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mardi 21 janvier 2014

On a testé : «Bleigießen», dites-le avec du plomb

La date : un soir de réveillon.
Le lieu : quelque part en Teutonie, au sens très large.

C’est fou ce qu’on peut s’éclater rien qu’en faisant fondre un peu de plomb. Prenez une petite quantité de ce métal bon marché et hautement toxique, approchez une flamme, attendez que la température atteigne la température de 327,46 degrés centigrade, laissez mijoter quelques courts instants et... champagne pour tout le monde : que la fête commence ! Les Romains, ces joyeux drilles à l’art de vivre incomparable, l’avaient bien compris. Ainsi, au temps de l’empereur Dioclétien, saint Pantaléon de Nicomédie, médecin de son état, fut condamné à être plongé dans un bain de plomb fondu pour un grand décrassage final. Ouille. En l’an 306, ce fut au tour de saint Boniface, esclave d’une riche dame romaine, qui se vit contraint de boire une grande rasade fumante de ce fameux métal, si pratique, si malléable, si facile à faire fondre et à servir dans un verre à cocktail avec un petit parasol dessus (le fer, par exemple, entre en fusion à 1538°C. C’est une autre paire de manches pour l’obtenir à l’état liquide et en faire un mojito de la mort). Plus près de nous, en l’an de grâce 1610, l’assassin du roi Henri IV était supplicié à Paris au moyen de tenailles, d’huile bouillante, de résine, de soufre, et bien entendu, pour que la fête soit plus belle, de plomb fondu sur ses membres meurtris. « Monsieur Ravaillac », avait dit le sieur Achille de Harlay en rendant son verdict quelques jours plus tôt, « vous avez pété un plomb : il vous en cuyra ». À quoi l’accusé avait répondu du tac au tac : « Monsieur de Harlay ronchonne ; moy je n’ay besoing de personne ». Un échange resté dans les annales de la justice. Mais je m’égare.

Atelier de «Bleigießen» au réveillon
De nos jours, en Allemagne, faire fondre du plomb reste une activité ludique à pratiquer entre amis le soir de la Saint-Sylvestre. Il n’est plus rigoureusement nécessaire d’y occire au passage quelque malheureux hérétique ou de châtier les régicides dans dans un raffinement de supplices sadiques mais, plus benoîtement, le rituel est censé permettre de connaître son avenir pour l’année qui va commencer. Les bonnes choses se perdent, hélas. Mais c’est comme ça. J’ai donc l’honneur de vous présenter, chers Lecteurs, chères Vahinés, mes tous mes vœux de bonheur pour l’année 2014 ainsi que la tradition allemande du Bleigießen (prononcez « blaï-guiss-n»), qui veut dire, je vous le donne en mille, « faire fondre du plomb ». Faut pas chercher midi à quatorze heures. Enfin, parfois, si, mais pas cette fois.

vendredi 25 janvier 2013

La blanche Jérusalem

Hé ! Pssst. Vous êtes au courant de la l’incroyable nouvelle ? Il a neigé à Paris ! Complètement dingue ça non ? De la neige à Paris quoi ! De surcroît, en plein mois de janvier ! Le truc de foooouuuuu. J’ai loupé le phénomène météorologique de l’année, mais heureusement, grâce à Facebook et aux médias théoriquement «français» mais en réalité «intra-murossiens» avant tout, je n’en ai pas loupé le moindre floconnet, et ai pu m’extasier comme chacun devant une douzaine de photos du Canal St-Martin sous la neige, dix-sept angles de vue différents de la Place de la Concorde sous un manteau blanc, et environ vingt-trois clichés époustouflants du Sacré-Cœur de Montmartre se détachant à peine dans le blizzard. 

Allez, j’admets que je persifle un peu pour le plaisir de râler. Paris est sublime sous la neige, et c'est vrai qu’on ne se lasse pas d'admirer notre belle capitale délicatement nappée de blanc virginal. Merveille d’entre les merveilles, même les cohortes homophobes, omniprésentes ces derniers temps, subitement, ont disparu, se sont tues, comme emportées par une avalanche de candeur et de bons sentiments. Bonheur. Cela ne durera qu'un temps, mais quand même, savourons. 

Mais il fallait tout de même que je réagisse à cette débauche de photos enneigées sur les réseaux sociaux. Voici donc la réponse du Berliniquais à la bergère : quelques photos de la grande tempête de neige de janvier 2013 à Jérusalem, la plus spectaculaire qu’ait connu la ville depuis vingt ans. Et toc.

Le Dôme du Rocher, le Mont des Oliviers et les toits de Jérusalem enneigés
Si trois flocons à Paris constituent un événement sensationnel, que dire du sentiment qui prédomine lorsque 15 centimètres de neige tombent sur une ville située à la même latitude qu’Agadir ou que San Diego?

jeudi 15 mars 2012

Mars : «L’Hôtel de Glace»

Saperlipopette ! Déjà le 15 mars ! Eh bien à midi pile heure de Nogent-le-Rotrou, des millions et des millions de blogueurs francophones partout à travers le monde publient La Photo du Mois. Le thème du mois de mars, choisi par Blogoth (je crois) est «Glace».

Au moment où le thème a été annoncé, début février, nous grelottions de froid et le choix semblait tomber sous le sens. Un mois après, alors que les bourgeons font enfin leur apparition et que les jours s’allongent, difficile de se replonger dans les clichés d’hiver. J’ai donc décidé de faire totalement l’impasse sur mes 928 photos de Berlin pris dans les glaces et de proposer quelque chose de complètement différent.

mardi 6 mars 2012

La Gazelle et les colonies

«Gazelle !»

Pendant un quart de seconde, le mot résonne dans mes oreilles comme un écho lointain, un appel silencieux, un murmure assourdissant. Mais non, je ne rêve pas, quelqu’un m’a effectivement interpellé en disant «Gazelle !». Un autre quart de seconde passe, durant lequel mon cerveau ultra-rapide produit le raisonnement suivant :

1. Je ne suis pas sur une allée bruyante et parfumée du souk de Marrakech mais sur un trottoir enneigé et presque désert du Boxhagener Platz, par un triste après-midi d’hiver. Cet arôme qui flotte dans l’air, ce n’est pas du cumin ni du safran, mais les vapeurs épicées du Glühwein.
2. Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai pas le profil-type des touristes blondes à forte poitrine à qui cette gracieuse épithète est habituellement lancée par des vendeurs de narguilés en djellaba ou par d’aspirants Casanovas wesh-wesh adossés oisivement à un mur de la médina. Même affublé d’un lapin mort en guise de couvre-chef et engoncé dans un épais manteau, malgré la lumière déclinante, il n’est pas possible de me prendre pour une Anne-Camille en goguette en Musulmanie.
3. En fait, quand on y pense bien, l’inconnu a distinctement prononcé «gatselleuh», à l’allemande, bien comme il faut (ou pas) (enfin, je me comprends).

Bref, en un mot comme en cent, what the hell is going on?

mardi 14 février 2012

Beauté de Brrrrlin : Plaisir inéglaglable

Vous avez un peu froid ? Sans doute un peu moins maintenant, certes, mais quand même, juste pour me faire plaisir on va faire semblant de croire que c’est encore la Sibérie dehors, histoire d’être gentils avec moi chers Lecteurs et Lectrices, allez quoi... en plus c’est la St-Valentin aujourd’hui, raison de plus d’être sympas... Bref, voici sans plus attendre une vingtaine de bonnes raisons de surkiffer l’hiver à Berlin. Si après ça vous n’êtes pas convertis aux vertus de l’âge de glace, je ne peux rien pour vous... 



Lever de soleil sur la Spree entre Friedrichshain et Kreuzberg


 0°C –– Parce que ces nuits qui n’en finissent plus, ces journées ridiculement courtes où il fait un temps à ne pas mettre un Martiniquais dehors, c’est l’excuse parfaite pour faire ma loque tout le weekend durant. Pourquoi diable franchirais-je le seuil de mon appartement douillet ? Pour avoir le loisir d’admirer la riche palette de gris dans le ciel ? Pour écouter le concert de toux et d’éternuements et attraper la Schweinegrippe à mon tour ? Pour déraper sur les trottoirs ? Pour bousiller mes semelles sur ces ridicules gravillons anti-glisse ? L’hiver, c’est le moment où je me fais volontiers casanier et profite à fond de mon petit chez-moi.

dimanche 12 février 2012

Patin

«Hey Janne, ce serait trop chanmé quon aille faire du patin à glace ! Cest super, il y a tout plein de lacs gelés ! On pourrait aller à la Rummelsburger Bucht, derrière Ostkreuz. C’est parfait pour faire une grande balade sur une immense surface gelée en toute sécurité !
– Oui mais il faut des patins pour ça. Je suppose qu’ils n’en louent pas là-bas ? Ce n’est pas comme à la patinoire.
– Oui il faut ses propres patins. Tu n’en as pas ?
– Si, mais chez mes parents, à Utrecht.
– Oh non !
 Et si.
 Bah j’sais pas, moi. Rachètes-en !
 No way

«Hey Pierre, tu as des patins, histoire qu’on aille ensemble au lac ce weekend ? C’est mille fois mieux qu’à la patinoire !
– Je voudrais bien, mais ils sont chez mes parents, à Lausanne.
– Oh non, t’es lourd !»

jeudi 2 février 2012

Jeudi, un ami qui vous veut du bien

Il y a quelques trucs que j’aime bien avec l’hiver berlinois. D’abord, tout le monde adooooore s’en plaindre. C’est tout simplement obligatoire : il fait froid, il fait moche, il fait moche et froid. Donc on se plaint. Quand il ne fait pas si froid que ça, eh bien c’est précisément cela le problème : il ne fait pas froid, donc ce n’est pas normal, donc tout le monde se plaint de plus belle de ne pas avoir un «vrai» hiver (et moi aussi, pour le coup). Et puis il fait nuit tôt, c’est glauque. Donc on se plaint. Puis, soudain, il fait re-froid, et la chute des températures déclenche mathématiquement un accroissement de l’intensité des lamentations  : aïe, aïe, aïe, qu’est-ce que ça caille, ouille, ouille, ouille, on se pèle les c... euh..., les cubitus, on se pèle les cubitus «sich die Ellenbogenbeine abschälen»c’est une vieille expression brandebourgeoise, vous ne saviez pas ? Pour ceux qui me croient pas et qui rigolent, c’est pas plus crétin que «il gèle à pierre fendre» comme dicton, d’abord. Bon. Hum, hum. Pardon, j’ai perdu le fil. Où en étais-je déjà ?

dimanche 22 janvier 2012

Une plage en hiver

Allô, allô, monsieur l’ordinateur,
Dites-moi, dites-moi, où est passé l’hiver. 
Si comme moi vous êtes venu au monde au tout début des années 1980, ou alors disons à la fin des seventies, alors il y a de grandes chances que vous connaissiez par cœur ce hit planétaire de Dorothée. À moins, bien sûr, que vous ayez été élevé(e) dans la secte du Mandarom et que vous ayez été privé(e) de télé pendant toute votre enfance. Si tel est votre cas, je ne sais pas ce qui est le plus tragique dans votre situation : avoir grandi dans une secte de fêlés et avoir probablement été l’objet de la sollicitude un brin déplacée d’un pseudo «Messie cosmo-planétaire» aux mains baladeuses pendant vos tendres années, ou alors ne pas avoir pu vous gaver de BN et de dessins animés du Club Dorothée en rentrant de l’école, chaque après-midi, des années durant. Dans tous les cas, vous devriez traîner vos parents devant les tribunaux, ils l’auront bien mérité, les sagouins maltraiteurs d’enfants.

lundi 2 janvier 2012

L’armistice du 1er janvier

Chers amis lecteurs, chères Vahinés de toujours, je vous souhaite une très belle année 2012 ! 

1er janvier 2012 à Boxhagener Platz

mardi 13 décembre 2011

Der Vater Weihnachten ist eine Müll! (*)

Comme les masques tombent, amis lecteurs. Et avec eux, nos illusions de vivre dans un monde d’amour, de joie et de Bisounours où l’on chante à la ronde dans les prés, nus pieds sur l’herbe verte et des couronnes de fleurs dans les cheveux. Tout y passe. Il y a d’abord eu les Schtroumpfs. Ah les Schtroumpfs ! Nos attachants petits héros bleus ? Un gang de dangereux fanatiques totalitaires, fascistes, stalinistes et antisémites ! Rien que ça ma bonne dame. Puis ce fut au tour de la Panthère rose: l’attachant félin au flegme légendaire a été démasqué et s’est montré sous son vrai visage d’assassin complice d’un groupuscule néo-nazi ! Argh ! Il y a eu «Phoenix Jones». Vous n’en aviez peut-être jamais entendu parler, mais c’est le nom sous lequel était connu le véritable super-héros aux (presque) véritables supers pouvoirs qui sévissait faisait régner l’ordre dans la région de Seattle. Une sensation dans la région et déjà au-delà. Puis... bam ! Ayant pris trop à cœur sa mission de Don Quichotte, alors au faîte de sa gloire, il s’est attiré les foudres de la maréchaussée (la vraie) et a été arrêté comme un vulgaire malfrat, menotté et interdit d’exercer son hobby de justicier masqué. La pègre s’en frotte les mains.

Et quand on pensait que la série noire allait s’arrêter, voilà qu’une nouvelle affaire éclate au grand jour, ternissant la réputation d’une nouvelle icône de la bonté et du bien dans ce monde de brutes. Le coupable, cette fois-ci, n’est nul autre que le Père Noël : depuis la semaine dernière, un inconnu déguisé en Santa Claus rôde dans les marchés de Noël de la capitale et propose des verres de schnaps aux passants, invoquant comme motif de célébration la naissance de son enfant. Malheur aux naïfs qui se laissent prendre et boivent de cette liqueur : le breuvage qu’il leur sert contient un poison, peut-être la fameuse «drogue du violeur», provoquant chez les victimes des vomissements et parfois la perte de connaissance. Au moins huit jeunes hommes et femmes ont été hospitalisés à ce jour, et le malfaiteur court toujours. Cela dit, il aura bien plus de mal à refourguer son philtre d’amour désormais, car ses sinistres manigances sont maintenant connues de tous.

Émoi dans la ville
Où veux-je en venir avec tout ceci? C’est bien simple : Noël à Berlin, ça craint du boudin. L’an dernier et les années précédentes, il y avait de la neige à profusion, et nous nous blottissions les uns contre les autres dans les Weihnachtsmärkte, avides de féerie et assoiffés de Glühwein. En revanche, Noël 2011, c’est un programme nettement moins réjouissant : beaucoup de pluie,  un vent soutenu et des fous furieux qui s’attaquent aux jeunes filles sur les marchés.

C’en est trop. Je m’en vais comme un prince, la tête haute. Lorsque vous lirez ces lignes, je serai probablement dans l’avion qui m’emmène dans ma Heimat, au pays. On y fête Noël sans neige, sans marchés, sans vin chaud et sans Feuerzangenbowle, sans Lebkuchen et sans Plätzchen, mais avec beaucoup d’autres traditions qui remplacent avantageusement ce folklore germanique. Ou alors je serai en rade à l’aéroport de Berlin-Tegel, mes bagages éparpillés autour de moi, écœuré et me maudissant d’avoir choisi de prendre (et forcément, raté) le premier avion pour Paris, moi qui suis tout sauf matinal. 

Allez, espérons que non, et que je pourrai vous parler un peu de Martinique en étant sur place, pour changer. Je ne vous souhaite pas encore un joyeux Noël car je compte bien continuer à écrire pendant ce séjour antillais. Alors à très bientôt !

(*) Le titre de ce billet signifie, vous l’aurez compris, «Le Père Noël est une ordure», dans une traduction tellement littérale que je crois qu’elle ne veut rien dire en allemand. Le vrai titre du film en bon allemand, ce serait plutôt Da graust sich ja der Weihnachtsmann.

Marché de Noël, neige et fête foraine près d'Alexanderplatz, décembre 2010. C'était mieux avant !

mardi 6 décembre 2011

Berlina Vista Social Club

Votre mission, si vous lacceptez, sera de passer votre samedi, de 10h45 à 16h45, soit la quasi-totalité des heures de jour, au marché de Noël de Spandau pour les bonnes œuvres.

15h45 : la nuit (et la pluie) tombe déjà au marché de Noël de Spandau
Chers amis (depuis le temps que nous nous connaissons, permettez-moi cette familiarité), saviez-vous que votre dévoué chroniqueur n’est pas qu’un simple noctambule qui hiberne le jour et hante les dancefloors la nuit tel un vampire mélomane assoiffé de basses et de naïves oies blanches, mais est aussi un type formidable et chevaleresque qui a un cœur gros comme ça ? Inutile de m’envoyer des compliments par brassées, vous me feriez rougir, tout noir que je suis. Et puis vous pouvez réserver vos éloges pour le jour où je recevrai le prix Nobel de la Paix, ou de Littérature, ou les deux. Faites place, Aung Sans-Souci, Nelson Mandale, et autres, euh, Barack Obama (?), j’arrive ! Écartez-vous, Sergent García Márquez, José Tagomago, Günter Supergrass, je débarque en trombe parmi vous ! Comment-ça le blogging n’est pas un genre littéraire reconnu ? Ils vont se mettre à la page, oui, ces vieux croutons décatis de l’académie suédoise ?

Bref, il fut un temps, désormais fort lointain, où à l’occasion du Téléthon je donnais de ma jeune personne sans compter les heures ni les kilomètres ni les degrés en-dessous de zéro, je m’épuisais nuit et jour, défiais l’hypothermie avec mes amis animés du feu sacré, et, une fois achevés nos défis sportifs, transis, affamés, amaigris, nous bombions le torse et remettions, fiers comme Artaban, un fabuleux chèque 918,04 francs à l’Association contre les myopathies. La Dame de l’AFM, attendrie et compatissante, nous pinçait affectueusement la joue, nous tapotait gentiment l’épaule, nous complimentait chaleureusement pour nos efforts surhumains. Et tout ça en apnée, car la joyeuse troupe de sportifs au grand cœur ne sentait pas la rose printanière au moment de la remise du butin, après trente heures de suées, pensez donc. Ah, les émouvants souvenirs que voilà.

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Entre-temps, j’ai mis une frontière et un bon millier de kilomètres entre la grognasse Madame de l’AFM et moi, et d’autres jeunes et moins jeunes sportifs zélés ont repris le flambeau des exploits annuels pour la bonne cause. Mes prouesses sportives ont pris un tour nettement moins altruiste, et côté social, je me contentais vraiment du strict minimum, c’est à dire rien du tout. Jusqu’au jour où j’ai découvert qu’il y avait, ici même, en Allemagne, des pauvres.

Non, pas des pauvres du genre qui doivent laver eux-mêmes leur Mercedes ou qui, pis encore, sont réduits à rouler en Boxster, la fameuse «Porsche du pauvre» de sinistre réputation, mais des milliers de vrais nécessiteux en grande détresse, qui au quotidien tirent véritablement le diable par la queue. Le slogan «pauvre mais sexy» qui, on le saura, fait depuis des lustres la fierté de la capitale de la coolitude, comme une strip-teaseuse s’enorgueillirait se trémousser en string jauni et rapiécé (et le pire c’est que ça doit sûrement exister, mmmh), n’est pas tombé de la lune. Parallèlement à cela, dans ce monde de fous dans lequel nous vivons, de 6 à 20 millions de tonnes de denrées alimentaires tout à fait saines et comestibles finissent à la poubelle, chaque année, rien qu’en Allemagne. J’en conviens qu’en Germanie, la notion de denrée alimentaire «saine» et «comestible» n’est pas la même que chez nous, mais là n’est pas le propos... 

De fil en aiguille, de hasard en coïncidence, j’ai frappé tout récemment, avec Janne, ma complice de tous les mauvais coups, à la porte de la «Berliner Tafel» («La Table de Berlin»), une sorte de banque alimentaire teutonne, afin de pimper la scène bénévole locale. Pimper, comme dans «Pimp my ride», aber natürlich, alors allons-y donc et pimpons gaiement. Pour éviter d’alourdir la phrase précédente, je n’ai pas précisé que chaque mois, juste dans la Bundeshauptstadt, la Berliner Tafel vient en aide à plus de cent mille résidents en grande difficulté, et «sauve» un demi-millier de tonnes d’aliments qui en Allemagne passent pour «sains et comestibles» (alors qu’en France on les jetterait direct à la décharge et on aurait mille fois raison de le faire, nan mais c’est vrai quoi à la fin, ras-le-bol de cette bouffe dégueu jour après jour). Bien entendu, les denrées saines et comestibles en question (OK j’arrête) sont collectées avant d’avoir atterri dans la benne à ordures, hein, rien à voir avec le mouvement «déchétarien», n’est-ce pas, alors n’allez pas vous imaginer quelque fantaisie de cet acabit. Voilà c’est dit, vous savez de quoi il en retourne. Des mecs dévoués et intelligents qui aident les nécessiteux tout en réduisant le gaspillage insensé que produit notre société malade, faisant ainsi d’une bière deux goûts, zelon un ticton deudon pien gonnu, ach so. Notre première mission, en forme de bizutage : animer un stand d’information de la «Tafel» au marché de Noël de Spandau pendant toute une journée, donc.

Spandau, c’est encore Berlin, mais ce n’est pas la porte d’à côté, oooh que non. Le district le plus occidental de la capitale, banlieue résidentielle assoupie, est à 20 km à l’ouest de notre Kiez de Friedrichshain, soit plus que la distance qui sépare le centre de Paris du cœur de Versailles (si tant est que Versailles ait un cœur, mais c’est un tout autre débat), et non, je ne vous pipote point, ce n’est pas le genre de la maison voyons. Au passage, quand on pense que la S-Bahn met 40 minutes pour parcourir lesdits 20 km, on se demande comment diable on ose l’appeler S-Bahn, avec un S qui veut dire, vous l’aurez deviné, schnell. Mais passons. En plus de ce considérable éloignement, disais-je, Spandau est encore plus pauvre mais moins sexy que la moyenne berlinoise (je préfère ne pas imaginer quel genre de strip-teaseuse ça donnerait, ou alors si, en fait j’imagine très bien mais je garde ça pour moi, rrrrr...), ce qui fait que c’est vraiment le genre de quartier où l’on ne s’aventure pas sans raison, à moins d’être un(e) explorateur/trice dans l’âme et d’avoir du temps, beaucoup (trop ?) de temps à perdre. C’était donc notre premier voyage outre-Havel.

Samedi, 10h30. Le train grince et se tortille lentement à travers des paysages inconnus. On a passé le Stade Olympique, puis franchi le Rubicon la Havel. Les gares portent des noms peu familiers, comme Stresow ou Pichelsberg. Mais Janne et moi avons d’autres préoccupations que cet environnement nouveau. Au stade ultime de la procrastination, nous déchiffrons et commentons fébrilement nos 4 pages d’instructions : arriver 10 minutes à l’avance, aller chercher les clés du stand et la caisse de petite monnaie chez Herr Untel à la Jüdenstraße (non mais franchement...), ouvrir le cabanon et organiser le présentoir, et bien sûr accomplir les tâches détaillées dans la liste de consignes tout en respectant un certain nombre de règles de bon fonctionnement. «Zut alors ça veut dire quoi ce mot, “zugunsten”, tu sais toi ? – Nan, aucune idée. – Bon tant pis, on cherchera tout à l’heure sur internet si on en a vraiment besoin». Ça n’a pas l’air sorcier de s’en sortir, mais nous nous étonnons malgré tout d’être ainsi livrés à nous mêmes, deux petits nouveaux même pas germanophones, face à l’inconnu. À ce moment précis, une femme que nous n’avions pas remarquée s’adresse à nous dans un allemand aux fortes intonations américaines.

La mairie du district de Spandau, "embellie" d'une
très jolie tour carrée tout en béton
«Hallo, vous êtes de la Berliner “Taffle” ? Vous allez au “Spandower Weihnacktsmarket” ? [marché de Noël de Spandau, en allemand américanisé, NDLR]
– Oui !
– Ah, super, moi aussi. Je comprends un peu le français et je vous ai entendu dire “Morgenschickt” [en fait, “équipe du matin” se dit “Morgenschicht”, sauf quand on a un fort accent ricain] à deux reprises, alors j’ai supposé que vous êtes les deux Français que je devais rejoindre au marché de Noël ce matin. Étonnant que nous nous retrouvions par hasard dans le même wagon du même train. Au fait, je m’appelle Deborah.
– Janne, enchantée.
– Jason-Isidore, ravi.
– Justement avec Isid’ on était en train de se demander si on allait être juste tous les deux ou si quelqu’un de la maison allait passer la journée avec nous. On est nouveau alors ça fait bizarre d’être lâché comme ça dans la nature.
– Ah, vraiment, vous êtes nouveaux à la Taffle ? Comme c’est drôle, moi aussi !»

Une Américaine, une Hollandaise, un Martiniquais, 100% de bleusaille, 0% de germanophones : voici donc l’équipe gagnante à qui est confiée la lourde responsabilité de gérer le stand de la Berliner Tafel pendant six longues heures où tout peut arriver. J’adore ce genre d’entrée en matière. Faut pas avoir peur des défis dans la vie.

Terminus Spandau : tout le monde descend. En fait il ne restait plus que nous dans le train de toute façon, puisque personne ne va jamais à Spandau de son plein gré. Nous nous répartissons les tâches : Deborah va chez Herr Untermensch pour récupérer les clés et la caisse, Janne et moi achetons un petit-déjeuner sur le pouce. Nous nous retrouvons ensuite à la cabane, l’ouvrons et le sécurisons avec l’aide d’un joueur de flûte de Pan mobilisé pour l’occasion, allumons le chauffage au gaz, organisons le stand, et nous voilà fin prêts ! Watch out, Spandau, l’équipe de choc de la Tafel est au taquet.


«Schönen guten Tag, wir sind die Berliner Tafel. Eine kleine Spende?
– [Énorme vent : la cible ne réagit pas et passe son chemin].
Einen schönen Samstag!
– [Réponse marmonnée machinalement entre les dents, sans même changer de cap] Danke, ebenfalls.»

C’est fascinant à quel point on se reconnaît dans l’attitude de ces passants qui ne veulent surtout pas être sollicités. J’ai été si souvent à leur place. Combien de stratagèmes ai-je utilisés pour ne pas croiser le regard de ces importuns en ciré rouge ou en t-shirt vert, ou alors m’en débarrasser au plus vite ? Je ne compte plus le nombre de fois où je n
’ai pas hésité à changer de trottoir, à faire un énorme détour, ou à sortir mon téléphone et faire semblant d’être en communication, afin de ne pas être dérangé par ces enquiquineurs. Non je ne veux pas devenir adhérent. Tiens à propos d’adhésion, t’es un sacré pot de colle, ducon, allez casse-toi. Non, je n’ai pas de monnaie. Non, isch spresche keïne Doïtsche, en’schüldigund. Non, je n’ai vraiment pas une minute là. Non, je ne veux pas donner. Non, je ne veux pas sauver les pauvres / les jeunes des quartiers / les femmes battues / la forêt amazonienne / les p’tits n’enfants d’Afrique avec plein de mouches sur la figure / les baleines / les pandas / les hyènes albinos à trois pattes / les malades des écrouelles / les veuves et les orphelins / les sinistrés de tel ou tel désastre à 10.000 km / Willy / le soldat Ryan / le monde. Non. Vous m’entendez ? C’est non. Non ! NOOOOOON !!!

Partant de là, il est très facile de comprendre la réticence des visiteurs du marché de Noël, et donc de ne pas se décourager à cause du nombre de refus. En fait, cette opération est à vivre plus comme un défi qu’autre chose. Nous le relevons avec fraîcheur et espièglerie, dans la bonne humeur qui sied à notre relative «jeunesse» au milieu de cet océan de retraités teutons. En plus, une pointe d’accent français, hollandais ou américain, c’est loin d’être un handicap pour s’attirer la sympathie du public, du moins sa curiosité. Si nous avions été turcs, il aurait fallu trouver autre chose, sans nul doute... Et malgré le fort taux de refus, rien que l’expérience d’observation sociale en vaut le détour. Nous voulions «rencontrer des gens», et nous avons été servis.



Avouez qu'ils sont complètement irrésistibles
«Bonjour Madame. Vous voulez faire un petit don à la Berliner Tafel ?
– Ah, bonjour jeune homme, me répond une voix chevrotante. Où avez-vous trouvé ces petits rennes décoratifs ? Ils sont superbes. C’est exactement ce que je cherche depuis des semaines, mais il n’y en a plus chez Lidl ni nulle part ailleurs.
– Euuuuuuuhhh... baah... je sais paaas... euuh.
– Vous ne voulez pas me le vendre ? Vous en avez trois, j’en veux juste un. Ils sont tellement mignons.
– Baahh, non désolé, ils ne sont pas à vendre... euuuh, vous savez, ça peut avoir été prêté par un membre, j’en sais trop rien, moi.
– Mais si, allez quoi, soyez gentil et faites donc plaisir à une vieille dame.
– Je voudrais bien, mais je suis tout nouveau. Je peux pas prendre ce risque. Je ne sais pas si on peut donner ou vendre la déco.
– C’est bien dommage. Au revoir.
Schönen Samstag!»



En fait quand on y pense, c’est tout à fait normal de se souhaiter un «bon samedi» en Allemagne.

«Schönen guten Tag, eine kleine Spende für die Berliner Tafel?
– Ah, des jeunes qui s’engagent. C’est super ce que vous faites.
– Alors vous voulez bien nous soutenir ?
– Je suis moi-même bénéficiaire. Bon courage les jeunes.
– Merci, bon samedi après-midi !»

Il fait un froid humide et venteux, du genre qui s’infiltre sous nos vêtements : le pire qui soit. Des averses s’abattent sur le marché. Génial. On imagine l’horreur que ça doit être pour les forains qui passent trois, quatre, cinq semaines sur les marchés de Noël, chaque jour. Mais au moins les visiteurs du marché ne cherchent pas à les éviter à tout prix. Les passants pressent le pas, se courbent pour faire face à la bourrasque. Ceux qui croisent malencontreusement notre regard ajustent vite fait leur chapeau sur leur front ou se cachent rapidement derrière leur parapluie, providentiel bouclier multi-usages. Les seuls qui s’en moquent, ce sont les enfants, tant qu’ils reçoivent des cadeaux.

Avec l’arrivée de la pluie et du vent, les choses se calment. On a faim. Il est temps d’aller s’acheter une bonne Bratwurst grillée. On y va à tour de rôle, un par un.

«Bonjour Madame, comme vous voyez, nous représentons la Berliner Tafel. Vous pouvez faire un don si vous voulez.
– Je suis membre moi-même, je passais pas ici et je voulais voir si tout allait bien.
– Ça peut aller, comme vous pouvez voir.
– Mais... vous savez n’avez pas le droit de manger dans la cabane, jeune homme ? Avez-vous bien lu le règlement ?
– Mais, euh, vous comprenez, il fait froid et il pleut des trombes d’eau dehors, et pis, et pis...
– Bon, on va dire que ça va pour cette fois, exceptionnellement. Sinon, vous avez besoin d’un coup de main ?
– Non, ça va, on s’en sort comme on peut. En plus il n’y a pas foule en ce moment. Pardon, un instant [à une autre dame] Bonjour, vous voulez faire un don à la Tafel ?
– Non, je veux un petit renne. Vous n’avez pas changé d’avis ?
– Bah honnêtement je ne peux vraiment pas prendre ce genre de décision.
– Alleeeeeez !
– Désolé Madame... bonne fin-de-samedi-après-midi.
[L’autre vieille donneuse de leçons ne compte pas nous lâcher les baskets] Et vous comprenez, moi l’an dernier j’avais rapporté des supports pour mieux mettre en évidence les cartes de vœux que nous vendons, c’était beaucoup plus joli sur le présentoir, et bla-bla-bla, et ma fille qui devait peut-être venir avec son mari cet après-midi, et patati et patata, et j’ai deux itinéraires possibles pour rentrer à Schöneberg, soit avec la Ringbahn mais ça me fait un changement soit je prends le bus et c’est direct, et tout ce que je raconte est passionnant n’est-ce pas les jeunes, et ainsi de suite, ainsi de suite.»

L'unique source de chaleur de la journée...
Notre petite hutte en bois où on se gèle a beau ressembler à un théâtre de marionnettes, ce sont nous les occupants qui nous trouvons en position privilégiée pour observer la comédie humaine dans toute sa splendeur. Et quel spectacle. Des radins et des généreux. Des taiseux et des radoteurs qui nous tiennent la jambe à n’en plus finir. Des familles immigrées et des retraités allemands. Des malotrus grognons et de chics types. Des gens qui viennent juste demander leur chemin et filent sans demander leur reste. Des alcoolos, des gens à côté de la plaque. Des personnes qui s’arrêtent à bonne distance, préparent leurs pièces ou leur billet, viennent déposer leur don en vitesse et s’en vont aussi vite. Je hèle sans vergogne tous les Africains que je vois passer, espérant faire jouer une hypothétique «solidarité noire». Les ficelles sont peut-être un peu grosses. Quoi qu’il en soit, mon taux de réussite avec eux stagne autour de 0%. De temps à autre, Janne et Deborah partent en commando dans les allées du marché pour récolter plus de dons, et ça marche. Mais par ce sale temps, elles ne tiennent jamais bien longtemps, et nous nous retrouvons vite tous les trois dans le cabanon.

«Donnez-moi un renne, je vous dis !
– Mais non enfin !
– Juste un renne. Je veux un renne. Donnez moi un renne !! Myyyyy Precioussssssssss!
– Mais allez vous-en ! Laissez-nous tranquilles ! You shall not pass! (comme dirait l’autre)»

16h30. Il fait déjà nuit noire, et nous en avons un peu ras-le-bol. L’engagement social, la comédie humaine, mine de rien, c’est comme la musique techno : c’est sympatoche entre amis, mais au bout de six heures, on en a vraiment plein le dos.

«Schönen guten Tag, eine kleine Spende für die Berliner Tafel?
– C’est bon, calmez-vous, on est là pour prendre la relève.
– Non ? Sérieux ? Enfin ! Alléluia !»

C’est l’heure de la délivrance. Nos remplaçants (deux Allemands bon teint ceux-là) sont des bénévoles confirmés. Ils expédient les procédures que nous avions oubliées de suivre : quelques papiers à remplir ici et là, deux-trois vérifications à faire... Mais tout compte fait, on dirait que nous avons assuré notre permanence sans faire de grosse bêtise. Ils nous rassurent sur notre maigre bilan : c’est normal de n’avoir vendu aucune carte de vœu ni aucun bouquin. Tout va bien. Nous n’avons pas coulé ni décrédibilisé la Tafel, ni mis le feu à la baraque, donc pour une première, c’est plutôt réussi. Transis de froid, épuisés, mais soulagés, nous quittons notre cabanon rustique mais attachant (enfin, presque).

Un dernier petit tour dans les allées du Spandauer Weihnachtsmarkt. Soit dit en passant, c’est un très joli marché de Noël qui saura récompenser ceux qui se seront aventurés de l’autre côté de la Havel. Enfin, nous sautons dans le train, ravis de la perspective d’une bonne sieste au chaud à la maison, avant une énorme soirée de teuf pour nous récompenser de nos efforts.

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mardi 15 novembre 2011

Novembre : «Au bout du monde»

Au hasard d’une promenade virtuelle dans l’univers quasi-infini de la blogosphère mondiale, un jour où je sautillais d’un blog à l’autre pour tromper l’ennui qui m’accablait au bureau devant d’arides tableurs Excel, et me rendais progressivement à l’évidence tragique que mon blog génialissime, auquel je consacre tant de temps, n’est qu’une infime poussière, une quantité négligeable dans l’immensité de la galaxie du web 2.0, je suis tombé nez à nez avec une communauté ma foi fort sympathique de blogueurs francophones, «La photo du mois». Le principe est très simple : le 15 de chaque mois, les membres du groupe s’obligent à publier, lorsqu’il est 12 h tapantes à Berlin, euh non pardon, à midi heure de Paris bien évidemment (ah mais suis-je bête, c’est tout pareil), une photo sur leur blog, selon un thème donné qui a été choisi par un membre du groupe et validé par la communauté.

J’ai été immédiatement abasourdifié par la renversitude inouïe de ce concept, et j’ai eu envie de participer, pour m’intégrer fissa à cette communauté trop cool. Il y a déjà eu un bon paquet de photos du mois sur tout plein de thèmes depuis l’année dernière. Ce mois-ci, le thème proposé est : «Au bout du monde». Sympa, pour moi qui aime les voyages.

Gay pride in the sky? Que nenni.
M’étant inscrit complètement à l’arrache ce weekend, je n’ai pas eu le temps de me rendre au fin fond de la Patagonie pour dénicher la perle rare, et ai dû me contenter de mes archives. La photo ci-dessus a été prise, par moi ou par un de mes proches amis (je ne sais plus du tout, très honnêtement), quelque part en Laponie suédoise, à 200 km et des poussières au nord du cercle polaire, le 11 décembre 2004. Ouille, ça date pas d’hier ! Bon, la photo, bien qu’elle dégage fidèlement l’impression de solitude qui nous submerge dans ce fichu trou paumé où on se les pèle de ouf beau pays enneigé, n’est pas méga parlante à elle seule, alors je vais vous raconter son histoire : comme vous pouvez le deviner en admirant ce magnifique crépuscule, il est à peu près... 11h45 du matin ! Eh oui, à cette époque, l’aurore et le crépuscule ne font qu’un, offrant trois petites heures de relative clarté par jour, une généreuse miséricorde, pendant lesquelles le ciel a cet aspect, du moins quand il ne neige pas l’Armageddon de sa race... Dès 13 heures, les ténèbres épaisses règnent à nouveau, sans partage, jusqu’au lendemain vers 10 heures. Et la température ? Ma foi, plutôt clémente pour un mois de décembre en Laponie : un petit -15°C tranquille, et sans un souffle de vent. Même à Berlin on a vu bien pire...

Dans cette contrée frigorifiée où nous avons organisé un mémorable séjour polaire, avec mes amis étudiants Érasmus, le soleil s’était couché pour la dernière fois quelques jours plus tôt et ne devait pas pointer le bout de son nez avant la mi-janvier, longtemps après notre départ. À presque deux heures de vol plein nord depuis Stockholm (qui déjà n’est pas tout à fait le centre du monde, il faut l’avouer), puis une heure ou deux en 4x4 sur des pistes enneigées depuis la ville minière de Kiruna, léthargique et passablement déprimante, et pour finir, 3-4 heures en traîneau à chiens sur le fleuve Torne gelé, sous les étoiles et la danse irréelle des aurores boréales, il n’y a pas à dire, nous avions littéralement atteint le bout du monde, un endroit que même le soleil snobe  en beauté un bon mois par an, c’est dire.

Tout comme le soleil, les Stockholmiens bon teint préfèrent éviter cette région glaciale, et beauxoup d’entre eux n’ont jamais mis les pieds en Laponie de toute leur vie. Pourtant, c’est une expérience à vivre, promis. Comment survivre en Laponie ? Oh, avec des choses simples : porter des vêtements très très chauds, de préférence achetés sur place, et superposer 7 couches minimum, ne pas passer trop de temps dehors, se chauffer au poêle mais sans forcer, aller au sauna (au poêle) au moins deux fois par jour, se doucher un jour sur deux en n’oubliant pas de mettre son gel douche à décongeler avant d’aller au bain, adopter une alimentation diversifiée (ragoût de renne, steak de renne, grillades de renne, bourguignon de renne, etc.), boire de la vodka dès la tombée de la nuit pour mieux apprécier le spectacle des aurores boréales, et aller dormir sous des couvertures en peau de renne soyeuse... Que du plaisir !

Si vous voulez vous rendre à l’«Ice Hotel» de Jukkasjärvi, dans les banlieues huppées de Kiruna, depuis les prés verdoyants de Chilleurs-aux-Bois, vous n’avez qu’à suivre le guide !

Envie d’un petit supplément d’évasion en cette mi-novembre ? Allez donc voir les photos de :

100driiine, 4 petits suisses dans un bol de riz, A&G, Agnès, Alexanne, Alice, Anne, Aude, Babou, blogoth67, Boopalicious, Calamity Scrap, Carnets d'Images, Caro, Cathy Brocard, Cécy, Celiano, Céline, Céline in Paris, Champagne, Cherrybee, Cindy Chou, Clara, Claude, Le-Chroniqueur, Cynthia, Doremi, Dorydee, Dr.CaSo, E, Emma, Fabienne, Filamots, Florian, florianL, François, Frankonorsk, Frédéric, Guillaume, Gilsoub, Gizeh, Glose, Grignette, hibiscus, Hugo, Ines meralda, Isabelle, Jean WILMOTTE, jen et dam, JoAnn, Karrijini, Krn, Kyn, La Fille de l'Air, La Madame, La Papote, La Parigina, Laurabreizh, Laure, L'azimutée, LE BOA BLEU , Le-Chroniqueur, Le Loutron Glouton, Le Mag à lire, le via carmina, Les voyages de Seth et Lise, lesegarten, Lhise, Lucile et Rod, M, M.C.O, magda627, Mandy, Manola, margote05, Margouia, Marie, Marion, Maureen, M'dameJo, Mérantaise, Nathalie, Niwatori, Nolwenn, Nomade57, Noon, Olivier, Onee-Chan, Ori, Où trouver à Montréal? , Rene paul henry, Sébastien, Sephiraph, Sinuaisons, Sprout©h, Stephane08, Surfanna, Tam, Tambour Major, Terhi, The Mouse, Thib, Titem, Un jour-Montreal, Urbaine, Urbamedia, Vanilla, Viviane, Xavier Mohr, au bout du monde.

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mercredi 2 mars 2011

On a testé : Ski low-cost et humour gras en Tchéquie

Le printemps arrive ! Ma vaillante ciboulette, dont je ne suis pas peu fier, a survécu à la grosse offensive hivernale de ces dernières semaines, une agression météorologique qui pourtant n'était pas loin d'égaler en traîtrise et en cruauté l'opération Barbarossa de 1941. De frêles tiges vert tendre sont donc les vainqueurs incontestés de cette confrontation épique face aux forces mortifères du gel, malgré ma décision de les laisser faire face à leur destin, dehors, par -10°C voire moins. Je n'ai pas eu à regretter d'avoir laissé la jardinière à l'extérieur. Comme aiment à dire les Allemands, was uns nicht umbringt, macht uns stärker, un dicton aux étranges accents proto-fascistoïdes selon moi (et qui d'ailleurs est le résultat de la déformation d'une citation de Nietzsche, ceci explique cela), que l'on peut traduire par "ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort". Mais passons, ma ciboulette meurtrie et rabougrie est donc plus forte. Mais bel et bien victorieuse, et c'est toute la ville qui se met lentement au diapason : les jours se sont considérablement allongés, le soleil règne sans partage dans un ciel d'un bleu pur, la glace grinçante, qui avait vite très vite repris ses droits sur la Spree et les canaux, disparaît du paysage, et vers midi, oui, on ose à peine le dire, on se le chuchote furtivement, il fait une douceur quasiment printanière, c'est-à-dire environ 4°C si on se penche par la fenêtre juste au-dessus du radiateur.

Et comment mieux dire adieu à l'hiver qu'en allant le titiller, le narguer une dernière fois, sur les terres où il s'est retranché et fait encore régner sa terreur blanche ? Il ne faut pas laisser mourir le tyran déchu qui nous a maltraités sans le moquer une dernière fois, mais prudemment, car il inspire encore la crainte et a peut-être quelque ultime pouvoir de nuisance, le despote retors. C'est donc chose faite depuis ce weekend, une fois de plus avec mes inséparables collègues. Malheureusement, nous n'avons pas pu partir avec la tribu "Erasmus" au complet cette fois-ci, Steven le Sino-Canadien étant retenu dans un pays (encore calme) du Golfe et Diana l'Espagnole recevant la visite de ses parents à Berlin. Les absents ont été remplacés par des Français, ce qui présentait toutefois au moins deux avantages : moins de complications en cas de contrôle d'identité (mais il n'y en a pas eu, malheureusement, cela n'aurait pas été déplaisant de se voir réclamer nos "Moultipass" par une fliquette tchèque façon Milla Jovovich dans Le Cinquième Élément), et, pour une fois, la possibilité de bavarder et de plaisanter dans notre langue maternelle pendant deux jours entiers ! C'est donc entre Français que nous sommes partis défier la poudreuse, ou ce qu'il en reste, et cette fois, non pas dans la lointaine Autriche, mais en République Tchèque toute proche. Le trajet deux fois plus court depuis Berlin était en définitive un argument sacrément persuasif.

Direction : le massif de Krkonoše, les "Monts des Géants", une région reculée, à cheval sur la frontière polonaise, entre la ville tchèque de Liberec et Jelenia Góra en Pologne (ça c'est pour que vous puissiez situer la région sur une carte sans difficulté). Nous sommes au cœur du Sudetenland, ces confins montagneux autrefois germanophones qu'Hitler a arrachés à la Tchécoslovaquie d'alors, rapprochant inéluctablement l'Europe de la guerre. Aujourd'hui, ces montagnes sont pacifiées, tchèques bon teint comme la Staropramen, et les très nombreux visiteurs allemands, envahisseurs voyants, n'ont aucune intention belliqueuse. Quant au nom des "Monts des Géants", il tient de l'hyperbole assumée sans complexe, vu qu'il désigne quelques collines culminant à 1300 mètres d'altitude, soit moins que les Vosges ou que la Montagne Pelée. Ceux qui s'attendent à l'Himalaya risquent d'être déçus.



L'arrivée à la station de Rokytnice nad Jizerou, deuxième plus grande station de sports d'hiver du pays, a été bien plus compliquée que prévu : nous nous sommes retrouvés à un col fermé, le fameux Bílý Potok, à seulement 10 km du but. Cette déconvenue nous a forcé à faire un détour de près de deux heures sur des routes de montagne sinueuses et enneigées, anéantissant l'argument ultra-vendeur de la proximité géographique depuis Berlin et nos espoirs de coucher pas trop tardif.

Mais découvrir Rokytnice valait bien ce menu contretemps. Le domaine skiable de la station porte un nom sibyllin, Horní Domky, que nous avons traduit librement par "Horny Donkey", ou encore L'Âne en Rut, ce qui, avouons-le, est autrement plus décalé que "Les Portes du Soleil" ou "Espace Killy". Ce curieux vocable est fièrement placardé dans toute la station, souvent accompagné de l'image d'un vieillard barbu espiègle, une sorte de Gandalf du Seigneur des Anneaux, mais lubrique et confusément inquiétant, si l'on en croit le texte qui l'accompagne. Mais Rokytnice est pourtant une station familiale, et propose aux skieurs pas moins de dix pistes, dont cinq bleues et deux noires, toutes sur le versant sud de la montagne, en plein soleil. Deux télésièges acheminent les amateurs de glisse vers les sommets vertigineux du massif : les risques de perdre vos amis pendant la journée sont donc assez faibles. Les sites web alléchaient le chaland en annonçant un enneigement de 80 cm, mais il fallait comprendre : 75 cm de glace recouverts de 5 cm de neige. Cependant, les pistes étaient malgré tout très agréables à descendre, ensoleillées, et procuraient de bonnes sensations. Une caractéristique amusante des télésièges, c'est qu'ils étaient acheminés par des câbles qui les faisaient passer parfois juste au-dessus des chalets ou au ras des pâquerettes (ou plutôt des edelweiss).


Sur place, à Rokytnice, les employés tchèques des hôtels, restaurants et autres, parlent bien plus volontiers l'allemand que l'anglais. Une fois de plus, la langue de Goethe nous a ouvert beaucoup de portes. Toutefois, ce court séjour dans ce beau pays nous a donné l'envie de nous initier à la langue locale. Les employées (toutes des employées) de l'hôtel Harrachovka nous ont enseigné de bonne grâce les quelques rudiments les moins hermétiques de leur langue, comme Ahoj pour "Salut", Dobrý den pour "Bonjour", ou encore, très important, Vy máte krásné modré oči pour dire "Vous avez de beaux yeux", très utile dans pour amorcer une conversation avec une Tchèque. Mais le mot du weekend, c'était incontestablement "Merci", qui se dit en tchèque Děkuji, et se prononce approximativement "Dékouille" (pour rester poli). Amis étrangers, ayez le bon réflexe : pour marquer des points auprès de vos interlocuteurs tchèques, n'hésitez pas ponctuer la conversation avec "des couilles", et entendez-vous répondre Prosim par des Tchèques conquis(es) ! Par exemple, une conversation dans un sabir anglo-germano-tchèque avec la réceptionniste de votre hôtel, qui n'est autre que la petite sœur d'Eva Herzigová :


– Ahoj !
– Ahoj !
– On voudrait aller à L'Âne en Rut, si on a bien compris, c'est bien le meilleur domaine de la région n'est-ce pas ?
– C'est clair.
– Quel est le meilleur chemin ?
– Eh bien vous tournez à droite en sortant de l'hôtel, continuez tout droit jusqu'au croisement, là vous tournerez à gauche en direction de Vrchlabí et de Špindlerův Mlýn, vous traversez le centre de Rokytnice en suivant la route principale. Vous trouverez un grand panneau qui indique l'entrée de L'Âne en Rut, avec un vieillard lubrique.
– Super le renseignement. Des couilles !
– Prosim !
– Et au fait, c'est quoi les horaires d'ouverture du sauna ?
– De huit heures à vingt heures.
– Des couilles.
– Prosim !



Pour résumer en quelques bullet-points, pour les nombreux cadres dynamiques parmi mes lecteurs, quels sont les avantages et inconvénients du ski en République Tchèque ? Commençons par les inconvénients :

  • La langue : si vous ne parlez ni tchèque, ni allemand, vous allez au-devant de quelques difficultés.
  • La petite taille des stations et des domaines skiables : pour un weekend, c'est parfait, mais pour une semaine de ski, vous deviendriez chèvre à force de parcourir les dix mêmes pistes de Rokytnice. La plus grande station du pays, Špindlerův Mlýn, offre quinze pistes, ce qui est à peine mieux.
  • La longue attente aux télésièges, modernes mais de capacité insuffisante. Ce sont des télésièges à quatre places. Le jour où ils en mettrons six, voire huit comme en Autriche, on piaffera moins d'impatience aux remontées et on pourra parcourir encore plus souvent les dix petites pistes.
  • La monnaie : argh, mais qu'attendent-ils pour passer à l'euro comme tout le monde ? Si les Slovaques l'ont fait, pourquoi pas les Tchèques ?
  • Ah oui, nous avons aussi loué du matériel de qualité inégale...

La "Bernard Pivo" est une bière tchèque très prisée des connaisseurs
et des fortiches en dictée !

Je ne vois pas d'autres inconvénients. Le reste, ce ne sont que des avantages :

  • Le coût très bas de l'hôtel, des restaurants, des prestations en général. La location des skis et chaussures ne coûtait que 10€ par jour (la qualité suivait le prix, malheureusement) ! Au restaurant, on mange une truite ou une entrecôte pour 7€ !
  • Les pistes au soleil, et suffisamment enneigées, malgré la basse altitude.
  • Des paysages "habités", avec des villages, des arbres, des oiseaux, car c'est la moyenne montagne.
  • Une vraie vie de "village" dans les stations de ski.
  • De jolies skieuses qui semblent toutes être de proches parentes d'Eva Herzigová ou d'Adriana Karembeu.
  • Les quatre heures de route depuis Berlin, pour peu qu'on prenne le bon chemin.
  • La bonne bière tchèque.
  • À ce qu'on nous a dit, les pistes sont aussi ouvertes le soir, en semaine. Le weekend, elles ferment à 16h.

Le ski en République Tchèque : on a testé et on a aimé.

Bonus : le restaurant ("Restaurace" en idiome local) tchèque et sa décoration inimitable.



jeudi 17 février 2011

Signe avant-coureur : Frühling Feeling

Ah c'était trop beau pour durer. Nous nous étions habitués, ces dernières semaines, à un temps clément, une sorte de "printemps indien" qui a fait fondre toute la neige et nous a permis de mener une vie tout à fait normale ces dernières semaines : marcher avec des chaussures de ville, faire du sport, nous déplacer à vélo, ne plus courir le risque d'une hypothermie ou de faire une glissade périlleuse chaque fois que nous mettions le nez dehors. Nous avions commencé à croire au miracle, malgré nous, sans oser nous l'avouer, comme un condamné au peloton d'exécution espère, tout au fond de lui et en dépit du bon sens, que toutes les balles manqueront leur cible, qu'il survivra miraculeusement et narguera ses bourreaux effarés : l'hiver est fini, nous susurrait une voix perfide que nous voulions faire taire mais dont les mensonges faisaient tellement plaisir à entendre.

Et voilà que, comme chacun s'y attendait, l'hiver est revenu de plus belle. Nous avons adopté à nouveau la stratégie de l'oignon aux multiples couches, et nous sommes résignés à reprendre une vie de yéti pour encore quelques temps. La petite pause printanière était toujours bonne à prendre.

Mais chaque matin, depuis une dizaine de jours, j'ai droit à ce spectacle surprenant et très réjouissant dans la jardinière posée sur le rebord de la fenêtre de ma cuisine :



Ma ciboulette repousse ! Et je dirais même plus : elle a un bon mois d'avance par rapport à l'an dernier. Si ça ce n'est pas la preuve irréfutable que l'hiver vit ses tous derniers moments ! Je la couve du regard chaque matin, la bichonne, et m'assure qu'elle résiste aux fortes gelées nocturnes. Mais elle en veut, cette vaillante ciboulette. Rien ne semble l'arrêter, pas même la terre complètement gelée et dure comme du béton dans la jardinière dont elle émerge.

Alors pousse hardiment, ô ciboulette sans peur et sans reproche. L'hiver aux abois refuse de l'admettre, mais il est condamné, il a perdu la bataille, il se meurt, et toi tu nous annonces courageusement le retour prochain du printemps et de la belle saison !

mardi 15 février 2011

Big Brozzer in Dschermany

Tiens, je racontais l'autre jour mon escapade au ski, tout en bas au sud de l'Allemagne, et une toute petite anecdote gentillette m'est revenu à la mémoire. Dans le billet en question, j'ai brièvement parlé de mes compagnons de voyage comme mes "collègues Erasmus professionnels de Berlin", eh bien il s'est trouvé que ce joli mélange de nationalités et de cultures nous a procuré un petit moment d'angoisse sur les routes allemandes.

Quatre heures après notre départ de la capitale, et après autant de temps de trajet à tombeau entr'ouvert sur l'Autobahn, cap plein sud-ouest, nous arrivâmes en Bavière, patrie de Sissi, de Joseph "Benedikt" Ratzinger, de Bertholt Brecht et beaucoup d'autres. La Bavière, c'est 20% de l'Allemagne réunifiée, et l'antithèse de Berlin : l'opulence bourgeoise contre la précarité urbaine, les traditions rurales conservatrices contre l'avant-garde culturelle paupérisée, les puissants industriels contre les dilettantes intellectuels, les montagnes alpines contre les mornes plaines brandebourgeoises, les Lederhosen contre les jeans moulants de chez American Apparel, les valeurs familiales catholiques contre la décadence permissive du Berghain et du KitKatClub.

La frontière germano-autrichienne au domaine de Steinplatte
Notre puissant véhicule, une Mégane, si mes souvenirs sont bons, avait grand besoin de ravitaillement après cette longue traversée des chaussées givrées de la moitié nord du pays, et nous aussi avions besoin de refaire le plein de Pringles avant la non moins longue traversée de la Bavière, du nord au sud, qui nous attendait. Nous nous arrêtâmes donc à une station-service, nous dégourdîmes les jambes, nous acquittâmes du scandaleux tarif de 0,70€ pour avoir le droit d'utiliser les toilettes, et décidâmes de ne pas nous éterniser en ce lieu sinistre afin d'arriver au plus vite à notre destination alpine. Las ! Nous eûmes à peine le temps de parcourir quelques dizaines de mètres à la recherche de la sortie, et tombâmes en arrêt devant une voiture de police. Une fliquette bavaroise, qui semblait insensible au froid, fit un signe autoritaire du bras (inspiré de Nuremberg tout proche, serait-on tenté d'insinuer, mais restons au-dessus de ce genre de persiflages gratuits) et nous intima l'ordre de stationner immédiatement. Nous obtempérâmes docilement. La fliquette arriva à la hauteur du conducteur, qui se vit contraint d'abaisser sa vitre et de laisser entrer une brise polaire et des injonctions données sur un ton tout aussi glacial :

"Guten Abend, bitte Ihren Führerschein, die Ausweise und die Papiere des Autos." Pham, au volant, et qui parle trois mots d'allemand bien tassés (si on compte Bier, et son pluriel Biere comme deux mots distincts), devina la nature de la requête et présenta illico sa carte d'identité française, son permis de conduire canadien et les papiers du véhicule loué en Allemagne. Pour couronner le tout, il est né au Vietnam. Premier froncement de sourcils de la fliquette, qui sentit qu'elle avait affaire à de bons clients : "Pleess, giff me your ID, all off you", dans un anglais qui rappelait étrangement les intonations des méchants dans les films sur la dernière guerre. Les choses se corsaient. Froissements de doudounes et d'écharpes, cliquetis de boutons, dézippements de fermetures éclair, soupirs d'agacement. Enfin, nous lui présentâmes nos papiers : une autre carte d'identité française (dont le propriétaire est martiniquais), une carte d'identité espagnole, et un permis de conduire américain. Son propriétaire, Steven, est né à Hong-Kong de parents chinois, ce qui alourdissait notre dossier déjà gratiné. Dans tout ce ramassis de suspects, un seul individu parlait à peu près l'allemand, votre serviteur.

Fliquette : Where do you liff?
Nous : In Berlin.
Fliquette : All off you?
Nous : Yes.
Fliquette, [à Steven] : It's not gut wiz ze drifing licence. You're not from Europe. Do you haff your passport?
Steven : No, sorry, I left it at home, in Berlin.
Fliquette : Not gut. Do you wörk in Dschörmany?
Steven : Yes, we all work together in Berlin.
Fliquette : Ach so. Yes, you wörk togezzer, or?
Nous tous [acquiesçant avec conviction, espérant l'attendrir] : Yes, yes! In Berlin!
Fliquette [à Steven] : So you haff a wörk pörmit?
Steven : Yes, but I left that at home too, sorry.
Fliquette : Not gut at all. No passport, no wörk pörmit, no Aufenthaltsbescheinigung?
Steven : No, it's all at home. I didn't think I should take that with me today.

Sur ce, elle nous quitte et va rejoindre son collègue resté dans la voiture de police, non sans avoir laissé échapper un soupir lourd de sous-entendus et nous avoir adressé un regard qui semblait vouloir dire : "Vous êtes faits mes loulous, vous pouvez faire une croix sur votre petit weekend au ski, ou du moins vous allez d'abord nous accompagner au commissariat de Nuremberg pour raconter vos histoires". Nous observons anxieusement les policiers : dans leur véhicule, ils passent nos papiers sous toutes sortes de lecteurs optiques, scanners et autres bijoux technologiques portatifs qui illuminent leurs visages de faisceaux stroboscopiques verts et bleus. Ils ont les moyens de faire parler nos pièces d'identité et sont en mesure de leur tirer les vers de leurs nez plastifiés. Le collègue de la Fliquette revient vers nous.

Flicouille : Hello, ze US drifing lizenz does not wörk. What is your name? Steven Wong, or? Ze spelling is gut?
Steven : Yes, that's correctly spelled.
Flicouille : Ze system cannot findt you. Zere is a problem... I don't haff a glue how to check your idendidy.

Il nous adresse un sourire inquiet et attend qu'on se décide à avouer, implorants : "Oui, monsieur l'agent, nous sommes des clandestins de la mafia asiato-hispano-martiniquaise, et nos papiers ne sont pas en règle ! Allez-y, coffrez-nous !" Bref, nous commençons à flipper pour de bon dans la voiture, et Flicouille s'impatiente...

Steven [ayant un éclair de génie] : Oh yeah! Well I have a US driving licence, but I'm Canadian! You have to look into the Canadian data maybe?
Flicouille : You're a Canadian, echt? Wizz a US drifing lizenz? Ach, you people are fery konfusing!


Sur ce, Flicouille repart, clopin-clopant, vers son véhicule de police suréquipé en technologie dernier cri. Les scanners scannent, les buzzers buzzent, les machines à transmission de données bourdonnent, crépitent, s'excitent. Bingo ! Flicouille revient vers nous, guilleret : "Tout est en ortre, on a retroufé toutes fos données. Voilà fos papiers, fos permis de contuire, et la carte crise du féhicule. Zoyez prutents sur la route !" Et s'en retourne retrouver Fliquette dans leur voiture de James Bond.

Nous ne demandons pas notre reste et repartons vers la montagne, le moteur de notre Mégane vrombissant gaiement sur l'Autobahn, dont le parcours était déjà de plus en plus vallonné. Plus de policiers, plus de soirée au commissariat à Nuremberg, rien que la liberté, la neige, et devant nous, les montagnes et le ski.


Tout de même, c'est assez fou qu'ils aient pu retrouver si vite toutes les données relatives à quatre personnes de pays différents, à partir de papiers incomplets. Il y a quelque part dans le monde des super-ordinateurs qui savent tout, absolument tout sur nous, si on leur donne un simple permis de conduire. Depuis, je ne mets que des chaussettes propres le matin, au cas où... Quant on pense que les Allemands ont fait tout un fromage (ou plutôt, toute une choucroute ?) contre Google Street View, c'en est confondant de naïveté !
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