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mardi 24 décembre 2013

Chanter Noël dans le métro parisien

Ici a commencé mon étrange périple (basé sur des faits réels)
Décembre à Paris, c’est le moment où la Ville-Lumière mérite plus que jamais son resplendissant surnom. Les illuminations de Noël, ce n’est certes pas ça qui manque par ici. Mais alors où est la musique ? Où sont les cantiques ? En Martinique, à peine les bougies de la Toussaint se sont-elles consumées dans les cimetières que toute l’île entonne des cantiques, pratiquement sans interruption jusqu’à Noël, huit semaines plus tard. En Martinique, Noël se chante deux mois par an. Mais ici, c’est une autre histoire...

Perdu dans mes pensées, je monte dans une rame de métro bruyante et brinquebalante à la station Bonne Nouvelle, sur la ligne 8. Tiens donc... Bonne Nouvelle, dites-vous ? Me voilà pris de vertiges soudains. Le vacarme des freins, des lourdes portes coulissantes et des loquets chromés, le bruit diffus des accordéonistes moldaves et des voyageurs entassés s’évanouissent instantanément. La température monte. Les néons blafards laissent la place à une belle nuit étoilée, bercée de tièdes alizés. J’entends le cri-cri lointain des grillons, le tapage strident des insectes et la samba coassante des grenouilles. Battement de tambours, tintamarre de chachas et de ti-bwa bien en rythme. Une fervente cacophonie de voix avinées se fait entendre, dans un unisson approximatif :

Qu’on vient nous annoncer !
Une mère est vierge (bis)
Un sauveur nous est né.
Bon, bon, bon (ter)
Accourons-y donc »

mardi 25 décembre 2012

Joyeux Noël à tous !

Le célèbre marché de Noël de Gendarmenmarkt, le 19 décembre
Frohe Weihnachten amis lecteurs, comme on le dit si bien à Berlin, à Sigmaringen ou ailleurs en Teutonie. Le calme plat règne encore sur ces pages malgré mes velléités de réveil bloguesque et un certain nombre de promesses non tenues. Mais aujourd’hui, heureusement, il y a plus important que le sommeil prolongé des Chroniques Berliniquaises. Je souhaite à tous ceux et celles qui traînent encore par ici, un très bon Noël et d’excellentes fêtes de fin d’année, en espérant que je serai très bientôt digne de votre assiduité.

mardi 6 septembre 2011

Away From It All

Septembre est arrivé, l’été est fini sans s’être donné la peine de vraiment commencer, les collègues reviennent au boulot et comparent leur bronzage, les blogs que je lis reprennent lentement vie après deux mois de léthargie. Et moi, qui ai bossé tout l’été sans compter mes heures au bureau ni mes billets de blog (euh, en réalité, je les ai pas mal comptées, mes heures au bureau certains jours, oups j’avoue tout), je m’accorde une pause que j’estime bien méritée, puisque contrairement à mes amis qui ont déjà assuré leur descendance et la pérennité de l’espèce, je peux me permettre le luxe de partir hors saison. On ne dirait pas comme ça, mais la semaine dernière, je suis parti fort loin. 

Au départ d'Amsterdam, il reste encore 9400 km et
11 heures de vol avant d'arriver à bon port.
J’ai trouvé la force de finir mon article sur les affiches des partis d’extrême-droite, alors qu’il y avait 10.000 km de distance entre leur bave de crapauds haineux et moi, blanche colombe à réaction. Mais maintenant, je ne suis plus dans l’ambiance pour m’atteler aux nombreux autres billets en souffrance, et du coup je n’arrive plus du tout à parler de Berlin. C’est bien cela les vraies vacances : changer de décor pour de bon, à tel point que les mots que je tente d’employer pour parler d’Allemagne me semblent creux et approximatifs. Les impressions sont trop lointaines, les réalités du quotidien que j’ai quitté il y a seulement cinq jours, bien trop floues déjà. Par conséquent, il vaut mieux laisser tout cela en jachère et me concentrer sur mon voyage, plutôt que de m’efforcer à écrire des choses médiocres sur Berlin alors que je n’ai tout simplement pas la tête à cela.

Si j’arrive à raconter mon voyage, ce sera tant mieux. Mais je ne suis pas sûr d’avoir le temps, ni une bonne connexion dans les jours qui viennent. Au pire des cas, je serai de retour sur le Net dans une douzaine de jours pour de nouvelles chroniques !

Bonne rentrée à toutes, chères Lectrices, et à vous aussi, chers Lecteurs. Certains lecteurs se sont plaints de ma curieuse manie de toujours m’adresser aux Lectrices. Cette habitude est partie de , si vous n’aviez pas suivi. Désolé :-)

(Ouh un smiley, c’est maaaaaaal ! Mais je m’en fous, je suis en vacances).

Ah, et pour finir, bon premier anniversaire aux Chroniques Berliniquaises tout de même, au fait...

À très bientôt !


Quelques 11 heures plus tard, un sympathique petit village apparaît sous nos yeux, lorsque l'on a franchi la couche de nuages
Au moins la météo ne me dépayse pas trop de Berlin, dans cette insignifiante petite bourgade...


J'avoue, en fait je suis venu me ressourcer à Paris !
Sympas les platanes qu'ils ont replantés au boulevard St-Michel ! Ça donne un air tropical malgré le temps couvert...

mercredi 13 avril 2011

Flâneries parisiennes : le retour de la suite

Le Chroniqueur Berliniquais passe-t-il trop de temps à Paris ? Cette question est tout à fait légitime et je comprends l'exaspération croissante des fidèles lecteurs devant cette invasion parisienne dans les pages de leur blog berlinois préféré, qui est en train de devenir un énième catalogue de photos des rues de Paris. Cela ne devrait pas durer trop longtemps.



Mais en ce moment, c'est comme ça : je passe pas mal de temps en France, parfois pour le plaisir, parfois du fait de contraintes professionnelles, et je ne vais pas m'en plaindre. Après tout, Paris a du bon. Et, c'est moi ou notre bonne vieille ville-musée est en train de devenir cool ? Par un beau weekend printano-estival, les hordes de promeneurs, qu'ils soient touristes, Parisiens ou visiteurs divers, ont repris leurs droits dans les rues de la capitale. Désolé, j'ai beau tourner des ébauches de phrases dans tous les sens, mais je crois qu'il faisait trop chaud pour être vraiment être inspiré pour l'écriture.



Allez, notre capitale est belle sous le soleil du printemps, lorsqu'on y déambule sans but précis, en compagnie de ses amis de toujours. On papote, on parle de rien et de tout, on s'arrête pour observer ensemble un détail étonnant, et le Chroniqueur en vient même à se demander si son confort berlinois, son appart spacieux et pas cher, son balcon ensoleillé et son Kiez alternatif valent vraiment la peine de vivre toujours loin des meilleurs et des plus chers.

Paris est une des grandes capitales du street art, même s'il est est moins omniprésent et tapageur qu'à Berlin. Ici, dans les rues du Quartier Latin, près de la Contrescarpe.


Et là, au Quai de Valmy :


Les feuillages fleuris des marronniers, quelques moments de repos au bord de l'eau. C'est autre chose qu'une baignade au Schlachtensee, mais ça détend tout autant, surtout lorsque les bonnes personnes sont à côté.








Mais après avoir salivé d'envie pour la trente-douzième fois devant les annonces pour des clapiers à lapins et placards à balais à des prix que je ne pourrai jamais me permettre trônant dans les vitrines d'agences immobilières, après une suée dominicale dans la ligne 13 du métro, en pleine vacances de Pâques, je me dis que mon petit chez-moi, mon balcon fleuri et mon vélo sont encore une beau lot de consolation. Les amis sont à Paris, je sais encore où les trouver, en cas de forte poussée de nostalgie. Merci pour le chouette weekend avec vous les amis !



mardi 29 mars 2011

Flâneries printanières à Paris


Aéroport de Roissy Charles de Gaulle : la Patrie accueille à bras ouverts ses enfants prodigues. "Bienvenue en France !" L'émigré de retour, pour une visite forcément trop brève, écrase furtivement une larme d'émotion sur sa joue, laisse passer les derniers passagers débarqués de son avion en provenance de l'étranger, afin de baiser le sol parfumé de son beau Pays à l'abri de leurs regards. Le patriotisme trop démonstratif en public, il vaut mieux laisser ça pour la coupe du monde de foot (avant le premier match des Bleus en tout cas...). Même les acariens de la moquette du terminal 2F m'ont paru particulièrement affectueux et fraternels. Quoi qu'il en soit, ils ne m'ont refilé aucune maladie ou allergie, et je leur en sais gré.



Gare RER "Aéroport de Roissy-Charles de Gaulle 2 TGV". On se sent tellement vite chez soi à Paris. Un inconnu m'accoste dans le RER, insinue que je suis son "cousin" et s'enquiert de savoir si j'ai une cigarette. Dans quelle autre ville au monde, moins de quinze minutes après avoir débarqué, rencontrerais-je ainsi un proche parent manifestement perdu de vue, qui voudrait me confisquer mes cigarettes afin de m'empêcher de fumer ? En l'occurrence, ce cousin bienfaiteur en a été pour ses frais, puisque je ne fume pas.

Dans le métro : je me rappelle encore les pubs que j'entendais à la radio, à Paris, vers 1999-2000 : "Wall Street Institute, c'est 6 centres à Paris, Wall Street Institute, 0-800-300-000". Depuis cette époque lointaine où je n'avais même pas d'adresse e-mail, le nombre d'antennes de l'Institut de la Rue du Mur a augmenté de manière phénoménale, au point d'être sur le point de dépasser le nombre de McDo dans la ville, semble-t-il à vue de nez. Quant aux affiches publicitaires pour Wall Street Institute dans le métro, elles sont devenues aussi omniprésentes que les musiciens roms et font désormais partie du paysage. Pourtant, malgré une telle prolifération, mes amis étrangers continuent de soutenir qu'ils ont du mal à communiquer en anglais avec les Français qu'ils rencontrent. Comment est-ce possible si tout Paris apprend le "Wall Street English" ? Soit mes amis mentent, soit il y a encore du pain sur la planche. Au passage, je me suis toujours demandé comment ils font, au Wall Street Institute, pour se targuer de "97% de Succès, Résultats Garantis Par Contrat", avec leur manie agaçante de mettre des majuscules partout, à l'américaine. Est-ce à dire que les 3% qui échouent, une constante invariable depuis que le monde est monde est que le Wall Street Institute en fait partie, avaient prévu leur échec par contrat eux aussi ?

Le printemps est déjà là, au boulevard Arago, le 5 mars. Trois semaines plus tard, Berlin attend toujours ses premières fleurs... Mais elles ne devraient plus tarder !



Un bref instant de quiétude est toujours bon à prendre, à la rue du Prévôt. On arrive à s'imaginer que l'on est transporté dans le Paris du temps des Fermiers Généraux, si l'on parvient à faire abstraction de l'incessant vacarme motorisé de la rue de Rivoli juste dans notre dos.



Juste à la sortie du métro Saint-Paul : un gentil buraliste nous informe par avance, en pesant ses mots, qu'il ne faut pas le confondre avec l'office du tourisme. C'est sûr que tous ces touristes qui demandent leur chemin, c'est insupportable. Ah les Parigots grincheux ! Ils valent parfois leur pesant de berliner Schnauze. Cette inclinaison à envoyer naturellement balader les gens doit être un trait de caractère inné aux rejetons des capitales, développé après des siècles de sélection darwinienne dans l'univers impitoyable et inhumain des grandes villes.



Comme je disais plus haut, j'ai fait cette promenade printanière début mars. À l'époque, il était tout à fait normal de s'extasier devant la moindre fleur. Ici, la rue Charlemagne. En fait je viens tout juste d'apercevoir le même type de buisson en fleurs à côté de la gare d'Ostbahnhof. Il y a aussi trois crocus et deux narcisses qui se battent en duel au Volkspark Friedrichshain. Ça arrive, ça arrive !



Métro Les Gobelins. Je n'en peux PLUS de ces bouches de métro inutiles où l'on ne peut entrer que si on s'est préalablement "muni de billets" ! Il semblerait que, depuis que je ne vis plus à Paris et n'ai plus de Pass Navigo, je tombe en permanence sur ses entrées de station qui ne servent à rien, et où je me fais refouler plus sûrement qu'à la porte du Berghain. Quand la RATP se décidera-t-elle enfin à installer des automates à tous les accès des stations du métro ?



Un ciel bas et gris, une ligne de tram, un grand boulevard froid et venteux, des entrepôts, du béton à perte de vue, de grandes barres d'immeubles broyeuses d'âmes. Friedrichshain ? Non. Reinickendorf ? Sûrement pas. Marzahn ? Non plus : le boulevard Masséna, juste à la sortie du métro Porte d'Ivry. Quand on arrive de Berlin, on apprécie différemment la laideur urbaine.



Un parc interdit aux chiens ! Pauvres bêtes. Le peuple canin de Paris devrait se révolter afin de gagner les mêmes libertés que ses homologues berlinois...



Un instant de répit à la Cité de Trévise. Il y a encore des recoins où l'on goûte un peu de solitude comme dans les rues calmes de Berlin.



Pont Marie. Dis, Wowi, ça te dirait pas de faire construire d'aussi chouettes ponts à Berlin, par exemple au-dessus du Landwehrkanal ou autour de la Museumsinsel ? Tu pourrais inclure cette proposition dans ton programme électoral, et qui sait, peut-être aurais-tu une chance face à Renate Künast lors du scrutin en septembre. Ne viens pas pleurer quand tu ne seras pas réélu...



Expo Christian Dior au Bon Marché. Cet établissement porte l'un des noms les plus ironiques et mensongers de l'histoire de l'humanité, ex æquo avec la République Populaire Démocratique de Corée (du Nord s'entend). Mais bien que je n'aime guère les magasins, le shopping et encore moins le lèche-vitrines, je me suis laissé aller à lorgner longuement les produits de luxe que je ne suis pas près de m'offrir. À la recherche d'un cadeau pour un mariage, j'ai admiré pendant de longues minutes, avec la ferveur d'un fétichiste, des chaussures à talons de hauteurs vertigineuses et de prix stratosphériques. Si les mêmes existaient pour hommes, Sarkozy pourrait les porter et regarder Michael Jordan droit dans les yeux. J'ai lu quelque part que les chaussures à talons aiguilles sont les corsets du XXIème siècle ; la comparaison est loin d'être exagérée quand on prête l'oreille aux souffrances de certaines lorsqu'elles chaussent leurs voluptueuses échasses. Mais que ne feraient ces dames pour être belles !

Au moment où je prenais cette photo (et beaucoup d'autres au Bon Marché), au début du mois, la maison Dior était dans la tourmente, John Galliano était démasqué comme réincarnation d'Hitler, des vidéos de cette improbable interview de Françoise Dior se répandaient sur le net pour enfoncer le clou et convaincre les derniers incrédules avec l'argument ultime ("chez Dior, c'est tous des nazis, la preuve"), et le Tribunal Correctionnel de Paris était donc prestement désigné comme le lieu où se tiendra le prochain procès de Nuremberg, le 12 mai prochain. Gageons que le félon à l'œil torve sera condamné à une peine symbolique et que de tristes sires de l'UMP lui dérouleront aussitôt le tapis rouge pour défendre la "liberté d'expression" et grappiller encore quelques voix pétainistes à peu de frais (simplement en piétinant la justice, en fait) comme ils ont fait avec Zemmour. Mais mon petit doigt me dit que non : l'antisémitisme de grand-papa, c'est vraiment très grave et ça ne fait plus gagner de voix. Quel loser ce Galliano ! Il aurait pu faire une mauvaise blague sur "les noirs et les Arabes" par exemple, et tout serait vite rentré dans l'ordre. En plus il se serait fait plein de nouveaux copains et aurait été promu héraut de la liberté d'expression contre le poison de la "bien-pensance". Bouh le nul. Allez, poubelle. Pour revenir à la robe, plus précisément une "robe de tulle de soie, printemps-été 2004" (oui, j'ai pris des notes), la question qui me taraudait était : c'est joli, mais combien de fois ces robes sont-elles portées ? J'avoue, je n'y entends pas grand chose à la haute couture.

À propos de mode, GQ France, avec Jean Rochefort en couverture, nous interpelle, se demande sur les panneaux d'affichage si nous sommes "si mal sapés" et promet "la vérité sur le style français". Cher Monsieur GQ, j'ignorais que les Français étaient mal habillés et je ne sais pas ce que tu entends par là, car je n'ai pas succombé à ton titre racoleur, ni acheté ton numéro. Cependant, quand tu auras fini de t'occuper des Franchouillards mal fagotés, pourras-tu te pencher sur le chevet des Allemands et de leurs habitudes vestimentaires qui font mal aux yeux ? Il y a vraiment une urgence humanitaire.

Les Berlinois doivent attendre jusqu'à la mi-mai avant de voir arriver les premières fraises de Werder sur les étals. Partant de ce constat, je n'ai pas pu résister à l'appel des premières garriguettes de l'année, à 21,90€ le kilo à la rue St-Antoine ! Une jolie fortune, mais ces fraises précoces ont tenu leurs promesses.

J'espère ne pas vous avoir ennuyé avec ces banalités, mais lorsqu'on revient à Paris après y avoir vécu près de dix ans, chaque petite chose, chaque instant, est pratiquement une madeleine de Proust !

mardi 18 janvier 2011

Et vous, que faisiez-vous en 2010 ?

Chers gens,

Oui, nous sommes le 18 janvier, et le temps des rétrospectives 2010, il paraît que c'est terminé. Mais ça, qui l'a décidé en fait ? Nous sommes en démocratie, et si cela me chante, je pourrais très bien vous régurgiter une rétrospective 2004 là, tout de suite. Alors peu me chaut que cela vienne comme une bouteille de Beaujolais nouveau en plein mois d'avril : il y a un bon paquet d'expériences pas encore si lointaines que j'ai envie de partager. Et puis l'année 2010, c'était aussi ma toute dernière année avant le funeste cap des 30 ans qui se rapproche inéluctablement, alors je m'offre le privilège de la revivre. Procédons, avec une rigueur toute germanique, de façon chronologique, si vous le voulez bien :

JANVIER

Je suis tout beau et tout bronzé. Normal, je rentre de deux semaines en Martinique. Le moment avait été judicieusement choisi car la Martinique subissait alors sa pire sécheresse des soixante dernières années, la saison des pluies ayant tout simplement disparu du calendrier, du fait d'une espièglerie du Niño, de La Niña, El Padre, La Madre, El Padrino, Los Abuelos, bref, toute la Familia du détraquage de la météo. Les agriculteurs en ont beaucoup souffert et le petit potager de mon père était sinistré, mais le côté positif de cette petite catastrophe, c'était des vacances 100% ensoleillées ! Et on ne refuse pas de vacances ensoleillées quand on enchaîne avec l'hiver le plus froid à Berlin depuis... euh... l'hiver précédent, avec des températures qui descendent à -20°C, du jamais vu de mémoire d'homme, c'est-à-dire depuis janvier 2009 ! Berlin hiberne et bat surtout un record historique de seize jours consécutifs sans un seul rayon de soleil. Je déprime. "Avatar" en 3D, avec ses images splendides de la planète Pandora, m'offre un répit bien mérité de trois heures de couleurs luxuriantes. Quatre heures, peut-être ? Je ne sais plus, le scénario a quelque peu anesthésié mon cerveau qui était déjà préalablement congelé.

L'âge de glace, ou la Spree un jour d'hiver


FÉVRIER

L'église catholique berlinoise, qui d'ordinaire peine à faire entendre sa voix dans ce désert spirituel, cette capitale de la décadence et du péché, fait la une des journaux mais pour les mauvaises raisons : elle est ébranlée par le pire scandale de pédophilie de son histoire, l'affaire du collège jésuite Canisius. Même à Berlin, la pédophilie c'est encore un chouïa trop avant-gardiste. Mon bronzage martiniquais n'est déjà plus qu'un lointain souvenir. Le soleil est revenu timidement, mais des glaciers sont en voie de formation dans les rues, et un ours polaire a été aperçu non loin de Potsdam, chassant le phoque dans les glaces de la Havel. Pour combattre la dépression hivernale qui m'engloutit, je vais à la Berlinale. Je parviens à voir une projection de "The Ghost-Writer" d'un certain Polanski, qui n'aurait pas démérité à l'internat du collège Canisius, ainsi que la première d'un film intitulé "Winter's Bone", dont la réalisatrice Debra Granik était présente dans la salle, et qui sort dans les salles en mars 2011 en France (comme quoi, ma rétrospective est tout à fait d'actualité). Loupé : ma dépression hivernale en redouble d'intensité. Fort heureusement, mon projet d'en finir tourne court grâce à l'expo F.C. Gundlach (non ce n'est pas du foot) au Martin-Gropius-Bau, qui me réconcilie avec la beauté de ce bas monde.

Le mannequin suédois Karin Mossberg photographié par
Gundlach au début des années 50, à Stockholm (sans doute)
MARS

Le 21 mars, juste à temps pour l'équinoxe de Printemps, le Großer Wannsee est enfin libéré de sa banquise ! La saison des sports nautiques peut commencer, celle du ski dans les parcs est finie. Depuis quelques jours, il est à nouveau possible de marcher dans la rue sans moonboots. Sous nos yeux ébahis, trois mois de déchets, notamment ceux du réveillon, reparaissent dans les rues après avoir été enfouis tout ce temps sous les glaces. C'est sans aucun doute le moment où Berlin est le plus laid de toute l'année. N'en pouvant plus de la neige, de la glace et de la saleté, je fuis Berlin à deux reprises pour les cieux plus cléments et les trottoirs plus amènes de Paris. J'y participe à un semi-marathon pour lequel je n'ai pas pu m'entraîner pendant l'ère glaciaire, et la sanction tombe immédiatement : une inflammation du tendon d'Achille me pourrit la vie pendant un mois.

AVRIL

Un nuage de cendres invisibles perturbe une grande partie du monde et vide Berlin de ses nuées de touristes, qui d'habitude sont tout sauf invisibles justement. C'est reposant de se retrouver "entre Berlinois". La moitié de mes amis sont coincés dans des lieux exotiques et certains ne s'en plaignent pas. Je ris sous cape, n'ayant absolument aucun projet de voyage. La chancelière Merkel gagne quelques points de popularité auprès d'une opinion attendrie en effectuant une odyssée épique depuis San Francisco avec une escale forcée à Lisbonne, et pour finir un trajet Rome-Berlin (tiens, tiens) en autocar, en suivant des axes routiers surchargés. Elle est accueillie en héroïne par un peuple exultant, qui danse d'allégresse dans les rues au son du tam-tam. Profitant des billets achetés par un ami pour ses parents restés coincés en France, je vais voir "Flying Bach", un spectacle de breakdance exécuté par un groupe de jeunes des cités difficiles, sur de la musique Bach, dans le cadre feutré de la Neue Nationalgalerie. Du clavecin, des violons et du hip-hop, il fallait y penser. Le résultat est plutôt impressionnant.



MAI

Une rue de Friedrichshain le 1er mai. La mienne, en l'occurrence

La police boucle mon quartier pendant deux jours pour tuer dans l'œuf (contaminé à la dioxine, comme de droit) toute velléité d'émeute, une tradition du premier mai dans certains quartiers rebelles de la capitale fédérale. Le fameux Bar 25, en grande partie en plein air, et dont la fermeture définitive est annoncée chaque automne pour cause de MediaSpree, rouvre ses portes comme chaque année pour la belle saison, sous des trombes d'eau. Pas de chance : l'hiver revient nous rendre visite. Envoyé à Oslo pour quelques jours par mon gentil employeur, juste avant l'Eurovision qui allait précisément s'y dérouler, je goûte au bonheur estival en Scandinavie pendant que tout le monde grelotte à Berlin et même à Paris je crois. Y'a plus de saisons ma bonne dame. Je loupe l'Eurovision que l'Allemagne remporte pour la première fois depuis une trentaine d'années, scrogneugneu. Ce que je ne loupe pas, c'est la réouverture de l'aéroport de Tempelhof, établissement historique fermé à l'exploitation en octobre 2008 suite à des débats enflammés et un référendum passionnel. Mais attention, il n'a pas rouvert aux avions : chose unique dans une capitale, le Flughafengelände Tempelhof a ouvert ses portes et ses 400 hectares de pelouses (le double de la superficie de Hyde Park ou du Tiergarten) aux flâneurs, aux promeneurs, aux jongleurs, aux pique-niqueurs, aux buveurs, aux glandeurs, aux bulleurs, aux dormeurs, aux rêveurs, aux pédaleurs, aux rolleurs, aux volleyeurs, aux footballeurs, aux danseurs, aux chanteurs, aux jolis cœurs, au bonheur.

Le légendaire Bar 25, qui a peut-être fermé pour toujours, pour la cinquième fois de son histoire

JUIN

Voilà enfin l'été ! Et avec lui, la coupe du monde de football. Chaque café installe en terrasse des écrans pour diffuser les matches. Les rues de Berlin bourdonnent en permanence comme une ruche géante, au son des vuvuzelas, qui s'intègrent vite au paysage sonore ambiant. La débâcle des Bleus humilie les Français de Berlin, et nos "amis" les Allemands, goguenards, ne se privent nullement d'enfoncer le couteau dans la plaie. Merci encore, Domenech, Evra, Anelka & co. Je redécouvre l'euphorie de masse à la WM-Fanmeile à Tiergarten : par un chaud dimanche d'été, une foule en délire de 500.000 supporters ivres voit la Nationalmannschaft écraser une équipe anglaise inexistante 4-1 en huitièmes de finale. Si Bastian "Schweini" (le nom Schweinsteiger peut être traduit à peu près comme "montecochon") avait décidé de marcher sur Berlin, de renverser Merkel et de s'emparer du pouvoir, il y serait sûrement parvenu, acclamé par la foule en délire. Des amis venus me rendre visite de Paris et de Londres se mettent à faire des choses étranges : se promener dans la rue avec des moustaches passées de mode depuis mai 1945, se jeter dans le canal depuis le Klub der Visionäre à Treptow. Pourtant ce sont des gars raisonnables, d'habitude. Je me demande si c'est uniquement l'environnement berlinois qui agit ainsi sur leur organisme, ou s'ils sont devenus des zombies fêtards, possédés par des body-snatchers.


JUILLET

C'est l'été!
À Madrid, j'essuie stoïquement les railleries de mes collègues. La piètre performance des Bleus a rendu les Ibères hilares. Je découvre aussi le concept de grève illégale et illimitée dans le métro. Amis parisiens, sachez qu'il y a pire que la RATP ! Les terrasses-télés-vuvuzelas font cruellement défaut dans la fournaise madrilène, car le foot en Espagne, ça se regarde chez soi, bien au frais et à l'ombre. Mais quand La Roja élimine contre toute attente la Mannschaft en demi-finale, c'est la fête comme Madrid n'en a plus vu depuis la mort de Franco. Je rends à l'oracle Paul le poulpe, la pythie de l'aquarium d'Oberhausen, l'hommage qu'il mérite en m'offrant de délicieuses tapas de pulpo a la gallega. Puis je quitte Madrid et ses 36°C pour regagner Berlin par 39°C (et où la climatisation est un confort totalement inconnu). Mon bureau est orienté plein ouest. Je m'invente des horaires adaptés et je passe mes après-midi au Badeschiff (la piscine flottante de la photo), au Schlachtensee, au Langer See, bref, partout où il y a de l'eau. Heureusement, ce n'est pas ce qui manque à Berlin.


AOÛT

La canicule est finie, la coupe du monde est finie, la vie reprend bon an mal an son cours normal, mais qu'est-ce que le cours "normal" des choses à Berlin ? En voilà un bon sujet de dissertation. L'hystérie Frida Kahlo culmine au Martin-Gropius-Bau. Après une première tentative, qui se solde par une visite de l'expo "Innen Stadt Außen" de l'islando-danois Ólafur Eliasson pour éviter la trop longue attente, je m'inflige tout de même, au dernier jour de la rétrospective, les quatre heures de queue nécessaires (sansboiresansallerauxtoilettes), sous les regards sadiques des conservateurs, et visite enfin l'exposition, seul puisqu'aucun de mes amis n'a été assez fou pour s'infliger un tel traitement. Cela en valait la peine, mais je ne suis pas sûr que je le referai. Je mets deux jours à récupérer de cet ironman culturel. Je suis à nouveau sur pied juste à temps pour assister, médusé, à un ovni culturel parmi tant d'autres, l'élection de Miss U-Bahn, sur les pavés sales du Spreewaldplatz, à Kreuzberg. Le cours normal des choses, disions-nous. Avide d'inconnu, je pars à l'aventure seul à Belgrade puis en Bosnie-Herzégovine, pour des un voyage riche en surprises dans les Balkans. Je profite de la lenteur des trains pour préparer mon projet de blog.


SEPTEMBRE

L'automne est déjà là, un jour sur deux. Revenu de Belgrade, je retrouve une Allemagne déchirée par une mini-affaire Dreyfus. Dans le rôle du lieutenant en disgrâce, ce sont les immigrés en général, turcs et arabes en particulier. La nation a été secouée de sa torpeur estivale par la publication de Deutschland schafft sich ab, du sinistre Thilo Sarrazin. Comme c'est l'objet du billet précédent, je n'ai pas besoin de donner plus de détails. Le brûlot xénophobe en question est un énorme succès de librairie : Sarrazin devient millionnaire. La haine, ça paie. L'été revient nous faire un petit coucou juste à temps pour le Berlin Festival, un événement musical aussi géant que son nom est pourri, là encore dans le plus grand terrain de jeu du monde qu'est devenu l'ancien aéroport de Tempelhof. Une aérogare à l'architecture fasciste, cinq scènes, vingt degrés Celsius, trente heures de musique, quatre-vingts artistes, cent tonnes de saucisses. Qui dit mieux ? Eh bien, beaucoup disent mieux, car les organisateurs ont été complètement dépassés par la multitude. Les souvenirs de la tragédie de la Loveparade de Duisburg étant encore trop présents dans les mémoires, un début de bousculade oblige la police à tout arrêter et à annuler une bonne partie des concerts par mesure de sécurité.

Wouaaah trop cool le panneau d'affichage ! La prochaine fois, pensez aussi à la sécurité, SVP, OK ?

OCTOBRE

L'Allemagne célèbre les vingt ans de sa réunification par une curieuse cérémonie à Brême, dans l'indifférence générale. En fait, le 3 octobre était un beau dimanche ensoleillé alors les gens ont préféré fêter le beau temps, profiter de la vie et aller taper dans le ballon pour une dernière fois à Beach Mitte, avant de reprendre de plus belle les débats en cours sur comment se débarrasser des quatre millions de musulmans et des quinze millions d'Allemands d'origine plus ou moins étrangère qui corrompent le Vaterland par les miasmes de leur présence. Attention, le premier qui dit "Solution Finale" a perdu. Octobre, c'est un mois de transition, un peu bâtard. On s'accroche aux dernières bribes d'été, mais c'est un combat perdu d'avance.

NOVEMBRE

Je m'accorde un surcroît de soleil au Liban et en Syrie, deux pays fascinants où je compte bien retourner. D'ailleurs je ne suis pas tout à fait sûr d'en être vraiment revenu. Ce ne sont pas des voyages qui laissent indemnes. À mon retour à Berlin, j'essaye de prendre en marche le train des événements culturels. À propos de train, la pièce de théâtre Un Tramway, du réalisateur polonais Krzysztofszczxldslk Warlikowski, au Haus der Berliner Festspiele, joue à guichets fermés, en français et avec de gros morceaux d'Isabelle Huppert dedans. Je parviens tout de même à mendier une place, après m'être roulé sur le sol, écumant, les yeux révulsés, et hurlant "Isabelle ! Je veux voir Isabelle !"


DÉCEMBRE


El Niño et ses cousins débarquent du 9-3. L'Allemagne connaît son mois de décembre le plus froid depuis l'année où Neil Armstrong marchait sur la lune. Les rescapés du Berlin Festival peuvent voir, en concert de rattrapage gratuit, 2ManyDJs et Fat Boy Slim dans la salle de l'Arena Treptow, pour peu qu'ils n'aient pas eu la mauvaise idée d'habiter à l'étranger et d'être venus exprès pour le festival en septembre. Cette fois, il n'y a pas d'évacuation. Les Allemands ont appris à organiser des concerts sans mouvement de panique depuis cet été, c'est bien, félicitons-les. Du coup, j'en profite pour enterrer l'année dans un tourbillon musical : MGMT, Ben L'Oncle Soul. C'est déjà l'heure des marchés de Noël, et il y en a pour tous les goûts. Je vis mon premier Noël 100% allemand dans un petit village sympathique du Brandebourg. Laissons le mot de la fin au Gros Gars Mince :


mercredi 24 novembre 2010

Das Kino comme au bon vieux temps

En cherchant suffisamment longtemps, on finit bien par trouver quelques rares domaines où Berlin parvient à peine à se hisser à la cheville de Paris. La gastronomie par exemple. Hé, les Allemands, si vous voulez voir votre gastronomie au patrimoine mondial de l'UNESCO au même titre que la fabrication des jouets en bois de Hrvatsko Zagorje, vous pouvez encore vous brosser ! Il n'est pas encore né le "Paul Bockühs" teuton qui déclenchera une explosion de plaisir à chaque bouchée, au moins comparable à l'explosion de joie chez l'enfant croate qui s'émerveille devant son joujou en bois trop beau. Bon, ça c'était pas si difficile à trouver, en fait. Euh, quoi d'autre sinon ? Les Vélibs, aaah les Vélibs... on a beau, en vrai Berlinois, posséder un voire deux vélos d'occasion avec de chouettes pneus "Schwalbe" prétendument "unplattbar" mais qui finissent quand même par crever, le Vélib, que l'on peut lâcher où bon nous semble et qui ne nous oblige pas à rester encombré d'un vélo le reste de la soirée si l'on en a plus besoin, c'est parfois drôlement pratique. On aimerait bien en avoir sous la main lorsque l'on se retrouve à attacher et à détacher son Fahrrad tous les 50 mètres tout en faisant la tournée des bars et des boîtes de Kottbusser Tor par une soirée pluvieuse et glaciale de novembre. Voici un pur produit du génie français qui fait cruellement défaut par ici ! Et qu'on ne vienne pas me parler des "DB Bikes", ces trucs rouges bizarroïdes que les trois quarts de la population locale regardent avec une suspicion mêlée de dédain, avec raison.

http://www.dickes-en.de/wp-content/uploads/2009/08/call_a_bike.jpg

Mais ce qui m'a le plus manqué de Paris, en arrivant à Berlin, c'est le cinéma. Bien sûr, le cinéma existe à Berlin comme ailleurs, et certaines salles de Kino sont très belles et ont une histoire riche, tragique et passionnante, à l'image de l'histoire récente de la ville. Mais quand on est habitué aux cinés parisiens absolument partout, aux petites salles et aux méga-multiplexes, qui montrent presque tous les films en VO, du petit film tibétain méconnu à la super-production au budget supérieur aux sommes prêtées par le FMI à l'Irlande, quand on s'est gavé de cartes UGC-Mk2 Illimité, il est douloureux d'atterrir dans un quasi-désert cinématographique où presque toutes les salles passent des films doublés en allemand, pour le plus grand bonheur d'un public paresseux et allergique aux sous-titres. Les rares cinémas qui montrent tout de même un peu de VO de temps en temps sont une toute petite minorité assiégée et menacée par les cohortes de George Clooney et de Gérard Depardieu qui s'expriment dans un allemand parfait avec une voix horripilante et méconnaissable. Et encore, même lorsque l'on a réussi à localiser les meilleurs cinémas qui passent les films en version originale, force est de reconnaître que ça nous fait une belle jambe lorsqu'il s'agit de voir ce pur chef d'œuvre israélo-moldave qui a failli remporter l'Ours d'or à la dernière Berlinale, en version originale roumano-yiddish sous-titrée en allemand... Héhé, dit comme ça, ça a l'air d'une blague mais j'exagère vraiment à peine puisque le lauréat 2010, Miel, est un film turc, et le lauréat 2009, La Teta asustada, un film péruvien partiellement en langue quechua. L'expérience le prouve, les sous-titres en allemand, ça devient vite pénible dès lors que l'on a vraiment besoin de les lire pour suivre le film. Bref, cinéphiles, passez votre chemin, sinon apprenez d'urgence l'allemand ou alors habituez-vous à la pénurie.

Ainsi, petit à petit, l'on fait son deuil du cinéma, et l'on se résigne à voir un film ou deux au maximum par mois sur grand écran. En cas de manque, il reste les DVD, et le reste de l'offre culturelle berlinoise surabondante pour compenser.

Mais de temps en temps, Berlin oblige, l'amateur de toiles fait des expériences qui ne peuvent se faire nulle part ailleurs, même à Paris. Ainsi, hier soir j'ai eu l'occasion de voir un film muet des années 1920 au Kino Babylon Mitte, à Rosa-Luxemburg-Platz. Cet établissement historique et résolument intello projette une ou deux fois par mois, dans sa plus grande salle, un film muet en noir et blanc, avec accompagnement live au piano et à l'orgue d'un musicien de la maison. Avant le film, on a droit à un petit speech d'un gars qui nous rappelle, en se bombant le torse, que ce cinéma existe depuis l'époque des films muets, et est le dernier établissement d'Europe disposant du matériel complet de l'époque, y compris un écran spécifique pour films muets (différent des écrans de films parlants, paraît-il, mais ne me demandez pas où est la différence). Mazette !



Le film, c'était Les Lois de l'hospitalité, ou Our Hospitality de Buster Keaton (1923). En VO bien sûr, et SANS sous-titres s'il vous plaît (oui, même les Allemands ne savent pas s'y prendre pour doubler les films muets). Une histoire d'honneur familial, de passions, de violence, d'amour impossible et de réconciliation, tout ceci en 75 minutes environ et bien sûr sans paroles. Le cinéma muet, c'est vraiment autre chose avec les mimiques exagérées des acteurs, les gestes saccadés, les gags "subtils" et désopilants à la manière des aventures de Tom & Jerry ou de Bip-Bip et Coyote, quelques scènes qui rappellent que les temps ont changé, heureusement (par exemple les femmes ultra-cruches ou les domestiques noirs au service du riche "missié" blanc), la bobine qui saute de temps en temps et en général dans les moments clés, mais aussi pas mal de prouesses techniques sur les décors, les trucages et les cascades à couper le souffle, que l'on n'attendait pas forcément à cette époque lointaine.

Le plus impressionnant, c'est que pendant toute la durée du film, un musicien alternait entre l'orgue et le piano (plus quelques instruments d'appoint, des cloches, etc), improvisant au gré des situations, accentuant la tension de certaines scènes de suspense avec des notes graves, soulignant la légèreté d'autres situations, modulant le rythme pour évoquer le tonnerre, les chutes, quelqu'un qui frappe à une porte, une surprise, un choc, etc. Vraiment doué le gars. Le mensuel anglophone Exberliner, première publication à laquelle je me suis abonné depuis l'époque de la prépa où l'on était obligé de prendre un abonnement à Time ou à Newsweek pour améliorer son anglais, a interviewé le pianiste dans son numéro de janvier :

Le pianiste du Kino Babylon Mitte


Alors, évidemment, oubliez le son dolby surround, mettez-y à la place l'acoustique traditionnelle d'une vieille salle conçue pour s'en passer. Laissez tomber les effets spéciaux qui décoiffent, la 3D et toutes ces choses. Mais le cinéma comme au temps des pionniers, c'est un vrai voyage dans le temps et à peu de frais (12€ dont 6€ pour le "concert" live).

Ici, une scène du film, l'épique voyage en train du jeune McKay vers sa ville natale, où il se jette dans la gueule du loup. La musique était très différente au Babylon Mitte, l'ambiance live, c'est incomparable, et le pianiste assurait vraiment.


Prochain objectif : les projections de Metropolis et de Nosferatu le Vampire.
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