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mercredi 15 juin 2011

Papy fait de la résistance (à la justice)

Les lectrices informées que vous êtes, en plus d'avoir une taille de guêpe, n'ont pas manqué d'entendre parler de l'arrestation d'un dangereux criminel présumé après des années de cavale, un certain Ратко Младић (je trouve ça rigolo le cyrillique mais en vrai il s'appelle Ratko Mladić), sur qui pèsent des soupçons de massacres de civils innocents lors du siège sanglant et sadique de Sarajevo, et qui est accusé d'avoir ordonné la mise à mort de plusieurs milliers d'hommes désarmés, jeunes et vieux, valides comme infirmes, à Srebrenica. L'über-salaud en quelque sorte (la fine gâchette qui a tué la mère de Bambi, c'était encore lui!), une espèce de Ben Laden mais sans le sens du style vestimentaire, sans ce côté Iznogoud, la barbe rebelle au menton et le turban loufoque sur la tête. Un sinistre assassin qui n'a même pas un look perso immédiatement identifiable, ça fait passablement amateur, car tout le monde sait que les vrais serial-killers psychopathes se doivent de cultiver un look original, surtout lorsqu'ils se mêlent de politique, pour faciliter le culte de la personnalité. Malgré cet amateurisme évident, je suis sûr qu'encore aujourd'hui, et peut-être pour très longtemps encore, les mamans bosniaques, lorsqu'elles sont à cours de moyens pour discipliner leurs marmots turbulents, dégainent l'artillerie lourde et des «Si tu ne finis pas ta soupe de ćevapčići, Goran, on t'envoie demain en vacances chez Ratko Mladić!», une menace qui doit suffire à apprendre l'obéissance aux plus roués des garnements dans tous les Balkans.

Mladic superstar (photo: justice.blog.lemonde.fr)
Je ne dirai rien sur le fait que cet homme ait pu vivre en Serbie pendant plus de quinze ans avant d'être capturé dans un village paisible de 3000 âmes, à 80 km de Belgrade, je n'ai pas suivi la traque. Ce qui est remarquable, c'est que cinq jours après son arrestation, le croque-mitaine du peuple bosniaque était promptement envoyé aux Pays-Bas pour être jugé au Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie, malgré ses véhémentes protestations, que l'on peut résumer ainsi : «C'est pas nous qu'on les a tués, ces enfoirés de muslims, ils se sont eux-mêmes jetés sur nos balles pour saboter nos exercices de tir à proximité de leur bled qui pue, et ils sont morts, ces cons ; et puis pour la mère de Bambi, j'ai mon permis de chasse en règle monsieur le Juge». On verra comment le tribunal jugera de la recevabilité de ces arguments. Ah, je ne vous avais pas dit? Aujourd'hui, c'est mercredi prise de tête sur ce blog...

Une famille heureuse avant sa rencontre fatale avec Mladic...
Donc, si on ne sait pas comment diable la Serbie a mis si longtemps à mettre la main au collet au criminel de guerre (présumé - respectons sa présomption d'innocence!) le plus recherché en Europe depuis des décennies, on ne peut néanmoins que se réjouir de la diligence avec laquelle il a été extradé pour répondre de ses crimes (présumés). Il faut dire qu'elle n'a pas vraiment le choix, la pauvre Serbie : démembrée et exsangue, bombardée et marginalisée, elle a compris qu'elle a tout intérêt à obéir aux sommations de ses puissants voisins si elle veut un jour retrouver sa place parmi les nations européennes fréquentables, et peut-être, peut-être, un jour devenir membre de l'UE, même si la route est longue.

Pourtant, dans la même UE, il est une nation tout à fait fréquentable, un membre fondateur de la CEE en réalité, qui s'en fiche royalement d'extrader ses criminels de guerre et de les livrer à la justice : l'Allemagne. Il est vrai que les affreux jojos qu'elle protège des foudres de la loi ne sont pas accusés de crimes aussi monstrueux que l'assassinat de la mère de Bambi, mais quand même... Il y a quelques mois, je faisais dans un billet une très courte allusion au SS Martin Sandberger, qui s'est paisiblement éteint à Stuttgart l'an dernier, à 98 ans, après cinquante ans d'une vie bien tranquille qui n'a guère été troublée par les ouvertures des archives détaillant ses crimes en Estonie, comme le résume fort bien cet article. Soit, soit, alors comment disais-je, déjà, à l'époque?
Ces derniers affreux d'un autre âge, qui n'ont pas eu le bon goût de trépasser pendant toutes ces décennies de bonheur amnésique, sont devenus des symboles un tantinet encombrants d'une époque révolue, et expient enfin leurs fautes et celles de feu leurs compagnons tortionnaires. Ha! C'est bien fait pour leur sale gueule. Z'avaient qu'à être plus futés et passer l'arme à gauche dignement et surtout discrètement, avant que le vent ne tourne (...)
Mon voisin le tueur, dans une
rue tranquille d'Ingolstadt,
en Bavière
Beaucoup blabla, comme à mon habitude, pour dire, en substance, que les Allemands sont devenus sympas et jugent et condamnent enfin les vieillards séniles qui furent nazis il y a 70 ans de cela. Eh bien, je me trompais grossièrement. L'histoire qui m'a fait bondir de mon confortable fauteuil vintage DDR dans mon salon de bobo, c'est l'affaire Faber. Klaas Carel Faber est un sacré loulou à peine connu des médias français à part L'Express. Pourtant, l'affaire n'est pas nouvelle : un nazi condamné à la perpétuité s'échappe d'une prison hollandaise en 1952, se réfugie en RFA et fait son trou en Bavière, dans la ville d'Ingolstadt. Il est assez vite localisé, et les Pays-Bas demandent dès 1954 à la RFA de bien vouloir livrer Herr Faber à la justice hollandaise afin qu'il purge sa peine de prison. L'Allemagne décline, arguant que le sieur Faber est un citoyen allemand et qu'elle n'extrade pas ses citoyens. Soit, soit. C'est moche, mais c'est comme ça, et l'Allemagne n'est pas le seul pays dans ce cas, loin s'en faut. Mais alors, là où le bas blesse, oui, j'ai bien dit le bas, car je porte des leggings abrasifs en laine de verre et ils me blessent parfois, en revanche, je ne porte pas de bât car je ne suis pas un âne ; là où le bas blesse, disais-je, c'est qu'un vif esprit tel que le vôtre, chers Lectrices, ne pourra s'empêcher de remarquer que Klaas Carel, ça ne fait pas très allemand, non? Eh oui, dans le mille! Klaas Carel Faber, 89 ans, est hollandais et a commis des crimes aux Pays-Bas, comme entre autres, fusiller par dizaines des prisonniers au camp de Westerbork, par lequel la famille d'Anne Frank a transité dans son voyage sans retour vers Bergen-Belsen, Theresienstadt et Auschwitz. Il a été reconnu coupable de ces crimes par la justice de son pays après la guerre, et condamné à mort, puis à la prison à perpétuité, toujours aux Pays-Bas. Ce n'est qu'après s'être échappé de prison et enfui en RFA, que M. Faber a obtenu la nationalité allemande... en vertu d'un décret sympatoche d'Hitler de 1943 qui accordait la nationalité allemande aux étrangers ayant servi chez les SS, et qui n'était pas encore abrogé plusieurs années après la guerre. C'est tellement beau ces petites clauses méconnues du droit du sang à l'allemande. Avis aux amateurs qui galèrent pour se faire naturaliser : un uniforme, une arme, un meurtre (ou cinquante, ou mille), et l'affaire est jouée! Notons au passage que les États-Unis, l'un des nombreux pays qui n'extradent pas leurs ressortissants, n'ont pas hésité, sans que l'idée ne leur soit suggérée par Hortefeux ou quelque autre membre de l'UMP, à déchoir John Demjanjuk de sa nationalité américaine, afin qu'il soit extradé... vers Munich et y être jugé, sur la foi de preuves bien plus minces. When there's a will, there's a way, n'est-ce pas. Mais peut-être est-ce précisément la volonté, ce qui manque à la justice bavaroise.

Nazi un jour, nazi toujours, Herr Faber.
J'avais vaguement envie de parler de cette histoire lorsque les médias ont timidement évoqué, il y a un mois, l'ultime fin de non recevoir que la Bavière a opposée aux Pays-Bas après trois demandes infructueuses dont un mandat d'arrêt, sur le cas Faber, qui restera libre et mourra tranquillement en Allemagne, sans être inquiété davantage. Ce sont l'arrestation et l'extradition éclair de Mladić par la Serbie qui m'ont décidé. On a d'un côté un petit pays qui était encore une dictature semi-fasciste en guerre il y a dix ans à peine, et qui donne des gages au monde pour que justice soit rendue. On imagine pourtant l'humiliation que cela doit représenter pour une grande partie de la population serbe, au nationalisme encore exacerbé, et chez qui les rancœurs de la défaite sont encore à vif. Et de l'autre côté, on a la Bavière qui protège sans vergogne des nazis étrangers ayant acquis la nationalité allemande pour services rendus aux SS, et roule tranquillement sur les corps des victimes de ce régime totalitaire.


Je trouve cette histoire monstrueuse, c'est une vraie honte pour l'Allemagne. Il était temps que je parle de cette tragédie qui me donne des hauts-le-cœur depuis des semaines. Qui sait, peut-être que le ministre bavarois de la Justice et de la Réhabilitation du Nazisme lit Les Chroniques Berliniquaises. Et il se décidera dans la foulée à cesser d'être complice de la barbarie fasciste. Ou pas.


Papy facho: dîner élégant chez un juge bavarois

mardi 21 septembre 2010

À la découverte des Balkans

Énooooorme déception : en Serbie et dans le reste de la région, la pratique de l'anglais est très répandue ! Malgré ces débuts téléphoniques des plus prometteurs avec la hotline de la SNCF serbe, qui me laissaient en droit de me réjouir de la perspective d'un dépaysement linguistique total, je n'ai eu aucun ennui pour communiquer sur place, sauf bien sûr au guichet des ventes internationales de la gare de Belgrade lorsque j'ai acheté mon billet pour Sarajevo ("возна карта до Сарајева"). De toute évidence les monolingues grognons du pays bossent en masse dans les chemins de fer, et de préférence là où ils peuvent faciliter la vie aux voyageurs étrangers. Pour le reste, franchement, on voyage très bien dans les Balkans avec l'anglais... et aussi l'allemand.


Vozna karta do Sarajeva

Mais commençons plutôt par le commencement.

Au commencement, Dieu créa la terre et le ciel. "Que la lumière soit !" dit le Seigneur. Et la lumière fut.

Euh non, n'allons pas chercher si loin le Commencement, sinon ça va faire un peu long le texte.

Le commencement de mon périple balkanique, c'est mon arrivée sans encombre à l'aéroport international Nikola Tesla de Belgrade mardi 24 août. C'est l'après-midi et il fait 36°C à l'ombre. Après avoir retiré des milliers et des milliers de dinars (mais il y a une quinzaine d'années, j'aurais plutôt été milliardaire en dinars), pris le bus pour le centre-ville avec mon gros sac à dos, erré comme un désespéré pour trouver mon auberge de jeunesse qui finalement était à deux rues de la gare routière, je m'installe dans mon dortoir à huit lits et me rends compte que je suis dans une grande capitale européenne, très bruyante, très bordélique, très animée, mais assez oppressante, trop pour des vacances en tout cas. C'est un peu Madrid dans les Balkans. Et soudain, je ne me sens pas du tout en vacances, mais un peu comme si j'étais en déplacement professionnel dans une grande capitale européenne où je me retrouve tout seul, comme il m'arrive parfois, l'auberge de jeunesse délabrée en moins. Et là rien ne va plus. À l'auberge, je rencontre des Français coincés à Belgrade et ne pouvant pas rentrer en France pour cause de passeport égaré, qui me disent : "Va à Sarajevo, c'est petit, c'est joli, c'est vert et entouré de montagnes". Du coup je vais à la gare, située par bonheur juste à côté de l'auberge, je constate qu'il n'y a qu'un train par jour pour Sarajevo, qu'il part à 8h15 du matin et rallie Sarajevo en un temps record de neuf heures et trente minutes pour couvrir une distance d'environ 400 km (et pour le tarif imbattable de 17€)... Et là, c'est le doute : que faire ? est-ce que cela vaut le coup d'aller ainsi complètement dans l'inconnu ? D'accord Belgrade c'était déjà l'inconnu mais au moins j'avais un guide touristique assez épais que j'avais déjà bien lu. Je n'avais aucun programme particulier pour ces vacances et j'avais décidé d'improviser, mais à aucun moment je n'avais envisagé d'aller en Bosnie. J'avais envisagé la Serbie et peut-être le Monténégro ou la Macédoine. Après un début de soirée tout seul puis le reste de la soirée avec ces même Français, je décide, le lendemain matin à mon réveil à 6h30 de tenter l'aventure et de partir quand même pour Sarajevo séance tenante, et ce pour la simple et bonne raison que de parfaits inconnus m'en ont dit du bien. Je n'aurai donc quasiment rien vu de Belgrade, seulement éprouvé que oui, l'ambiance est géniale mais pas vraiment adéquate pour des vacances de découverte et d'aventure tout seul.



L'auberge "Central Station" à Belgrade, Karadjordjeva 87. Moche mais très sympa

Le mercredi matin, me voilà donc dans le train, parti à l'heure pile. C'est fou ce que c'est long un voyage de 9h30 quand on n'a pas la moindre idée de ce qui nous attend à destination. Non pas que je me sois ennuyé dans le train : ayant prévu des vacances tout seul, j'avais bien assez de quoi m'occuper pendant le voyage. Mais le truc c'est qu'une question lancinante me turlupinait régulièrement : "mais dans quelle galère me suis-je donc embarqué ?" Bien sûr, malgré tous ces doutes, j'étais bien content d'arriver enfin. Après une petite heure de flottement, le temps de m'extraire du quartier hideux de la gare, de me faire rembarrer avec mes milliers de dinars serbes, la monnaie la plus difficile à changer dans toute la Bosnie non-serbe (même la couronne islandaise, le quetzal guatémaltèque et le dollar zimbabwéen trouvent plus facilement preneur), de me résoudre à retirer quelques dizaines de Konvertibilna Marka (1 EUR = 2 KM), de trouver une auberge de jeunesse à l'arrache, car j'avais vraiment débarqué 100% à la fraîche, et de dénicher un plan de la ville, je fais une première balade dans la vieille ville sarajévienne et je suis instantanément conquis ! Oui, c'est mieux ici. D'ailleurs je vous recommande cette ville. Les gens sont sympas, les spécialités sont bonnes (et il n'y a pas l'ombre d'un McDonald's à la ronde), l'ambiance est relax, l'architecture est intéressante et très variée : juxtaposition d'une ville historique ottomane, la Baščaršija, d'un centre-ville germanique assez étendu construit par les Austro-hongrois, et bien sûr un peu plus loin la bonne vieille architecture socialiste dans toute sa splendeur. C'est assez difficile à décrire comme atmosphère : un mix de Marrakech (ou d'Istanbul, mais je ne connais pas encore), de Vienne et de... Grenoble ? Enfin bon, un mélange d'Orient, d'Europe plus ou moins slavo-germanique et de ville de montagne... Il y a des mosquées partout, des églises orthodoxes, des églises catholiques, peu esthétiques, et plein de monuments et d'immeubles historiques. Peu après le début de ma promenade, à la tombée de la nuit, une énorme déflagration ébranle la ville ! Mais personne ne court aux abris, c'est plutôt l'inverse qui se produit : en effet, ce n'est pas la guerre qui repart de plus belle, juste le feu d'artifice annonçant la rupture du jeûne en ce mois de ramadan. Et si les terrasses et les restaurants grouillaient déjà de monde bien avant cela (et du coup j'avais oublié que c'était ramadan), une invasion humaine en règle se produit après le feu d'artifice et on sent que c'est l'heure où les gens se lâchent.




La rue Ćurčiluk Mali peu avant l'heure de la rupture du jeûne


L'avenue du Maréchal Tito. Un dicteur plutôt sympa.
Pendant les deux jours qui ont suivi, j'ai découvert Sarajevo et surtout ses environs vallonnés et verdoyants à un rythme tranquille car il faisait très chaud. À mon auberge, un couple de Polonais m'a convaincu d'aller voir Mostar. J'avais bien sûr entendu parler de Mostar mais pas prévu de faire le voyage juste pour voir un pont, même classé au patrimoine de l'UNESCO. Néanmoins ils ont achevé de me convaincre en me montrant des photos d'une cascade dans les environs de la ville. J'ai donc pris, vendredi matin à 7h05 tapantes, un train pour Mostar (trois heures de voyage, 5 € le billet, quoi, le prix d'un ticket de RER pour aller en zone 3-4 ou la moitié d'un ticket de London Underground), là aussi complètement à la fraîche, sans hébergement ni aucune connaissance de la ville, et avec juste pour idée de voir une cascade dont j'avais déjà oublié le nom... Arrivé à Mostar, le Ciel m'envoie un gars qui me propose une chambre. J'accepte immédiatement et lui demande s'il connaît les chutes de Zfjkldfkpice. "You mean Kravice, right?" "Yes, exactly!" La chance me sourit une nouvelle fois : son pote emmène justement un groupe aux chutes de Kravice. Il téléphone à son pote pour qu'ils m'attendent et c'est le début de deux super journées à Mostar et dans sa très belle région, l'Herzégovine. Je me suis baigné dans l'eau à 15°C du bassin dans lequel se déversent les chutes, dans l'eau à 12°C de la Neretva, la rivière bleu turquoise trop belle et trop transparente qui arrose Mostar (l'ennui c'était plutôt le courant assez puissant). Et que dire de la caverne d' "Ali Baba", la boîte locale où toute la jeunesse mostaroise en vue se retrouve le vendredi soir ? La musique n'était pas toujours au top mais le cadre est vraiment super, comme il se doit dans une vraie grotte, trop bien éclairée. Les Mostaroises sont "chagasses" comme on disait à l'école, et accompagnées d'hommes qui ne ressemblent à rien, comme dans beaucoup d'autres villes d'Europe de l'Est. Et l'Orangina coûte 1€. Deny, le djeuns chez qui j'habitais, était aussi serveur et m'a offert quatre coups à boire gratos, de la bière Sarajevska... Les gens, ils sont gentils et généreux là-bas.





Le samedi soir, nous sommes de retour à Sarajevo. "Nous", c'est Jochem, un des gars de mon groupe des chutes de Kravice, et moi. J'avais hésité entre faire une vraie boucle passant par le Monténégro pour revenir à Belgrade, ou revenir sur mes pas. L'ennui c'est que l'option "boucle" était de loin la plus longue, et mine de rien il ne me restait plus que trois jours de vacances. Je suis donc revenu sur mes pas avec Jochem, un Hollandais de 20 ans, déjà chauve et moyennement funky mais bon. C'est aussi peut-être le Bill Gates ou le Richard Branson de demain : s'il ne m'a pas pipeauté, il a quitté l'école à 16 ans, a monté sa boîte de je sais plus quoi dans l'informatique, et emploie euh je sais plus mais je crois trois ou cinq personnes plus âgées que lui. C'est sûr que même en vacances il devait bosser. Mais peut-être qu'il n'a pas 20 ans mais 38 ; il pourrait aussi bien les avoir. Bref, de retour à Sarajevo, nous atterrissons dans un auberge de jeunesse pourrie de chez pourrie ("Identico", à éviter si vous allez découvrir Sarajevo en mode backpacker). On y reste quand même et on va se balader un peu dans la ville où c'est la grosse méga teuf. Dans la Baščaršija et dans ses rues les plus animées, telles que Ćurčiluk Veliki, Ferhađija, Sarači et Kundurdžiluk (tout ça ce sont des noms turcs, avez-vous remarqué ?), c'est un incroyable vacarme d'une succession de bars et de musique à un niveau sonore à la limite du supportable. Là on se sent soudainement au coeur de l'Europe de l'Est, au vu de la gent féminine présente. Un bar sur deux passe le tube "We No Speak Americano" des Yolanda Be Cool. La fête ne fait que commencer et est sacrément prometteuse. Mais moi, crevé, passablement enrhumé à cause de mes baignades en eau froide, je m'écroule au lit, à 23h à peine.

Le dimanche matin, il fait un temps horrible. Il pleut des cordes et il fait froid. Je renonce à ma balade prévue sur le site olympique d'Igman (vous savez, Sarajevo 1984), qui paraît-il est vraiment super top à visiter en été, et procure en plus le frisson du danger : le site n'est pas encore déminé... Shit. Du coup, c'est journée un peu loose. Mais je quitte l'auberge pourrie et en trouve une vingt fois mieux dans la vieille ville, celle où je dormirai lors de mon prochain voyage à Sarajevo, la "Pansion Lion" (il n'y a pas de faute d'orthographe). Jochem aussi, qui avait payé d'avance trois nuits chez Identico, se trouve aussi une autre auberge, mais pas Lion car il a préféré chercher d'abord sur internet. Dans la journée, avec ce temps pourri, on visite le Tunnel de Sarajevo, ou le peu qu'il reste de ces 800 mètres creusés à main d'homme par l'armée bosniaque et les hommes valides pendant la guerre, et grâce auquel la population de la ville a pu survivre au plus long siège des 500 dernières années. C'était intéressant et effrayant d'imaginer à quel point cette tragédie est encore proche. On y a rencontré une Anglaise très cool, Kate, qui elle aussi voyageait seule. Prenant un café avec elle en terrasse après la visite, notre groupe grossit et devient une bande de cinq avec l'arrivée de Karoline, une Allemande ultra-bourge (et bien sûr, originaire du Baden-Württemberg) qui débarquait à Sarajevo pour commencer un stage à l'ambassade, et Maxim, un Ukraino-Allemand qui lui aussi voyageait seul dans la région et m'a carrément remotivé pour aller à la découverte des Carpathes. Après avoir constaté que vraiment tous les musées de la ville étaient fermés, il ne nous restait donc que les bars... Nous avons aussi visité la brasserie Sarajevska, un lieu très sympa où l'on boit et l'on mange bien. Notre serveur avait une tête toute ronde de tueur à gages, avec son costard, le crâne rasé, aucune pilosité faciale (même pas de sourcils), le visage rond, des yeux globuleux... mais il était franchement marrant avec son humour impertinent et ses remarques gentiment désobligeantes. Après une très bonne soirée qui a un peu compensé les déceptions de la journée, on s'est quitté tous les cinq, ne sachant pas si on se reverra un jour.


Joyeuse troupe à la brasserie Sarajevska

Le lundi matin, j'ai pris mon petit-déjeuner pour la troisième fois à ma librairie (?) préférée, qui faisait aussi café, sur Ćurčiluk Veliki. Les libraires, deux Bosniaques musulmanes très sympas, m'avaient déjà adopté et on causait toujours en allemand. Je leur ai fait mes adieux et j'ai appris à mes dépens qu'on ne tend pas la main à une femme voilée pendant le ramadan (ou alors, on ne lui tend pas la main tout court, ou alors on ne tend pas la main à un musulman ou à une musulmane en plein ramadan, ou alors, ou alors...). Ah, j'allais pas quitter mes nouvelles copines bosniaques sans une bonne gaffe pour la route ! On se reverra si je reviens à Sarajevo, inch'Allah. J'ai fait mes adieux aussi à Monela, la jeune patronne de la Pansion Lion, francophone parfaite au léger accent maghrébin, allez comprendre, et cette fois sans mettre les pieds dans le plat, étrangement. Et j'ai pris le train de 11h pour Belgrade (voz do Beograda). Au fait la SNCF bosniaque est très performante en langues étrangères, bien plus que les Železnice Srbije, mais délivre des billets de train remplis à la main par les guichetiers !!! Je comprends après coup à quel point j'avais été naïf de m'attendre le plus naturellement du monde à ce que tout soit informatisé et disponible sur internet.



Dans le train, je fais une autre expérience intéressante : ma voisine de compartiment, une musulmane bosniaque dans la cinquantaine, après avoir fumé cigarette sur cigarette car bien sûr tous les trains sont fumeurs, a entamé sans ambages la conversation ("Bist du muslim?") dès que nous nous sommes retrouvés seuls, et décidé de partager son déjeuner avec moi qui n'avais rien demandé et qui n'avais même pas faim ; je parle bien de déjeuner, à midi, en plein ramadan. On a partagé son ćevapi fait maison, et bavardé avec entrain dans un mauvais allemand (c'est vraiment la lingua franca en Europe de l'Est, trop content de la parler en fait). Elle m'a parlé de ses huit enfants qui vivent en France, en Allemagne, de son frère souffrant du cœur à qui elle va rendre visite en Croatie... Soucieux de ne pas gâcher ce moment inattendu de communion plus que surprenante, je n'ai pas pris de photos de ce repas. Mais bien sûr j'ai cassé l'ambiance à un moment, lorsque j'ai eu l'insolence de demander son nom à ma compagne de voyage... alors ça c'est pas le genre de questions qu'on a le droit de poser aux mamies bosniaques, ou j'ai dû enfreindre une quelconque règle de l'étiquette sociale bosniaque. Elle a tout de même fini par me pardonner mon impertinence avant de descendre à Vinkovci, en Croatie. Ces franchissements de frontières successifs ont été l'occasion pour moi de collectionner une belle série de tampons sur mon passeport et d'observer avec amusement comment dans ces nations balkaniques la police se comporte de manière encore assez intimidante. Au moins, sur le tronçon croate du trajet, des affiches présentes à chaque gare semblaient sensibiliser la police au problème de la korupcija, ce qui est plutôt rassurant.

De mon côté, enfin arrivé à Belgrade, je me suis trouvé un petit hôtel à l'arrache sur la rue du roi Pierre 1er, pas une auberge puisque j'avais toujours des milliers de dinars à dépenser, puis je suis allé dîner seul à une taverne que m'avait recommandée un ami qui a habité quelques années à Belgrade, le Café "?", qui s'appelle vraiment "?" depuis que l'église orthodoxe l'a menacé d'un procès à cause du nom jugé blasphématoire qu'il portait précédemment. C'était délicieux, une vraie ambiance slave, il y avait un violoniste qui jouait des airs mélancoliques et entraînants à la fois, et un joyeux brouhaha dans la salle. Je quitte le Café "?", repu et satisfait, et m'apprête à faire un peu la fête dans cette capitale noctambule... mais un déluge s'abat sur la ville et disperse la population. Je rentre à mon hôtel, trempé, et je squatte le lobby en compagnie de Milica, une expatriée serbe qui a fait souche en Norvège. On passe un bon moment, puis je vais me coucher.

Le mardi, dernier jour à Belgrade, je visite le parc Kalemegdan et la forteresse qui a donné son nom à la ville (Beograd = la forteresse blanche) avec une super vue sur le confluent de la Save et du Danube. Et puis je pars, n'ayant toujours pas vu grand chose de la ville, malheureusement.

Ah, une dernière petite chose que je pourrais relever : à Belgrade, on m'a beaucoup dévisagé dans les rues. Sans aucune hostilité apparente, mais c'était assez pénible par moment. J'en ai parlé à ces Français rencontrés à l'auberge Central Station dès le premier soir mais eux n'ont pas eu cette impression. Sur la grande rue piétonne Kneza Miloša, des enfants sont même venus m'aborder dans un tourbillon de rires, et avant que j'aie le temps de vraiment réagir ils se sont pris en photo avec moi... J'en ai conclu que mon apparence physique détonnait pas mal dans le paysage urbain.


Le Danube (en brun) dévore la Save (en bleu)

La Forteresse Blanche

50 milliards de dinars yougoslaves de 1993 !
Cette coupure valait 62,50 Deutschemark le 11 décembre,
13,50 DM le 15 décembre et 0,05 DM avant le nouvel an...

Voilà le récit de ce séjour mémorable mais bien trop court dans une région qui gagne à être connue !

La fontaine Sebilj de Sarajevo : la légende dit que celui qui a bu de son eau y reviendra.
Et bien sûr j'en ai bu...

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