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mercredi 29 février 2012

Ron Galella, «Boulet Extraordinaire» à la galerie C/O

À la fête de mon vingt-quatrième anniversaire, il y a quelques semaines, certains de mes amis ont cotisé pour m’offrir un pass d’un an pour la galerie C/O, ce grand espace dédié à l’art photographique au cœur du Mitte gentrifié à mort et d’ailleurs en sursis d’éviction depuis deux ans. «Super cadeau ! Merci les amis», m’exclamai-je, aux anges, bondissant de joie et de vodka. Mais il m’a suffit d’une seule utilisation pour comprendre, horrifié, que ce fabuleux cadeau était en réalité un baiser de Judas.

La galerie C/O sur Oranienburgerstraße à la fin février 2012 : le lieu où je risque de passer une bonne partie de mon temps libre pendant les 366 jours et 366 nuits à venir.

Car enfin, je ne sais pas si vous imaginez l’horreur en fait : pendant les 366 jours à venir, je vais être capable de me rendre aussi souvent que je veux à la galerie C/O, pour y passer des heures d’affilée, ou tout bêtement juste pour revenir admirer une photo que je n’avais pas bien vue lors de ma dernière visite (l’avant-veille), et tout ça pour pas un rond ! (Jusqu’à une époque récente, je devais m’acquitter de la somme de 10€ pour pénétrer dans ce sanctuaire.) L’énorme fan de la célèbre galerie que je suis, qui vous a déjà gratifié, non pas d’un article, ni même de deux, mais en fait de trois billets dans ces pages, risque d’y passer beeaaaaauuucoup de temps dans les douze prochains mois. J’imagine sans mal ce que diront mes «amis» d’ici quelques semaines :

«Tiens, t’as vu le Berliniquais dernièrement ? Ça fait un bail qu’il n’a pas donné signe de vie.
– Je crois qu’il est au C/O.
– Ah bon ? Encore ? Il y était déjà le weekend dernier quand nous étions tous à la plage !
– Oh bah tu sais, il y passe sa vie maintenant...
– Franchement, c’était trop une bonne idée qu’on lui offre ce cadeau ! Il nous fout une paix royale depuis trois mois. Je n’aurais jamais osé imaginer que le plan fonctionnerait aussi bien.
– Yep. Quel plan machiavélique ! C’était une idée de génie ce pass annuel. Prost! 
– Prost!»

Bref, les masques tombent. Quoi qu’il en soit, je profite à fond de mon abonnement : le weekend dernier, j’ai passé pas moins de quatre heures à la galerie (en deux fois), pour admirer la double expo qui s’y tenait jusqu’à dimanche dernier. Et vous aussi, vous allez bien morfler en profiter, car qui dit double expo dit bien sûr double billet de blog en perspective !

La première exposition, qui avait pour prétexte la Berlinale, était consacrée à l’«œuvre» de l’un des pionniers de la photographie de paparazzis, le photojournaliste américain Ron Galella, né dans le Bronx de parents immigrés italiens en 1931. N’étant pas particulièrement friand du culte des pipoles à la sauce Gala ou «Fan de...», le sujet ne m’intéressait pas énormément a priori. Seulement voilà, c’était gratuit, gratos, zéro euro, juste le prix d’un sourire, just free, δωρεάν, gratuito, kostenlos, معجبين, гратуит, フリー, ücretsiz, miễn phí, ללא תשלום, rhad ac am ddim, digoust chouchenn, 免費... alors j’y suis allé, pardi ! Capisce ? Eh ouais, j’suis comme ça moi : c’est gratuit, alors je me pose pas de questions et j’y vais. Par exemple, si vous voulez me rendre accro à l’héroïne, z’avez qu’à m’en refiler gratos et je vous présente séance tenante ma plus belle veine.

Mais reprenons. L’exposition, à laquelle je me suis rendu sans grande conviction, m’a fait tout de même fait découvrir un profil hors du commun et, en montrant ces clichés qui ont alimenté la presse à scandales pendant des décennies, invite les visiteurs à la réflexion sur l’un des nombreux travers du culte des célébrités et de notre société obsédée par l’image.

Galella pourchasse (littéralement) Jackie Kennedy Onassis sur Madison Avenue à New York, en octobre 1971. Auteur inconnu. Ne vous méprenez pas sur l'apparente nonchalance affichée par la veuve du président...

L’expo s’intitulait “Ron Galella – Paparazzo Extraordinaire”, le glorieux sobriquet attribué par le magazine Newsweek à l’envahissant photographe, et proposait jusqu’à dimanche dernier (oui, maintenant c’est trop tard) 130 photos de célébrités, prises des années 1960 aux années 80, le tout en noir et blanc. Des photos de stars quoi : acteurs et actrices, chanteurs et musiciens, artistes, de Liz Taylor au sommet de sa gloire à un Salvador Dalí vieillissant, des têtes couronnées, des mannequins et autres personnalités, parfois photographiés clairement avec leur accord, souvent manifestant sans équivoque leur agacement face à l’importun. Quel est donc l’intérêt de tout ceci, demanderez-vous ?

John Lennon et May Pang à la première d'une pièce de théâtre au Beacon Theater, en novembre 1974
Euh, eh bien, j’aurais bien du mal à répondre à cette question. Il est clair que la plupart des photos ressemblaient à des clichés de paparazzis, et n’auraient qu’un intérêt visuel ou artistique limité, si on n’y reconnaissait pas quelque célébrité dans une situation tout à fait banale... mais c’était très intéressant de se plonger pour une heure ou deux dans un univers qui m’est complètement étranger. Et puis, au risque de me répéter, il y avait cet élément de réflexion sous-jacent : qui se sert de qui, entre le paparazzi et la star à qui l’on vole des moment de sa vie privée ? 
« Si quelqu’un dit “Pas de photos !”, alors j’essaie de ne plus en prendre. Mais avant qu’il ne le dise, j’en prendrai autant que possible. Ce sont les règles du jeu ».
C’est en ces termes que s’exprime Ron Galella, vieux routier de la profession. Pourtant, à en juger par le calvaire qu’il a fait subir à la veuve du président Kennedy et à ses enfants dans les années 70, il semblerait qu’il ait interprété ces «règles du jeu » avec beaucoup de liberté. À moins que toute l’importance de son propos soit dans le «j’essaie de ne plus en prendre».

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«Oh, encore vous ? Je vous croyais en prison», dit-elle froidement en apercevant le visage bien trop familier de l’intrus. L’exposition consacrait une salle tout entière aux déboires de Jackie Bouvier-Kennedy-Onassis avec le paparazzi qui avait développé pour elle une obsession presque maladive, et pouvait passer des heures à la guetter dans les rues de New York, à Central Park, au restaurant, au spectacle, devant la salle de cinéma où elle venait d’entrer... Il s’est caché derrière des porte-manteaux, s’est affublé de postiches, s’est déguisé en père Noël, juste pour pouvoir mitrailler Jackie et ses enfants avec son téléobjectif. En 1972, à l’issue d’un procès intenté par la veuve du président, une injonction d’éloignement lui interdit de s’approcher à moins de 50 yards de Jackie Onassis, et à moins de 75 yards de ses enfants. Ce qui n’a pas empêché les tabloïds de s’étendre sur cette «most co-dependent celeb-paparazzi ever».

Le sourire quelque peu figé de Jackie Kennedy face à l'homme qu'elle croyait en prison,
avril 1976 au Palace Theater

Lorsque, un soir de 1977, Ron Galella prit en photo Mick Jagger à l’arrière d’une limousine avec le mannequin Jerry Hall, le cri en direction de l’objectif montrait son indignation face à la meute de photographes qui s’apprêtaient à révéler au public un moment de l’intimité du chanteur, qui ne s’était pas encore officiellement séparé de sa femme Bianca mais prenait du bon temps avec une autre. La presse à scandale donna un petit coup de pouce au couple en déliquescence et précipita la rupture. Pourtant, nous disent les organisateurs de l’exposition, la star semble prendre la pose devant l’objectif : son geste de colère semble adressé au public qui verra la photo. En fait, cette confrontation entre le paparazzi et la star devient une sorte de rituel, un acte théâtralisé où chacun connaît son rôle et sait comment il doit se comporter face à l’autre.

Mick Jagger et sa petite amie, le mannequin Jerry Hall, devant la galerie Mizuno en janvier 1983, ne sont pas très contents, enfin, surtout Mick. Et encore...

Les organisateurs de l’exposition poursuivent le raisonnement, et expliquent que cet accord tacite entre la star et le paparazzi est connu sous le nom de “give and take”. Les deux adoptent une attitude ambiguë, évoluant entre le spontané et le délibéré, entre l’invitation et l’hostilité. Ils sont à la fois partenaires et adversaires dans le même jeu. Les stars oscillent constamment entre leur volonté de cacher leur vie privée et une propension à en dévoiler des pans entiers, et cette ambivalence est au centre de l’œuvre de Galella. Voilà voilà, on se couchera moins bête ce soir.

Assurément, Salvador Dalí, par exemple, n’a pas l’air particulièrement irrité à la vue du photographe.

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Au fil de l’exposition, le visiteur apprend également que l’opiniâtre paparazzi a parfois payé le prix de son obstination : Marlon Brando, passablement agacé par l’irruption de l’indésirable, lui a démoli la mâchoire. Galella y laissa cinq dents... Qui disait qu’il  n’y avait pas de sot métier déjà ? Toutefois, Ron Galella obtint d’importants dommages et intérêts au tribunal. Nous voilà rassurés.

Bruce Springsteen à la sortie d'un concert de Sting à Madison Square Garden en août 1988.
"What are you doing here, Ron?" a-t-il demandé au paparazzi.

L’expo s’achève en rappelant au visiteur qu’à l’heure du numérique et d’internet, vraiment tout le monde peut devenir un paparazzi et vendre ses clichés (tiens, voilà qui n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, moi qui songeais justement à une reconversion professionnelle...). Par conséquent, ce genre à part du photojournalisme n’est plus franchement lucratif (zut alors, mon rêve d’avenir est brisé dans l’œuf) et n’est plus en mesure de produire des talents et de voir émerger des photographes aussi célèbres que Ron Galella : ses photo sont donc élevés au rang de documents «uniques et historiques». Amen !

La métamorphose de Michael Jackson au fil des ans :

1. Michael (18 ans) et Janet Jackson (10 ans) en janvier 1977 à la remise de l’American Music Award à Santa Monica.

2. Michael Jackson un an plus tard à l’Université de Californie.

3. Huit ans plus tard, en novembre 1986, au Botanical Garden du Bronx.


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Une chose est sûre, c’est que je suis admiratif de la ténacité de Ron Galella, et de cet entêtement dont il a fait preuve pendant ces trois décennies de traque solitaire, appareil photo en main, malgré l’indifférence avec laquelle il était accueilli, quand ce n’était pas de l’hostilité, voire des coups. Quelque part, pour faire ce boulot pendant si longtemps, avec une telle passion et une telle application, il faut être un peu fêlé. Mais, dans le fond, ceux qui émergent du lot ne le sont-ils pas tous quelque part ?

Laissons le mot de la fin à Sophia Loren, accompagnée de son mari, Carlo Ponti, et de son décolleté légendaire, au dîner de gala qui suivit la première de Dr. Jivago de David Lean, en décembre 1965 : «Ses yeux ! s’extasiait-elle à propos du regard de braise d’Omar Sharif, la vedette du film, ce qui explique sa curieuse expression sur la photo. Avant, je croyais que les Italiens avaient les plus beaux yeux du monde, mais maintenant je sais que les Égyptiens en ont d’encore plus beaux !»


En tout cas, en matière de décolleté plongeant, à l’époque d’avant Photoshop de surcroît, on n’a toujours pas fait mieux, pas même Omar Sharif...

jeudi 10 novembre 2011

Électro berlinoise et autres opiums du peuple

Novembre 2011. L’automne touche à sa fin, les premiers marchés de Noël (les plus pourris d’entre eux) ouvrent déjà leurs portes, et pourtant, tout le monde se met au bermuda. Mais oui, mais oui. Les Berlin Music Days, ou «BerMuDa Festival» de leur petit nom pour faire fun et décalé, sont, depuis 2009, un nouveau venu dans l’univers déjà surpeuplé des manifestations musicales organisées dans la Hauptstadt. 

Une affiche pour le BerMuDa sur la Warschauer Strasse
Cependant, le BerMuDa se démarque du tout-venant en mettant l’accent, accrochez-vous bien, sur la «nationale und internationale Crème de la Crème der elektronischen Musik in Berlin», selon le site internet. Et qu’on se le dise. Un festival électro à Berlin ? Il fallait y penser. Non mais c’est vrai quoi, il y avait un créneau à occuper : aucun festival électro digne de ce nom n’avait eu lieu jusqu’ici, bien entendu à l’exception de la Fuckparade, de la Club Transmediale, du Dream-Wandering. Franchement hein, de l’électro, c’était tout ce qui manquait à l’offre culturelle locale. 

Allez, je persifle un peu, mais le BerMuDa a bien entendu trouvé son public, et ce sont des dizaines de milliers de fêtards qui ont guinché jusqu’au petit matin pendant quatre nuits dans pas moins de 39 discothèques différentes à travers la ville, plus une ancienne aérogare, dont les dimensions monumentales ravalent le légendaire Berghain au rang de minuscule arrière-salle étriquée. D’ailleurs, le Berghain, mécontent de se faire voler la vedette ne serait-ce que quelques jours, ne s’est pas associé à l’événement. Mauvais perdant va.

C’est très bien tout ceci, mais au lieu de vous dresser un compte-rendu exhaustif de toute l’actu électro berlinoise de ce mois de novembre, je vais plutôt vous narrer, en deux ou trois lignes à peine, les temps forts de la soirée de clôture du festival (a.k.a «Fly BerMuDa»), telle que je l’ai vécue à l’ancien aéroport de Tempelhof, reconverti depuis sa fermeture en 2008 en gigantesque temple de l’hédonisme. Ready? Alors c’est parti !

20 h. La soirée débute à Tempelhof, avec Sebo K et Marco Resmann aux platines. La nuit mélomane est censée durer jusqu’à dimanche midi, alors rien ne presse : je suis encore pépère à Friedrichshain avec mes amis, loin des décibels hurlants. La techno attendra.

22 h 45. Avec un grand groupe d’amis et collègues français, nous nous prémunissons contre la faim lors de la longue soirée qui nous attend, en nous offrant un burger bio à «Kreuzburger», sur la Grünberger Straße. Beurk, on est bien loin de la qualité du «Frittiersalon», mais au moins l’objectif est atteint : nous voilà calés pour toute la nuit.

00 h 14. Nous avons été bien inspirés d’arriver de bonne heure à Tempelhof : il n’y a pas encore trop d’attente à l’entrée. L’ennui, c’est que les vigiles peuvent donc faire du zèle, puisqu’il n’y a pas encore de grande affluence. Je subis la fouille au corps la plus indécente de toute ma vie, selon une technique imparable mais controversée encore en cours de déploiement dans les aéroports militaires américains. Mais non enfin, je vous assure que ce petit renflement n’est pas un sachet de drogue, c’est juste ma prostate. 

00 h 22. 46€ le billet d’entrée, 7€ pour le vestiaire... Ma foi, depuis que le baron von und zu Guttenberg a pécho séduit la princesse von Bismarck-Schönhausen à la LoveParade, la techno, c’est devenu carrément élitiste, les enfants. Surveillez votre port de tête et levez bien le petit doigt en buvant votre bière.

00 h 41. J’ai déjà perdu presque tout le groupe alors que je parlementais avec une serveuse tellement odiöse que même son petit minois teuton ne lui suffirait pas à se faire pardonner. Je me retrouve seul avec Craig (*) le Londonien, et malgré des échanges de textos frénétiques avec Lucas (*), nous ne parvenons pas à retrouver la bande. Nous nous donnons rendez-vous au bar dans 30 minutes, histoire de commencer à profiter de la soirée, il en était temps. 

«Hey , il assure grave ce Tiefschwarz, tu trouves pas, Craig ?
– What? 
– Il est bon Tiefschwarz, non ? 
– What? 
– JE KIFFE TROP CE DJ, ET TOI ? 
– Eeeerrr, sorry, what did you say? 
– Oh well, never mind!»

00 h 49. Un type que j’ai à peine le temps d’apercevoir me susurre un truc indéfini à l’oreille. Je distingue très vaguement, sans en être complètement certain, «Kokaine, Marijuana». Plutôt que de chercher à en avoir le cœur net, je préfère refuser poliment, par prudence.

1 h 02. Branle-bas de combat aux platines. Du matériel de mixage est démonté et emmené, une autre table arrive aussitôt. Tiefschwarz est remplacé par dOP. Nouvelle volée de textos avec Lucas : on profite de l’interlude pour tenter de réunifier le groupe. 

«On est au nivo de la vente ticket drinks, m’écrit Lucas. 
– On arrive! DON’T MOVE [on est trop multilinguôle and internachonôle, les Érasmus trentenaires de Berlin que nous sommes, ndlr]
– Mince, on vous trouve pas! 
– Vs êtes au hall 1 ou au 2? 
– Ah bon, y’a 2 halls??? OK on est en route pr l’autre.»

1 h 17. Bah voui banane, il y avait bien deux halls. Ça m’apprendra à payer autant sans même me renseigner un minimum sur le programme. Le groupe est réunifié dans le hall 1, une salle immense qui pourrait abriter à elle seule un immeuble de plusieurs étages. Le DJ authentiquement berlinois Fritz Kalkbrenner met le feu. Heureusement pour nous, la foule n’est pas encore assez compacte, et on peut se rapprocher de la scène en jouant des coudes.



1 h 36. Un spectre me murmure des mots doux à l’oreille. «Cocaïne, ecsta, MDMA, j’ai tout ce qu’il te faut mon gars». Non, sans façon, mais merci quand même pour la charmante attention. Je fais part de mon étonnement à Lucas, qui me répond, hilare, qu’il en est bien à son troisième dealer depuis notre arrivée. Ça par exemple, mais comment ont-ils fait pour entrer dans l’enceinte avec autant de matos, ces gredins ? N’ont-ils pas été fouillés comme nous jusque dans les plus profonds replis de leur anatomie ?

1 h 50. Quelle star ce Kalkbrenner. Il conclut, devant un public camé à mort complètement survolté, un premier mix qui a duré 35 minutes de boum-boum-boum (adagio), et enchaîne en douceur sur le deuxième mouvement : boum, boudoum, bang, bang, boum (allegro ma non troppo).

Oh la belle rose ! Ah la belle bleue !
1 h 58. Les murs tremblent. Dans la foule de plus en plus dense, on parvient, au bout de 33 SMS, à retrouver des amis arrivés un plus tard par un autre convoi, parmi lesquel(le)s Janne (*). Les retrouvailles sont chaleureuses et l’ambiance est à son comble. Un grand escogriffe au visage poupin me propose timidement de la coke, du «speedball», de l’héro. Hygiène garantie : dans un repli de sa veste, il a des seringues sous emballage scellé. Je suis impressionné par un tel gage de professionnalisme tout germanique, mais m’abstiens malgré tout. En l’espace de deux heures on aura tenté de me refourguer autant de came que pendant trois années berlinoises durant lesquelles je ne me suis pas privé de sorties, loin s’en faut.

2 h 15. « Ça va envoyer du lourd, là», me prévient Lucas, expert en électro. Kalkbrenner quitte la scène sur un andante grazioso de fort belle facture, et laisse la place à un autre monument de la Nacht berlinoise, Sven Väth, au nom prédestiné pour être DJ (ça se prononce «Fête», ha, ha). Contrairement aux autres vidéos de ce récit, la ci-dessous a été filmée et mise en ligne par mes soins. Elle est, malheureusement, de bien moins bonne qualité que cet autre extrait, par exemple.



2 h 36. Lucas ne s’y est pas trompé : Sven Väth envoie du lourd. Par la moustache de Jupiter ! Ça déménage ce son. D’ailleurs, nous sommes au tapis. Une petite pause pour se reposer les tympans et respirer à l’air libre n’est pas de trop, à ce stade. Une piste d’atterrissage, quelques chaises longues, un ciel étoilé, 40 décibels de moins qu’à l’intérieur : c’est parfait !

Une pause à Tempelhof dans la grande fraîcheur d'une nuit d'automne

2 h 44. Oui, c’est parfait, mais la pause sur la chaise longue par 3°C, ça va cinq minutes, à moins d’être allemand et / ou aidé de produits plus ou moins licites. Rentré dans la chaleur moite de l’aérogare et le boum-tchiki-boum vivacissimo scherzando de Sven Väth, je dribble un revendeur de galettes de crack peu amène et un poil trop insistant, puis décline l’offre pourtant alléchante d’un négociant en boutons de peyotl du désert de Chihuahua. Sven Väth se laisse sûrement écouter sans qu’on ait besoin de toutes ces cochonneries, non ?

Bah alors ? Et Yoshi dans tout ça ?
3 h 25. Sven-la-Fête ne mollit pas. Badaboum-boum-boum. Berlinetto electrissimo. Sont-ce Mario et Luigi à ma droite ? Suis-je encore clean ou bien tous ces psychotropes en circulation autour de moi ont-ils fini par m’attaquer le cerveau ? Pour m’assurer que je ne suis pas en proie à des hallucinations, je prends des photos: mon SonyEricsson-même-pas-smartphone, lui, a encore tous ses esprits, et confirme que ce sont bien les héros de mon enfance qui se trémoussent à côté. La classe !

4 h 09. À propos d’enfance, je me fais la remarque qu’il y a énormément de petits jeunots autour de la vingtaine. La jeunesse est friquée, de nos jours, pour se payer des soirées aussi chères et toutes ces... substances exotiques. En fait, je suis au bal des débutantes à la mode berlinoise, en quelque sorte. Oui, l’électro s’embourgeoise indéniablement. Pourtant, voilà qu’une créature édentée, à la peau lépreuse, aux yeux caves, à la chevelure pitoyablement clairsemée, interrompt ma rêverie pour me vanter, entre deux borborygmes, les mérites de sa dose de «Krokodil» élaborée avec tout le savoir-faire des banlieues délabrées de Tcheliabinsk. Épouvanté par cette apparition sépulcrale, je prends mes jambes à mon cou.

Vous dansiez ? Eh bien chantez maintenant !
4 h 20. Sven Väth, après deux heures de show qui te molto ecclattissimo les oreilles, laisse la place à Plastikman. L’intro est électro-psychédélique à souhait, et nous transporte dans une sorte de vaisseau spatial, à travers une galaxie lointaine. Cependant, histoire de changer de cadre, nous retournons dans le Hall 2, spacieux mais tellement petit en comparaison avec l’immense Hall 1. Ici, c’est M.A.N.D.Y qui assure l’ambiance depuis un bon moment, et c’est chaud. Dans la petite boutique de goodies stratégiquement située entre les deux salles, un cabas attire notre attention, et c’est Janne (*) qui m’explique l’évidence : ah ! qui disait que la techno, ça ne pouvait pas se chanter ? Les voilà donc, les paroles de l’électro berlinoise (moderato cantabile) ! Évidemment, ce n’est pas du Brassens, mais essayez de danser pendant six heures sur Gare au gorille pour voir...

5 h 26. Magda a succédé à M.A.N.D.Y. Je commence à fatiguer, mon déhanché faiblit, ma capacité à distinguer toutes ces vibrations diminue. Je confonds un «boum, boum» basique avec le plus délicat des «wob, wob». Dans le Hall 1, c’est maintenant  Ricardo Villalobos, un Berlinois d’origine latino et pas trop branché salsa, qui préside les débats (doppio movimento molto kiffante). Mes amis retournent dans la salle infernale, et bien sûr je les suis, le pas lourd. Un habile vendeur me propose des feuilles de coca bio des hauts plateaux des Andes. L’argument massue ? Elles sont certifiées 100% commerce équitable ! Assurément, cela achève de me convaincre, et j’aurais sans aucun doute accepté la transaction si j’avais sur moi la centaine d’euros demandée. Évidemment les dealers n’acceptent pas les paiements par carte. Zut alors. Tant pis, je contribuerai à la prospérité d’une communauté andine une autre fois.

Je crois que c’était encore pendant la partie de Sven Väth...
5 h 50. C’est le drame. Un coupe-jarret arrache à Leandro (*) l’Espagnol la chaîne en or qui dépassait de son col rond, nous laissant à peine le temps de l’apercevoir et encore moins de réagir. Sûrement un consommateur en mal de liquidités pour payer ses petites friandises... Tout compte fait, on n’est pas qu’entre gens comme il faut ici. L’incident, rarissime dans notre Berlin ultra-safe, où l’insou-
ciance est la règle, plombe quelque peu l’ambiance dans le groupe.

6 h 14. Je rends les armes. «Mais non, pars pas maintenant», plaide Lucas. «T’es trop con de t’en aller au meilleur moment», renchérit Pierre (*). Tout bien réfléchi, justement, je préfère partir au meilleur moment, surtout après six heures de danse non-stop, puisque tout ce qui vient après sera forcément moins bien. Et puis jenpeupu, quoi. Il me faut un minimum de force pour regagner mes pénates.

7 h 07. C’est l’aube, d’un gris rosâtre dilué dans les nappes de brouillard. Je m’écroule dans mon lit chaud et douillet. La prochaine fois, j’irai au BerMuDa avec 2.000 euros en liquide histoire de faire mon shopping pendant la soirée. Ou pas.

8 h. Les derniers DJ prennent place à leurs platines, devant un public de zombies aux fosses nasales encombrées de poudre (sans doute). Coooool.

(*) Les noms ont été changés, comme toujours.

jeudi 8 septembre 2011

Heidi sur vos écrans

C’est comme une étrange malédiction, un ensorcellement diabolique qui guette tout voyageur non averti lors de son exploration des contrées latino-américaines. Je ne parle certes pas de la redoutable malédiction inca à laquelle Tintin parvient à échapper in extremis dans Le Temple du Soleil. Non, pis que cela. La «maldición alemana», c’est ce maléfice carrément flippant qui fait que, quel que soit le pays d’Amérique Latine où vous élirez de passer vos vacances, l’Allemagne vous collera aux basques. Et de préférence, le pire du pire de l’Allemagne, sinon ce ne serait pas drôle. «Non mais il divague complètement, le malheureux. Le soleil mexicain lui a trop tapé sur la tête ou alors il a abusé de mezcal, ou les deux», dites-vous, sceptiques. Que nenni, j’ai encore toute ma tête. Les preuves de ce que j’avance sont nombreuses. Et accablantes.

Buenos Aires, mai 1960. Isser Harel, citoyen israélien sans histoire, effectue un séjour linguistique sur les rives du Río de la Plata et profite, depuis quelques semaines, de la douceur de vivre incomparable du «Paris de l’Amérique du Sud». Mais la malédiction ne tarde pas à frapper : un soir, entre deux cours de tango, le voilà qui tombe nez à nez avec un expatrié teuton qui n’est autre qu’Adolf Eichmann, le fuyard SS le plus activement recherché à l’époque ! Heureusement pour lui, M. Harel était également chef d’un commando du Mossad, et son équipe d’agents secrets n’était pas loin derrière. L’affreux nazi est promptement maîtrisé, capturé, et envoyé incognito en Israël. Bref, vous voyez un peu le topo : pas moyen de se prélasser en Argentine sans tomber sur des fadas du Führer toutes les cinq minutes. Peut-être la malédiction est-elle plus féroce en Argentine et ses effets se font-ils moins fortement sentir ailleurs, direz-vous. Pas si sûr.

Parral (centre du Chili), décembre 2010. Glen Recourt, journaliste, savoure la douceur de l’été austral dans un coin paradisiaque et paumé du Chili, et fait une halte dans un grand domaine verdoyant, la Villa Baviera. Pas de chance pour lui, ce lieu enchanteur fut le cadre de toutes sortes d’horreurs commises à l’abri des regards, dans une secte fondée par des émigrés allemands pas nets du tout après la guerre, la tristement célèbre Colonia Dignidad. Société néo-nazie, culte sectaire, pédophilie, eugénisme, maltraitances diverses, tortures sous Pinochet... tous les crimes du XXème siècle y ont été commis. Qui sait ce qui s’est passé dans la coquette chambre où vous y êtes hébergé ? Bref, vous commencez à saisir. Flippant hein ? Peut-être les mauvaises ondes teutonnes se concentrent-elles dans l’hémisphère Sud, et le climat est-il moins délétère au nord de l’Équateur, vous entends-je suggérer. Peut-être, mais rien n’est moins sûr.

Mexique, septembre 2011. Un blogueur berlinois crapahute gaiement dans les montagnes du sud du pays, avec pour seuls compagnons son fidèle Lonely Planet, quelques touristes rencontrés au hasard de ses pérégrinitudes, et une douzaine de millions de moustiques. Les journées sont intenses mais éreintantes. Les nuits sont courtes, chaudes, moites, et pas les plus reposantes qui soient. Le matin, pour s’extraire plus facilement du lit et attaquer le programme de la journée, il allume la télé en appuyant machinalement sur la télécommande, et est violemment tiré de sa somnolence par un hurlement féminin aboyé dans la langue de Goethe. «Auf Wiedersehen!», entend-il beugler dans ses tympans, avant qu’un rire d’Érinye propre à glacer le sang ne monte en saccades démentes du poste cathodique. Enfer et damnation ! Passé le premier réflexe de s’enfouir précipitamment sous les couvertures, il jette un œil craintif et incertain vers l’écran, et ce qu’il y voit confirme ses pire craintes. La voilà ! Pas de doute, c’est bien elle. Elle ne le laissera donc jamais en paix ! Certes, elle n’est ni Adolf Eichmann, ni Paul Schäfer, le gourou pédophile fondateur de la sinistre Colonia chilienne de triste mémoire. Mais l’aura maléfique qui se dégage de sa personne ne la place pas trèèèès loin de ces deux affreux criminels dont les fantômes hantent encore le continent. ELLE, si vous ne l’avez toujours pas deviné, c’est :

HEIDI KLUM ! Aaaaaaarghhh !

¡Caramba! La maldición alemana a encore frappé. Ainsi, j’ai été tiré du lit, dans la torpeur de l’aurore mexicaine, par un Auf Wiedersehen sadique que Heidi Klum adressait, son habituel rictus carnassier sur les lèvres, à une candidate malheureuse et éplorée de la 8ème saison de l’émission de télé-réalité américaine «Project Runway». Heidi Klum, c’est cette gorgone blonde qui, depuis qu’elle n’a plus sa place sur les catwalks, ayant atteint la date de péremption de 29 ans en vigueur dans la profession, se consacre corps et âme à son entreprise systématique de destruction physique et mentale de promotions entières d’adolescentes allemandes, jolies et naïvement impressionnables, qui cherchent à briller coûte que coûte et à se faire une place dans cette société du superflu et du paraître, dans l’émission Germany’s Next Top Model, que l’on pourrait tout aussi bien nommer Germany’s Next Fifty Devastated And Fucked-Up Anorexic Teenage Girls, mais ce serait un chouïa moins vendeur.

Heidi et la "socialite" Nicky Hilton
La comtesse Élisabeth Báthory, ça vous dit quelque chose ? C’est cette aristocrate hongroise diabolique qui, à la fin du XVIème siècle et au début du XVIIème, a fait capturer, assassiner et saigner à mort des centaines de paysannes slovaques sur son domaine, persuadée qu’elle était que des bains réguliers dans le sang de vierges lui permettraient de rester éternellement jeune et belle. Ses aimables expérimentations ont alimenté une abondante littérature, dont le film allemand Die Gräfin (La Comtesse), sorti il y a un an ou deux. Ah, les produits de beauté, c’était mieux avant ! Quatre siècles ont passé, les mœurs ont tout de même un peu évolué, et essorer des paysannes vierges, même Slovaques, pour se baigner dans leur sang, ce n’est plus très bien vu en société. Heidi Klum a trouvé une parade astucieuse : humilier cruellement des dizaines d’ados allemandes chaque semaine jusqu’à ce qu’elles pleurent toutes les larmes de leurs corps, recueillir secrètement toutes ces larmes et en faire des bains chauds et bouillonnants dans son jacuzzi de Blankenese, la banlieue jet-set boisée de Hambourg. Voilà enfin révélé le secret de sa beauté ensorcelante.

C'est marrant, elle a presque un air de Julia Roberts ici
Bref, à 10.000 km du premier poste de télé susceptible de recevoir la chaîne Pro-Sieben, la surprise et la consternation sont donc de taille à la vue de cette crinière blonde familière et de ces pommettes saillantes reconnaissables entre toutes. Pourtant, cela fait déjà des années que Heidi éconduit des aspirants stylistes malheureux de son Auf Wiedersehen glacial sur les chaînes américaines. Ici, il n’est plus question de pousser des adolescentes confuses à l’anorexie, mais de faire le tri entre des créateurs de mode avides de reconnaissance et de célébrité, jusqu’à désigner le Grand Vainqueur, qui triomphera d’un certain nombre d’épreuves passionnantes comme, dans l’épisode d’aujourd’hui, dessiner une robe pour Mademoiselle Sœurette, la «socialite» Nicky Hilton, afin que ce soir elle soit la plus belle-eu pour aller danser-hé-é-é. (si j’ai bien compris, le terme anglais socheulaïte n’a rien à voir avec la politique, en revanche il rime joliment avec parasaïte, allez savoir s’il y a un lien).

Scoop ! Heidi est enceinte ! A-t-elle des envies de
fraises lorsqu'elle envoie son Auf Wiedersehen ravageur?
Hélas, dans la mode comme pour le Salut, il y a beaucoup d’appelés mais peu d’Élus, disais-je tout récemment, à titre étrangement prémonitoire. À chaque épisode, diffusé au Mexique sur la chaîne E!, deux Auf Wiedersehen cruels ponctuent l’émission dès lors qu’un(e) candidat(e) est éliminé(e). L’injonction est suivie d’un rire sardonique qui résonne plusieurs secondes, pendant lesquelles Heidi actionne un levier qui ouvre une trappe sous les pieds du candidat malchanceux. Celui-ci ou celle-ci est alors engouffré(e) et consumé(e) directement par les flammes de l’Enfer. À moins qu’il ne s’agisse du four crématoire portatif perso d’Heidi, allez savoir.

Auf Wiedersehen!

Pour  vous remercier d’avoir tenu jusqu’au bout, une ch’tite photo de la cathédrale Saint-Dominique d’Oaxaca.

Les nuits dorées d'Oaxaca

mardi 5 juillet 2011

À catin, catin et demi.

Il y a quelques jours à peine, je raillais une fois de plus les «habitudes sexistes allemandes» en évoquant les clichés olé-olé de quelques footballeuses de la Frauen-Nationalmannschaft publiées dans Playboy pour faire le buzz autour de la FIFA Frauen-WM. Ce que j’ignorais encore, ce samedi, c’est que les Allemandes s’étaient contentées, si l’on peut dire, de plagier (ça devient pathologique dans ce pays on dirait) une idée de génie que d’autres avaient eue bien avant elles. En effet, force est de constater qu’elles avaient été devancées dans la nudité par... les Bleues elles-mêmes! Qui a dit que le génie français était mort? En mars 2009, les joueuses de l’équipe de France avaient lancé une campagne de comm’ complètement inédite en faveur du football féminin. Gaétane Thiney, Élodie Thomis (de parents martiniquais), Corine Franco et Sarah Bouhaddi tombèrent alors courageusement le maillot et nous interrogèrent, nous regardant droit dans les yeux: «Faut-il en arriver là pour que vous veniez nous voir jouer?» Des femmes jeunes et pas trop mal fichues qui se dénudent pour attirer l’attention, il fallait vraiment y penser...

Nadia Bouhaddi, Corine Franco et Gaétane Thiney
Vu que je ne vivais pas en France à l’époque, je ne saurais me prononcer sur le résultat de l’opération, mais je ne prends pas un gros risque en disant qu’elle n’a pas vraiment mis la scène médiatique en émoi dans notre pays.  Silence assourdissant à part sur quelques blogs. Le concept de la sportive nue était peut-être un peu trop avant-gardiste en 2009? Pour que Le Monde se fende enfin d’un article, il a fallu patienter dix-huit mois après les faits et attendre l’intervention d’un Deus ex Machina en la personne d’Adriana Karembeu dans une nouvelle campagne de comm’ qui a misé cette fois sur les pipoles plutôt que sur la nudité d’athlète inconnues. Pari gagné cette fois.

Et voilà que Bild, modèle d’impartialité, d’intégrité et de déontologie journalistique, se saisit de l’affaire: le quotidien le plus lu d’Allemagne publie un article (intitulé «Un torride trio français», pour ajouter au choc des photos, le poids des mots) ce samedi et diffuse les photos comme si elles venaient juste d’être prises, sans jamais préciser qu’elles remontent à une campagne vieille de deux ans déjà. Je suis tombé dans le panneau, comme beaucoup d’autres lecteurs sûrement. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille était de ne pas du tout entendre parler de cette campagne dans les médias français. Je me suis également demandé quelle mouche a piqué les Bleues pour qu’elles aillent ainsi se déshabiller pour un journal qui n’est lu qu’en Allemagne et qui ne changera rien à la perception du public français. Après un peu de recherches, j’ai fini par comprendre: l’affaire n’était plus de toute première fraîcheur. 

Élodie Thomis
Mais cela n’est pas un souci pour un journal à l’éthique exemplaire comme Bild. Tout est bon pour administrer au lectorat sa dose quotidienne de tétons, de commentaires émoustillés et de rires gras. Pari gagné pour Bild également, et l’histoire est même reprise par d'autres médias allemands, accordant ainsi une improbable deuxième vie outre-Rhin à l’opération communication qui avait fait un demi-flop en France en 2009.

Alors, si quelqu’un de Bild me lit (on ne sait jamais, hein, ils ont peut-être un très bon service veille internet pour dénicher le cliché hot du jour), voici quelques idées d’articles potentiellement riches en photos olé-olé pour les journées creuses, et des faits approximatifs et dont la date limite d’utilisation est déjà dépassée, sauf quand on s’appelle Bild Zeitung: 

«Le président français Félix Faure meurt dans les bras d’une prostituée!» – Tous nos clichés de la scène déjà culte de la «pompe funèbre». Ach, chez ces satanés Français, même la mort est une partie de plaisir-euh!

«Je suis vraiment pucelle, non mais!» – Jeanne d’Arc tombe la cotte de mailles pour convaincre les incrédules qui l’accusent de sorcellerie. 20 clichés exclusifs et un supplément spécial pour tout savoir sur les tendances épilation “ceinture de chasteté” de votre été 1430.

«Cléopâtre trompe César avec Marc Antoine!» – Des bas-reliefs hard-core en granit, découverts à Alexandrie, disent toute la vérité dans les moindres détails et montrent même son Arschgeweih (*) royal en forme de serpent.


Gaétane Thiney bis.
«Le “philtre d’amour” de Tristan et Iseut: c’était du Viagra!» – La version intégrale de la grande tragédie romantique médiévale non censurée! Toutes les enluminures coquines et tous les Director’s Cuts libertins qu’on ne vous a pas montrés à l’école!

Sacré journalistes de Bild tout de même. Ils ont la déontologie de Pernaut, l’obsession pour les seins en plus. Mais au moins, quand ils montrent des Françaises nues, et salivent sur des clichés de Französinnen même pas blanches, ils arrêtent d’être xénophobes le temps d’un article. C’est déjà cela de pris...


Ce soir, à 20h45, l’Allemagne et la France s’affrontent, habillées (cela les changera), à Mönchengladbach, dans la Coupe du monde féminine. Allez les Bleues !

(*) “Arschgeweih”, c’est le petit nom poétique que les Allemands donnent aux tatouages portés en bas du dos.  Arsch se traduit par “cul” et Geweih, “les bois” comme des bois de cerf ou de renne ou ce genre de bêtes qui ont des branches sur la tête. Une belle métaphore comme les Allemands en ont le secret.

samedi 2 juillet 2011

Des filles et du foot

I have a dream that one day, a French football club will win the Champions’ league again. I have a dream that the Olympique Lyonnais is European champion!

Parler de Martin Luther-King à côté d'une couverture
de Playboy? Ce blog c'est vraiment du n'importe quoi!
Les rêves du pasteur Martin Luther King ont une fâcheuse tendance à se réaliser, et ce n’est pas celui-ci qui fera exception à la règle. Et comme de juste, c’est déjà chose faite: l’OL est champion d’Europe 2011, mais bien entendu, comme c’est chez les femmes, donc c’est pour de faux. Pour le “vrai” titre, on patientera encore jusqu’en 2012, ou alors 2048... Pourtant, depuis une semaine, en Allemagne, le foot est devenu un sport de filles. Je serais tenté de dire qu’il l’a toujours été mais là n’est pas le propos. Un an après que les vuvuzelas bourdonnants se sont tus dans les rues de Johannesburg et de Berlin, et que les cafés berlinois ont rangé leurs centaines d’écrans plasmas installés en terrasse, une nouvelle Coupe du monde de football se joue; mais dans ce cas précis, les athlètes font au moins aussi souvent la une de Playboy que celle des journaux sportifs. Ah les bonnes vieilles habitudes sexistes à l’allemande, est-il possible de s’en étonner encore davantage... Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que les sportives effeuillées, fines communicantes, ont fait mouche et créé le buzz, bien plus efficacement que la campagne d’affichage gentillette, où les chaînes de télé allemandes prêtaient à la Frauenmannschaft des propos un brin provocateurs, aux accents martiaux comme «Les gars, on vous vengera» ou encore «Les troisièmes places, c’est bon pour les mecs», allusions caustiques au résultat de l’équipe masculine lors des deux dernières compétitions, notamment à domicile en 2006. Assurer sa promotion en rouvrant des blessures narcissiques mal cicatrisées, ça déchaîne donc moins les foules que la stratégie qui consiste à exhiber du téton pour flatter les hormones mâles. Le scoop de l’année quoi. En tout cas, à lire le ton du court article de Bild, les journalistes de la feuille de chou la plus lue du pays, émoustillés comme des collégiens devant le Journal du Hard, en ont souillé leur clavier...

Une semaine avant le début de la compétition, à Friedrichshain: "Les troisièmes places, c'est un truc pour les mecs!"

Pourtant, il y a sans doute un fond de vérité à ces affirmations. Les Allemandes sont après tout doubles championnes du monde en titre et, évoluant à domicile pour cette compétition, sont archi-favorites pour un troisième sacre consécutif, tandis que la Nationalmannschaft court piteusement après un titre qui lui échappe depuis 1990. Même Wile E. Coyote arrive à chopper le Bip-Bip plus souvent que ça, c’est dire. Je me venge, je me venge. C’est de bonne guerre après les couleuvres que j’ai dû avaler suite à la piètre performance des Bleus l’an dernier. Croyez-vous que l’Allemand fait preuve de compassion lorsque votre équipe nationale se ridiculise et vous plonge dans la détresse ? Eh bien non: il vous prend dans ses bras, non pas pour une accolade fraternelle mais pour mieux vous donner le baiser de Judas, il en rajoute des tonnes et amplifie avec une délectation sadique votre désarroi. Mais passons au lieu de ressasser ces douloureux souvenirs. Salauds de Boches!! Oups. Vous n'avez rien vu j'espère.

Café "Hundertwasser" à Friedrichshain. Pour le foot, c'est ici.
On sentait comme une certaine fébrilité dans l’air dans les semaines qui ont précédé le début de la compétition: se déroulera-t-elle dans l’indifférence générale ou le public sera-t-il au rendez-vous ? Les matches seront-ils à la limite du regardable ou mourra-t-on d’ennui (ou de rire) du match d’ouverture à la remise du trophée ? Les joueuses, ayant évacué sans ménagement le mythe de l’athlète peu féminine et pas très jolie en minaudant devant les photographes du magazine au lapin, sauront-elles intéresser le spectateur par leur technique de jeu autant que par leur physique avantageux ? La presse a laborieusement fait son boulot, démontrant par A + B qu’il faut regarder le foot féminin, car c’est un vrai sport de passionnées qui gagnent en un an ce que les Cristiano Ronaldo et autres Rooney gagnent en une mi-temps, voire en quatre foulées paresseuses, qu’elles sont belles, fair-play, intelligentes, ont le feu sacré, commettent moins de fautes et n’ont même pas plagié leur thèse de doctorat. Bref, tout était bon pour nous vendre la soupe, mais on sentait que le cœur n’y était pas vraiment. Un sport, on l’apprécie parce qu’il fait plaisir à regarder, pas pour tous les motifs les plus rationnels du monde, et cela est impossible à mettre en équation. Sinon, un sport propre et intègre tel que le curling serait tout aussi suivi que le foot.

Des buveurs de bière attablés à cette terrasse de la Simon-Dach-Str.
voient la star allemande Fatmire "Lira" Bajramaj entrer en jeu à la
60ème minute du match Allemagne-Canada.
Mais dimanche dernier, la mayonnaise a bien vite pris. Le premier match de la sélection nationale (qui n’était pas le match d’ouverture, une affiche France-Nigeria) a été largement diffusé et suivi dans les bars, tandis qu’à l’Olympiastation de Berlin, pas moins de 73.500 personnes étaient présentes pour voir l’Allemagne dominer les Canadiennes et les battre sur un petit 2-1, bien loin des 11 buts à zéro sur lesquels s’est soldé l’Allemagne-Argentine en ouverture de la coupe de 2007, signe, selon les commentateurs avisés, que la qualité du jeu est en nette augmentation, car des 7-0 ou 11-0 en pagaille, ça ne fait pas très pro. Pour avoir suivi la partie et profité de l’ambiance depuis les terrasses des cafés de Friedrichshain, j’ai trouvé le jeu tout à fait plaisant à regarder, et le public allemand toujours aussi passionné dès lors qu’une équipe, n’importe laquelle, endosse les couleurs nationales. Certes, on était encore très loin de la ferveur avec laquelle le public a suivi le match Allemagne-Australie l’an dernier depuis les mêmes terrasses, et à des années-lumières de l’explosion de joie populaire qui a suivi la victoire 4-0 de la Mannschaft pour sa première partie dans la compétition, mais indéniablement, le public était présent et intéressé. Le jeu que j’ai vu n’était pas particulièrement rapide (un peu comme les Bleus fatigués en 2002), mais d’un niveau technique tout à fait correct et pas mal d’actions. Alors que j’écris cet article, j’ai pu admirer deux magnifiques buts des Américaines contre des Colombiennes qui prenaient l’eau de toutes parts.

Une coupe du monde de foot, c'est bon pour le
business. On trouve même des vuvuzelas!
Quoi qu’il en soit, après une deuxième victoire, un petit 1-0 contre le Nigeria, l’Allemagne a, comme la France, déjà décroché son billet pour les quarts de finale. Grâce à une différence de buts nettement en sa faveur (les Bleues ont tout de même battu les Canadiennes 4-0, cela mérite d'être souligné), la France est pour l’instant première du groupe A, et pourra conserver cette place en cas de nul dans le match qui opposera les deux équipes mardi. À Berlin, il n’est plus possible d’ignorer que l’honneur du Vaterland (la patrie) est en jeu et qu’une compétition de football est en train de se dérouler. Comme j’ai pu le voir à l’Euro 2008 (j’étais alors en cours d’installation ici) ou lors de la coupe du monde l’an dernier, les drapeaux ont recommencé à fleurir un peu partout, et de préférence sur les balcons ou les toits des voitures. Même dans un quartier à très forte population immigrée comme Neukölln, les citoyens allemands, qu’ils soient d’origine turque, égyptienne ou libanaise, affichent bruyamment leur patriotisme teuton et ne lésinent pas sur les drapeaux Schwarz-Rot-Gold.

Cette partie entre deux équipes dores et déjà qualifiées sera loin d’être anodine, au moins pour une joueuse en particulier: l’Allemande Célia Okoyino da Mbabi, qui a marqué le premier but de la sélection nationale dans cette compétition, dans le match contre le Canada, est née... française, d’une mère française et d’un père camerounais, à Bonn. Elle n’a acquis la nationalité allemande qu’à 16 ans, après avoir été remarquée par la Fédé allemande, qui lui a suggéré qu’elle aurait toutes ses chances de jouer en équipe nationale si elle reniait le pays de sa mère. Moi j’en dis qu’il y a des déchéances de nationalité qui se perdent... enfin, c’est ce que je dirais si j’étais idéologiquement proche de nos ministres adorés et de leurs âmes damnées.


Célia Okoyino da Mbabi. Notons que ni elle, ni Lira
Bajramaj n'ont pris part à l'effeuillage collectif sur Playboy
Nous avons donc perdu une joueuse de talent, mais avouons que jusqu’ici, les Bleues, classées 7èmes mondiales par la FIFA, se sont très bien passées de la renégate scélérate, et espérons qu’elles continuent ainsi, malgré l’indifférence du public français.

Mardi, la France et l’Allemagne s’affronteront pour la première place du groupe A. Et moi, je compte bien... ne pas voir le match, puisque je serai en France, et qu’en France, tout le monde s’en foot éperdument de cette coupe du monde, non ? C’est bien dommage. Souhaitons quand même bonne chance aux Bleues, et suggérons-leur de s’inspirer des stratagèmes payants qu’ont adoptés les Allemandes pour créer le buzz en France... Héhé.

J’aime bien voir et photographier les preuves de la ferveur populaire qui accompagne ces compétitions sportives, dans tous les quartiers de Berlin, à l’est comme à l’ouest, chez les Allemands de souche comme chez les immigrés. Laissez-moi, en guise de conclusion, vous montrer quelques photos qui témoignent de l’ambiance.

Le 29 juin près d'Alexanderplatz, à Mitte


Le 30 juin sur la Boxhagener Straße, à Friedrichshain

Rafales de vent le 1er juillet sur l'Urbanstraße, à Kreuzberg
Grande démonstration de patriotisme, le 1er juillet devant le café arabe El-Salam, sur la Sonnenallee, à Neukölln. Je me suis fait proprement recevoir pour avoir eu l'audace de prendre une photo... Ah là là.
Le 1er juillet du côté du Hallesches Tor, à Kreuzberg. Là c'est plus original tout de même sur ce taxi: les drapeaux des 4 pays du groupe B. Le Japon a démoli les Mexicaines 4-0 !
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