peut-être ? Un match de rugby Australie-Afrique du Sud à 7h30 du matin chez Charlize (*), la collègue arrivée de Johannesburg au printemps dernier ? On n’est pas maso à ce point quand même. Ici en Allemagne, il faut être sacrément mordu d’Ovalie pour voir ces matches de Coupe du monde diffusés à des heures où tout Berlinois qui se respecte dort ou danse encore en boîte.

En fin de compte, le hasard a fait qu’en compagnie d’Anne et Sylvain (*), deux jeunes mariés venus de Paris pour s’encanailler avec moi sur les rives de la Spree le temps d’un weekend venteux, j’ai involontairement rompu la dialectique Disko vs. dodo du dimanche matin berlinois. Au lieu de choisir entre ces deux options, nous avons botté en touche et opté pour une troisième voie : KKK & KKK. Rien à voir avec les blancs fantômes zinzins à chapeaux pointus du Mississippi, mais plutôt Kaffee, Kroissants, Kinderbetreuung und Klassische musiK im Konzerthaus (café, croissants, garde d’enfants et musique classique à la Maison des Concerts - oui OK j’ai pris quelques libertés avec l’orthographe pour que ça marche... et alors ?).

Une perspective alléchante
Le principe est fort simple et tout est dit dans le titre. Ce dimanche au Konzerthaus de Gendarmenmarkt, les matinaux parmi nous ont eu le privilège d’écouter deux œuvres classiques au cours d’une matinée dédiée à Mozart : son concerto pour violon et orchestre n°5 en la majeur et sa symphonie «de Prague». Pour la modique somme de 24€, le public avait droit aux services suivants : petit-déjeuner (en français dans le texte sur le billet de concert, le mot allemand Frühstück étant de toute évidence trop vulgaire pour un établissement aussi réputé), garde d’enfants (nous n’en avons pas vraiment eu besoin) et musique ! Certains y ont ajouté l’option sieste, une idée intéressante même si je trouve que c’est pour le moins dommage car les strapontins du Konzerthaus, au dossier rigide et ultra-vertical, ne sont pas vraiment le lieu idoine pour un roupillon réparateur. Et puis pour 24€, on trouve des lits plus confortables en auberge de jeunesse à Kreuzberg, certes sans Mozart en fond musical, mais quand même...

Le Konzerthaus derrière une statue de Schiller, sur le Gendarmenmarkt
C’était ma toute première «matinée» depuis mes années d’écolier, et je me suis senti très fier de faire monter le niveau, m’imaginant un de ces aristocrates oisifs des siècles passés qui allaient au concert le matin ou l’après-midi, entre un moment de badinage avec la Marquise de La Chiboulière, une après-midi d’intrigues politiques avec le cardinal Von Lubryck et une soirée élégante à la cour. Le chef d’orchestre, au lieu de revêtir la queue-de-pie de rigueur lors des «soirées»,  portait une veste noire tellement informe et décontractée qu’elle pourrait fort bien être son haut de pyjama... Nous sommes convaincus que c’était bien le cas. On peut être chef d’orchestre et avoir quand même des difficultés au réveil le dimanche matin, c’est bien humain ! D’ailleurs, cette marque noire à son poignet, n’était-ce pas un tampon du Berghain ?

Juste avant le concert (et juste après le petit-déjeuner)

Il y a au plafond du Konzerthaus deux-trois moulures toutes discrètes...

Réécoutons un peu la musique de Mozart que nous avons entendue ce matin. Un extrait du troisième mouvement (rondeau, menuet) du concerto pour violon et orchestre n°5. À ce stade, j’étais enfin complètement éveillé et à fond dans la musique. Pour une meilleure écoute du morceau (certes sans les images du Konzerthaus), essayez peut-être ici...


video

L’ouverture de la symphonie n°38 en ré majeur, dite «de Prague», que vous pouvez mieux écouter ici. Oui, il est grand temps que je m’achète un téléphone avec une meilleure caméra.

video


Début du deuxième mouvement de la symphonie (adagio) :

video


Fin de la symphonie de Prague (presto) :

video


Bien que nous ayons loupé le petit-déjeuner, qui était servi uniquement AVANT le concert, et surtout pas après, ce fut une très belle expérience, à retenter absolument, dans le cadre toujours enchanteur du Gendarmenmarkt, dès que je me sentirai à nouveau capable d’émerger du confort tiède de ma couette à 9 heures du matin un dimanche... Je vous dirai alors si les croissants du Konzerthaus en valent la peine.

À propos de la salle : cet établissement que nous connaissons actuellement sous le nom de Konzerthaus Berlin n’a pas toujours été une salle de concerts. À l’image de la ville-phénix qu’est notre métropole prussienne, son histoire est mouvementée et comporte son lot d’anéantissements et de renaissances. Le bâtiment actuel a été terminé en 1821 au terme de trois ans de travaux et a ouvert sous le nom de Königlisches Schauspielhaus (Théâtre Royal), en remplacement d’un théâtre plus ancien détruit par un incendie. L’édifice est resté consacré au théâtre jusqu’à la dernière guerre, malgré plusieurs changements de nom. En 1944, les bombardements alliés laissent le bâtiment en ruine. Il sera reconstruit, avec un aspect extérieur fidèle à l’original mais un intérieur largement remodelé, pendant les quarante (!) années suivantes par la RDA, avant d’ouvrir enfin ses portes en octobre 1984 en tant que salle de concerts, les coulisses de l’ancien théâtre ayant disparu.

Tssk. Une sieste à 24€ sur un siège rigide, et même pas un chouïa inclinable, est-ce bien raisonnable ?

Pas de doute, c'est un haut de pyjama !
Le Konzerthaus et le Dôme Français sur Gendarmenmarkt


Rappel complètement inutile : au centre de Berlin, dans l’ancienne Friedrichstadt, aujourd’hui quartier du district de Mitte, le Gendarmenmarkt («Marché des Gendarmes») est sans doute la plus belle place de toute la capitale, et l’un des rares endroits de Berlin qui ont vraiment du charme esthétique comparable à celui des autres capitales européennes plus réputées pour leur élégance que pour leurs folles nuits électro. Elle abrite deux églises symétriques qui semblent presque identiques (mais en fait pas du tout), le Dôme Français (französischer Dom) et le Dôme Allemand (deutscher Dom). Le mot Dom veut aussi dire «cathédrale» en allemand, mais en réalité aucune de ces églises hétérozygotes n’est une cathédrale à proprement parler, l’évêque siégeant ailleurs. Haha, mais c’est qu’on se ferait presque avoir avec ces subtilités. Ces temples ont été érigés par et pour les huguenots français et suisses qui ont littéralement envahi la modeste bourgade qu’était la capitale prussienne à la fin du XVIIème siècle, fuyant les persécutions de Louis XIV et d’autres conflits religieux. J’aime rappeler ce fait à mes amis berlinois, et insister, aussi lourdement que possible, sur cette sublime contribution française au développement de leur ville, ou, devrais-je plutôt dire, notre ville. Les clochers et les coupoles ont été rajoutés en 1785, au terme d’intenses modifications et embellissements des bâtiments et de l’esplanade. Entre les deux églises se situait à l’origine un modeste théâtre de comédie française dont Wikipedia ne dit pas grand chose. Un théâtre français au cœur de Berlin... ils savaient vivre à l’époque ! En 1944, le Gendarmenmarkt et ses prestigieux bâtiments n’étaient plus qu’un champ de ruines fumantes. Après des décennies de rénovations, la restauration du Dôme Français s’est achevée en 1981, et celle du Dôme Allemand, sept ans plus tard, grâce au travail patient d’une RDA à bout de souffle qui vivait alors ses derniers mois...

(*) Comme d’habitude, j’ai changé les noms des personnes mentionnées et modifié quelques détails...
Le Dôme Français, côté nord de la place, ce dimanche.
Le Dôme Allemand, en face

8 commentaires:

  1. C'est beau!!surtout ce dôme français... et tu résumes bien son impact dans perspective spatiale de cette place que je n'ai jamais vue qu'en hiver...je note que c'est qqch à (re)faire.

    Et le rappel n'est pas inutile puisqu'il instruit tes amis berlinois, français et même des visiteurs martiniquais de passage!

    Fais gaffe, tu dévoiles de plus en plus ta vie privée: les noms de tes ami sont régulièrement mentionnés (et plus du tout modifiés), ainsi que le détail des situations...
    est-ce un changement de ton volontaire?

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour Tiphaine, je suis bien de ton avis : le Gendarmenmarkt est beau, tout simplement. C'est toujours un plaisir de revenir à cet endroit, même si je ne le fais que rarement. À la réflexion, c'est là encore une énième conséquence positive au fait de recevoir la visite de mes amis : renouer avec ce regard de "touriste" sur ma propre ville d'adoption, qui m'évite ainsi de sombrer trop dans cette attitude blasée trop facile à acquérir après un certain temps. Gendarmenmarkt en hiver, c'est très beau et très chaleureux avec le marché de Noel (j'espère que tu as pu en profiter), malgré le froid et les ténèbres, mais sous le soleil et sans le bazar du marché, par un dimanche ensoleillé à une heure matinale avant l'arrivée du troupeau de touristes, on profite un peu mieux du lieu :-)

    Merci pour ton petit rappel de bon aloi. En effet, il y a du relâchement, qui se manifeste, non pas parce que j'oublie de changer les noms, mais parce que j'oublie de préciser que j'ai modifié les noms et certains détails... ce qui est moins grave, mais tout de même pas très propre du coup :-)

    J'ai fait le nécessaire pour ce billet, et je vais revenir sur les billets précédents pour faire un peu de ménage :-)

    RépondreSupprimer
  3. Je suppose que le plaisir de revenir aux beaux endroits devient quasi extatique en compagnie d'amis qui vraisemblablement en valent la peine! C'est beau le beau partagé!

    j'avais profité du marché de Noël et du vin chaud.
    merci pour la réponse à ma question.

    RépondreSupprimer
  4. Hallo lieber Berlinikiner!
    Quelle plaisir de retrouver tes billets intéressants et drôles en même temps. J'adore lire tes récits et je te fais une publicité effrénée autour de moi! Je connais et aime Berlin pour y avoir séjourné plusieurs fois déjà, et tes récits me permettent régulièrement de m'y rendre virtuellement!
    Etant de langue maternelle allemande (ach so!) je perçois avec beaucoup de plaisir ton analyse, toujours gentille mais pertinente, des petites particularités germaniques, et c'est à chaque fois un moment de pure bonheur!
    Mach bitte weiter so, und vielen Dank für die Zeit, die Du mit anderen teilst!
    Sonja

    RépondreSupprimer
  5. Bonsoir Sonja!
    Vielen Dank für den sehr lieben Kommentar :-)
    C'est d'autant plus motivant pour continuer à écrire même quand je manque de temps comme en ce moment !
    L'Allemagne est un pays attachant, je m'y plais bien depuis 3 ans, et ne suis pas le seul Français dans ce cas !
    Je croyais m'adresser avant tout à des Français, mais maintenant que je sais que j'ai une lectrice allemande, je vais devoir marcher sur des oeufs pour éviter les malentendus :-)
    Allez, disons que c'est plus drôle de râler un peu de temps en temps :-)
    Schöne Woche und danke fürs Lesen!

    RépondreSupprimer
  6. @ Tiphaine: Mais je t'en prie voyons :-)

    En fait j'ai réfléchi à notre petite discussion et me suis rendu compte que ce "relâchement" n'est pas vraiment la cause d'oublis à proprement parler : en fait j'avais l'impression que ces petits astérisques enlaidissaient le texte et n'avaient pas vraiment d'importance pour le public, du coup j'ai commencé à m'en passer... Mais on dirait que j'avais tort. Je vais donc continuer à les inclure.

    Aaaah, marchés de Noël et vin chaud : on y est presque... c'est d'ailleurs l'objet d'un billet à venir (exclusivité pour toi).
    :-)

    RépondreSupprimer
  7. En fait j'ai rien de spécial à écrire à part que c'est sympa, j'aime bien faire des choses différentes mais je trouve pas toujours des gens pour le faire.

    En gros mon côté égocentrique m'oblige à ta rappeler que je suis toujours là et que je lis... #attentionwhore

    RépondreSupprimer
  8. Mais fais donc Zénobie, rappelle-moi que tu es toujours là et que tu lis, il n'y a pas de problème :-)

    C'est clair que c'est cool de faire des trucs différents et inhabituels. Même quand il faut se lever tôt un dimanche matin pour cela. J'ai essayé de motiver plusieurs de mes potes de Berlin, mais ils ont (sans rire) préféré un after à Berghain, encore un... alors qu'un moment comme celui-ci c'est bien plus unique, même pour quelqu'un comme moi qui n'est pas forcément branché musique classique.

    À très bientôt !

    RépondreSupprimer

Un petit bonjour ?

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...