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mardi 19 juin 2012

Beauté de Berlin : Full Sun Party au Badeschiff

«Allô?
– Salut Pierre, ça va toi?
– Ouais bien, et toi?
– Tranquille. Tu fais un truc ce soir après les matches de foot?
– Bah je pensais aller au Badeschiff, il y a un open-air qu’a l’air trop bien. C’est Aude qui m’en a parlé.
– Cool, ça a l’air sympa. J’aime bien le Badeschiff. Remarque, je n’y suis jamais allé en soirée. Ça doit être vraiment cool.
 – Ça te dit? J’irai avec Aude et Thibault et Machin et des potes, tout ça.
– Ouais pourquoi pas. On verra bien.»

Samedi 9 juin au Badeschiff. À 3 heures 19 du matin, la nuit de bringue ne fait que commencer. Mais déjà, une lueur de plus en plus nette et brillante grandit à l’horizon et dilue lentement le noir du ciel. Il n’y a plus de doute possible: l’aurore est bien là!


3h19 au Badeschiff.

lundi 4 juin 2012

Un mois à Berlin : Mai 2012

«En mai, fais ce qu’il te plaît», qu’y disaient. Si j’avais pu suivre ce conseil de bon sens, j’aurais passé bien plus de temps à Berlin en ce mois de mai ensoleillé. Ainsi, j’aurais pu mieux protéger mes fleurs des premières grandes chaleurs de l’année, et j’aurais eu plus de temps pour profiter de l’imbattable ambiance printanière dans la Hauptstadt. Hélas, comme on dit ici avec une pointe de lucidité résignée, das Leben ist kein Wunschkonzert!

1er mai – Un pont de quatre jours touche à sa fin. Quatre jours de soleil et de chaleur comme la métropole prussienne n’en a plus vu Spree depuis presqu’un an! Quatre jours de réjouissances en plein air, nuit et jour, un peu partout dans la ville. Quatre jour de bonheur, d’allégresse, d’insouciance. Quatre jours sans travailler, ou si peu. Quatre jours sans services de voirie aussi... Les pelouses du Volkspark Friedrichshain, vertes et grasses en cette saison, disparaissent sous des monticules de déchets à moitié carbonisés qui évoquent bien plus les banlieues de Lima que le centre d’une capitale d’Europe du Nord. Remarquez, cela ne dissuade pas les locaux de pique-niquer au milieu de ce bazar malodorant et insalubre. Tant que les rats ne viennent pas danser pas sur leur nappe à carreau, tout est in Ordnung, je suppose.

Et bien sûr, ça sent comme vous l'imaginez...
1er mai – On a beau avoir endigué la violence endémique des rivages de la Spree à coup de MyFest, on a beau avoir pris l’habitude de célébrer les droits des travailleurs, acquis de haute lutte, par un grand carnaval de musique électro plutôt bon enfant quoique sans grand rapport avec le schmilblick, les agences bancaires de certains quartiers berlinois, échaudées par les événements passés, ont conservé l’habitude de se barricader derrière des retranchements fortifiés pendant tout le weekend du 1er mai, comme ici sur la Frankfurter Allee, à Friedrichshain, un secteur autrefois très «chaud» à cette période de l’année. C’est qu’on n’est jamais trop prudent. Résultat, dans un pays où le paiement en liquide est la règle, le Friedrichshainien prudent se voit obligé de thésauriser des espèces dans les jours qui précèdent le 1er mai pour éviter de se retrouver à sec. Sinon, il ne lui reste plus qu’à se rendre au distributeur de billets le plus proche, dans la région de Hambourg je crois... Ou alors il reste le troc.

mardi 31 janvier 2012

Klotür & Trans – SO36

«Dis-moi ce qu’il y a sur la porte des toilettes de ton bar, je te dirai qui tu es». C’est en substance le principe de ma série Klotür («la porte des chiottes» en teuton), consacrée à une exploration méthodique des toilettes des bars berlinois, ou à tout le moins, des huisseries d’icelles. Certains fâcheux argueront que je les introduis à la nuit berlinoise par la petite porte, d’autres esprits chagrins maugréeront derechef que ce vain catalogue prend les choses par le petit bout de la lorgnette (ou par le petit trou de la lunette [de WC]), en plus d’être sale et vulgaire. Mais baste. Sourd à ces récriminations de constipés de la blogosphère et à ces jérémiades de pisse-froid 2.0, je poursuis, avec un zèle imperturbable, ma mission sacrée, mon inventaire des meilleurs ornements de ouatères berlinois, en exclusivité mondiale sur Les Chroniques Berliniquaises. Un jour, quand je serai célèbre et adulé, une journaliste à la paupière fardée et à la crinière peroxydée me recevra sur son plateau télé et, tout œillades et minauderies, m’interviewera langoureusement, entre deux roucoulades voluptueuses :

dimanche 29 janvier 2012

Dernier samedi soir à Prenzlauer Berg (la fermeture du KDR)

Samedi soir sur la Pappelallee. Le Klub der Republik, icône des nuits de Prenzlauer Berg, célèbre, entre autres mais pas que, pour ses soirées «Girls Republik», où votre dévoué chroniqueur n’était pas forcément le bienvenu organise en cette fin janvier dix soirées consécutives d’Abrissparty, ou encore de «soirées de démolition», pour un grand feu d’artifice final. Et pour cause : le 1er février, après deux ans de lutte contre le nouveau propriétaire des lieux, l’établissement fermera définitivement ses portes, et sa boule à facettes sera délogée de son poste sans cérémonie, dans un grand fracas pas vraiment musical, par une autre boule, nettement plus massive celle-là : la boule de la grue de démolition. La guerre des boules, en quelque sorte. Boule de verre contre boule de fer, allez savoir pourquoi, c’est presque toujours la même qui gagne.

Il règne toujours une certaine moiteur à l'intérieur du KdR... Merci à Hélène pour l'idée de photo !


mercredi 24 août 2011

Kubus Berghain

Cette semaine, chères midinettes berlinoises, vous aurez la possibilité, si le cœur vous en dit entre deux orages, de découvrir le Berghain, ce célèbre temple de la musique électro-techno-bourrine qu’il n’est plus nécessaire de présenter (même si un blog concurrent le fait très bien ici), comme vous ne l’avez probablement jamais vu jusqu’à ce jour: pas de file d’attente de 500 mètres de long pour y accéder, pas de meutes de noctambules titubants, aux traits tirés et au look Jacquouille la Fripouille ou Cro-Magnon ou n’importe lequel des derniers canons de la mode agréés par la maison, pas de stress et encore moins de cerbère patibulaire à peau de lézard à l’entrée, pas d’obligation de vous séparer de vos amis en petits groupes dont la moitié restera sur le carreau, pas de sélection arbitraire, selon des critères plus opaques que les finances de Liliane Bettencourt, entre les heureux Élus de la Nuit berlinoise et le tout-venant pas assez cool et jugé indigne de fouler de son pas gauche et disgracieux le dance-floor le plus sélect du monde, pas de fouille intrusive ni de confiscation de votre appareil photo, pas de barbus musclés tout de cuir (dé)vêtus se trémoussant lascivement dans la pénombre stroboscopée, et d’ailleurs, pas de musique, ou si peu. En fait, on pourrait presque y venir en famille. Le lieu est pour ainsi dire méconnaissable, et pour cause: une manifestation à vocation artistique s’y tient en ce moment, l’exposition «Kubus - Alle Worker’s Pearls».

L'entrée de l'expo Kubus
Une expo dans une disco, voilà qui en soi n’a pas grand chose de surprenant à Berlin, cette métropole à l’histoire tourmentée qui adore détourner les bâtiments de leur fonction initiale ou habituelle: par exemple, on a bien métamorphosé une gare ferroviaire, le Hamburger Bahnhof, en galerie d’art, et une station de métro, Schlesisches Tor, en discothèque (quoiqu’éphémère), alors pour que la boucle soit bouclée, il ne manquait plus que la transformation d’une boîte de nuit en galerie d’art!

L’intérêt de l’exposition, si l’on peut dire, c’est que les œuvres exposées sont le produit du génie artistique torturé des employés du Berghain. Et oui! Car, qu’on se le dise, de la redoutable équipe de videurs au vendeur de glaces (je n’ai pas halluciné, dites, j’ai bien vu un marchand de glaces là dedans?!), des barmen aux préposés aux vestiaires, des responsables de la technique aux valeureux nettoyeurs des toilettes et des back-rooms qui doivent vraiment en voir de toutes les couleurs, c’est en fait toute une armada d’artistes méconnus qui s’affaire autour de nous, danseurs éperdus, trop hagards pour prêter attention à tout ce talent artistique (autre que musical bien sûr) qui prospère devant nos yeux hallucinés.

Allez, venez dire bonjour à tonton Sven les enfants
L’expo Alle Workers’ Pearls répare donc enfin cette injustice et révèle au public ignorant ce qu’il aurait dû savoir depuis des lustres. Que par exemple Sven Marquardt, le fameux videur au visage reptilien à force d’être tatoué, sans doute l’homme le plus haï de Berlin (bien plus encore que Thilo Sarrazin), est aussi photographe. Une de ses œuvres est exposée en grand format dans la grande salle Kubus. Des satyres, tiens donc. Une quarantaine d’«artistes» exposent dans ce grand espace aux volumes d’usine. Le résultat: une collection souvent bizarre, parfois intéressante, drôle par moments, parfois franchement mauvaise, et souvent provocante, se laisse donc admirer cette semaine jusqu’à vendredi soir, pour la modique somme de zéro euro TTC. C’est touchant tous ces artistes en herbe. Mais reconnaissons que certains d’entre eux ont vraiment du talent, sinon, ils se contenteraient d’écrire un blog! Si vous avez de la chance, vous vous retrouverez au milieu d’une faune interlope et débraillée, presque aussi intéressante à admirer que les œuvres exposées!

Tonton Sven fait de la photo, vous avez vu?
Sven Marquardt, sans titre, 2010
Sarah Schönfeld, "Walk The Line", 2011
Ecstasy sur négatif photographique (et pourquoi pas, hein???)
Les hauts volumes du Kubus sont vraiment difficiles à photographier...
Sympa: une série de diapos dont je n'ai pas noté le nom.

Deux badauds au style qui déchire sa mère admirent les deux oeuvres sans titre de Gunnar Neumann.
Là, sur le mur, c'est un cercle à la peinture marronnasse sur de la toile, et au sol, c'est un autre cercle, filmé cette fois, avec des cloportes grouillants qui en sortent. Sans doute une allégorie symbolisant les fêtards que Sven Marquardt refoule à l'entrée du Berghain, ou quelque chose comme ça...
Cette sculpture de Peter Knoch, représentant des babouins faisant de l'aviron dans une espèce de jungle, s'intitule fort justement "Afrika". C'est sûr que ce nom est plus seyant que "Spreewald" pour une scène de ce type.
Denise Palma Ferrante, "Audio Installation Performance", 2009
Certains intrépides se sont hasardés à se mettre les écouteurs.
La haute pile de chaussettes sales sur le sol m'en a malheureusement dissuadé.

Bondy Boy, "Arbeit Macht Frau", 2005
LOL, Bondy Boy, LOL.

Adel Zabel, détail de la sculpture "Des Berghains Haus - Meister Mischkes Waschplatz", 2008.
("La maison Berghain, le lavoir de Maître Mischke"). Sur le miroir: "les basses, ça rend heureux".
Il n'y a pas que les basses, serais-je tenté de dire!!
Sarah Schönfeld, "Walk The Line", 2011
Héroïne sur négatif photographique. Non mais et alors, bande de bourgeois bien-pensants?

J'ai oublié de noter le nom de l'oeuvre, mais je crois que ça se passe de commentaires...

Martina Minette Dreier, "Messages from the Gods", 2011, "In der Löwengrube", 2008
Voilà, voilà. Une expo à voir si vous avez du temps d’ici à vendredi et vous trouvez du côté de Friedrichshain. Sinon, rendez-vous sur la piste de danse un de ces quatre, comme d’habitude!

jeudi 19 mai 2011

Klotür & Sport - Schwalbe

Chères Lectrices à la peau de vahinés tahitiennes et à la chevelure ondoyante dans la brise printanière, je suis tout penaud car je vous délaisse. N'allez surtout pas croire que votre dévoué chroniqueur n'a plus rien d'intéressant à vous raconter ; ce serait vraiment faire erreur car j'ai plusieurs articles en préparation. Mais il se trouve qu'en ce moment, malgré tous mes efforts, je rencontre toutes sortes de difficultés qui m'empêchent de me plonger suffisamment dans mes billets et de les terminer. Voyez, pas plus tard qu'hier, alors que j'étais sur le point de finir un super article, mon petit neveu a vomi sur mon clavier et mon chien a mangé mon ordinateur portable ! Eh oui, das Leben ist kein Ponyhof comme on dit ici. La traduction littérale serait “La vie n'est pas un poney club”, une expression mystérieuse qui dénigre gratuitement les poneys clubs, puisqu'elle signifie que dans la vie, il y a toujours des obstacles à surmonter. Eh bien aller insinuer que faire une balade à dos de poney est toujours une sinécure, je trouve cela franchement désobligeant envers les cavaliers du dimanche et les nombreuses victimes d'accident de poney qui, en plus d'être traumatisées à vie, peuvent se sentir incomprises et injustement stigmatisées par ce dicton dénué de subtilité. Mais passons.

Pour vous faire patienter en ces temps de disette bloguistique et rendre un hommage tardif au printemps, je vous présente en un billet rapide l'un de mes bars préférés, qui brille par ses Klo-Türen fort bien soignées, le bar Schwalbe (“Hirondelle”), à Prenzlauer Berg, à deux pas du Klub der Republik. Contrairement à ce que ce nom pourrait suggérer, il s'agit d'une Fußballkneipe, un bar de footeux et de passionnés de Kicker (le baby-foot), et non pas un repaire de mordus d'ornithologie. Situé sur la très accueillante Stargarder Straße, le bar s'ouvre largement sur le trottoir en une terrasse chaleureuse et conviviale, qui vraiment est ouverte presque toute l'année sauf de décembre à février. À l'intérieur, de nombreux écrans géants permettent de ne rien perdre des défaites matchs du 1. FC Köln en Bundesliga, car Die Schwalbe est avant tout un bar de supporters de Cologne, un îlot de Rhénanie en terre prussienne où l'on trouve même de la kölsch pour se désaltérer (et se consoler après les matchs du FC Köln). Au sous-sol, pas moins de trois tables de baby-foot permettent de faire des tournois de Kicker avec ses amis. Les mardis et les samedis (lorsqu'il n'y a pas de match), c'est la maison qui offre les parties.

Et les toilettes alors ? Puisque là réside l'intérêt de la série, je vous le rappelle. Ma foi, très réussis, ces petits symboles sur les portes. On est dans l'ambiance foot. La première fois que je suis allé à Schwalbe, un jour de l'été 2009, il m'a suffi de voir la Klotür pour être certain que j'y reviendrais maintes fois. Schwalbe restera ce lieu unique où j'ai appris un “sport”, une langue et un dialecte.

Sinon, les amies, rien à voir mais j'ai de bien tristes nouvelles à vous annoncer sur le front de la gentrification. Le mythique Bar 25, dont je vous parlais il y a quelques mois, n'a pas rouvert ses portes en ce printemps 2011 : il semblerait qu'après des années de fausses alertes, cette fois ait été la bonne, hélas. “Ils” ont eu sa peau, ces salauds. Dire que tous ceux qui se sont installés à Berlin au cours des 6 derniers mois ne sauront jamais ce qu'était Bar 25, c'est d'une tristesse à vous donner le cafard pour tout l'été... Adieu cirque, adieu balançoire suspendue précairement au-dessus de la Spree, adieu pizzas pas très bonnes mais ô combien nourrissantes pendant un marathon d'électro dans la fraîcheur d'une courte nuit d'été berlinoise. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, ce weekend,  Mediaspree s'apprête à faire une nouvelle victime emblématique, qui fermera également ses portes pour toujours : la boîte légendaire Maria am Ostbahnhof jouera son chant du cygne vendredi et samedi soir avant de laisser la place à de chouettes immeubles de bureaux comme à Paris et à Londres. 

So ist Berlin!

Quelques photos pour finir avant, on l'espère, des billets plus approfondis :

Le logo des supporters du 1. FC Köln à Berlin

La cave de Schwalbe et ses trois baby-foot

La terrasse de Schwalbe, un soir de février... le footeux n'est pas frileux.

Questions pour un Champion, avec de la bière et du foot

lundi 14 février 2011

Klotür & Kunst 1 : Z-Bar

Les lecteurs attentifs n'auront pas manqué d'observer qu'il y a, aux Chroniques Berliniquaises, quelques séries discrètes, consacrées à des thèmes spécifiques, comme par exemple les expériences insolites dans la série "On a testé", ou encore les interviews de personnalités mortes, sur des sujets d'actualité, dans la série "Allô ...?", qui d'ailleurs en est restée à son tout premier épisode pour l'instant, les célébrités décédées étant tout de même bien plus difficiles à contacter que ce que j'avais escompté.

"Z-Bar", Bergstraße 2, à Berlin-Mitte
"Damenklo"
J'ai décidé d'agrémenter ce blog d'une nouvelle petite série dédiée à une forme d'expression graphique particulièrement répandue à Berlin : l'art des Klotür. Avis aux lecteurs non germanophones : ceci n'a absolument rien à voir avec nos bonnes vieilles clôtures bien de chez nous, que l'on entende par là des barrières délimitant un parc ou un terrain, ou alors l'arrêté des comptes d'une entreprise en fin de mois, de trimestre ou d'année par Ginette et Josiane de la compta. Klotür, c'est un faux-ami aussi pervers que Pute, qui veut dire "dinde" en langue allemande, ou VoKü, qui, comme je vous le disais tout récemment, n'est pour les Allemands que l'abréviation toute bête du mot Volksküche, par laquelle ils désignent soit la bonne vieille soupe populaire pour les déshérités, soit les repas de quartier ouverts à tous, mijotés avec amour et servis avec ferveur révolutionnaire dans les communautés anarchistes, alors qu'en français, le terme évoque un accessoire de mode en vogue chez les bourgeoises élégantes de la Belle Époque, qui a fini par désigner, par métonymie, les traîtres et les hypocrites. En effet, on imagine sans mal la déception et le dépit chez ces messieurs, lorsqu'ils déshabillaient ces dames et se rendaient compte, horrifiés, que le beau galbe du postérieur de leur conquête était le résultat d'une tricherie vestimentaire tapie sournoisement sous leurs jupons à froufrous et qu'ils s'étaient encore fait eus par de fourbes femelles à la chair flasque. Klotür, c'est un félon du même acabit : lorsqu'un Français parle clôtures, et ce le plus sérieusement du monde, car c'est un sujet avec lequel on ne badine pas, son interlocuteur allemand l'observe avec un oeil narquois et pouffe de rire, car pour lui Klotür désigne la porte des toilettes (Klo = "toilettes", voire plutôt "chiottes", et Tür, "la porte").

"Z-Bar", Berlin-Mitte : "Herrenklo"
On dirait une image de film
Une série sur les portes des toilettes ? Ce blog est vraiment tombé dans le caniveau, direz-vous d'un air sceptique, pour ne pas dire carrément septique. Pourtant, les Berlinois d'un jour ou de toujours l'auront sûrement remarqué : la décoration des bars de cette capitale hédoniste est toujours soignée jusque dans les plus petits détails, pour leur donner une atmosphère unique. Aussi les banales silhouettes de bonhomme et de femme, connues dans le monde entier pour signaler les toilettes, sont-elles bannies du petit coin et remplacées par n'importe quoi, pourvu que cela soit "créatif" et "original". J'ai attrapé un étrange virus qui commande mon cerveau et m'oblige à photographier les portes de toilettes intéressantes, et il était temps de dévoiler cette étrange collection, petit bout par petit bout. Je n'avais pas prévu d'inaugurer la série par le Z-Bar, sur la Bergstraße, à Mitte, mais il faut parfois faire des compromis. Le Z-Bar nous réconcilie avec le sigle KKK, qui ne veut dire ni Ku Klux Klan, ni le sinistre Kinder, Küche, Kirche qui assignait à la femme prussienne, puis allemande, sa place "naturelle" dans la société, en particulier sous les nazis, mais ici "Kunst, Kultur, Kino" (art, culture, ciné) : on se sent tout de suite mieux. Sur la Klotür, rien de particulièrement remarquable : chez les femmes, une rose, et chez les hommes, une photo qui semble tirée d'un film indéfini, où l'on voit un inconnu de dos utilisant un urinoir. J'ai vu bien mieux, mais ce sera pour les prochains épisodes de la série, dans quelques semaines.

Le Z-Bar vu depuis la rue. L'enseigne "Kino" que l'on voit n'est pas un reflet dans la vitrine : il y a bien un petit ciné à l'intérieur.

Le Z-Bar est l'un de ces lieux magiques qui nous font vraiment aimer Berlin. Dans l'arrière-salle de ce tout petit bar niché dans une rue léthargique de Mitte, des films de série B des années 1940 à 1970 sont projetés chaque dimanche, dans le cadre de leurs soirées "Zinema", et des événements culturels divers sont organisés les autres soirs de la semaine. Ce samedi, en marge de la Berlinale, un documentaire espagnol de 30 minutes, intitulé El tiempo suspendido, ou en anglais Time Stood Still, était projeté trois fois d'affilée, en version originale bulgare, et sous-titrée en anglais la première fois, puis en allemand pour la deuxième projection, et enfin avec des sous-titres en espagnol pour la troisième et dernière séance. La réalisatrice, María José "Jo" Graell, Espagnole originaire de Valence (donc une "Valencienne" ?), est tombée amoureuse du cinéma "Odeon" de Sofia en Bulgarie, et a décidé de lui consacrer un documentaire.


Il faut dire que le vénérable "Odeon" de Sofia n'est pas  pas un cinéma comme les autres, ni même un vieux cinéma d'art et d'essai comme les autres. Il ne se distingue pas des autres par son histoire, qui n'a rien d'extraordinaire : ayant ouvert en février 1961, il y a exactement 50 ans, il a sporadiquement fermé puis réouvert ses portes sous des noms différents mais a fini par s'établir comme un des cinémas emblématiques de la capitale bulgare. D'après le documentaire, et si j'ai bien compris les sous-titres, ce qui fait l'originalité de l'Odeon, c'est son impressionnante collection de plus de 15.000 films des décennies précédentes ("la plus importante des Balkans", nous assure-t-on avec fierté), qu'il projette toujours en version originale, et jamais, au grand jamais avec des sous-titres, le Ciel nous en garde, mais avec un interprète qui traduit tous les dialogues en live, micro à la main, à mesure que la bobine se déroule. C'est bien cela : le public suit le film en écoutant les dialogues originaux, et par-dessus, la voix du traducteur-interprète. Il semble que ce soit une tradition cinématographique bien ancrée dans les habitudes bulgares, vu le nombre d'intervenants enthousiastes, tout au long du documentaire, qui expliquaient que les sous-titres, c'est trop nul, et que rien ne vaut la traduction simultanée par un professionnel qui y met un peu plus de vie. En tout cas, c'est une manière comme une autre d'apprécier le cinéma, c'est sûr.

Nelly Superstar
L'un des piliers du cinéma Odeon de Sofia, c'est Nelly Chervenusheva, qui depuis plus de quarante ans, traduit tous les films italiens qui y sont projetés. Cette sacrée Nelly : à près de 80 ans, elle ne compte pas s'arrêter. Il paraît que le public sofiovite, avant d'acheter sa place, s'assure que ce sera bien Nelly qui traduira les dialogues. Et qu'on ne s'avise pas de répondre par la négative, sinon ils ne sont pas intéressés. Il paraît qu'elle ne s'arrête jamais, mais alors jamais de parler, même lorsqu'il n'y a pas de dialogue : elle meuble les "silences" prévus par le réalisateur en racontant les anecdotes qui lui passent par la tête, et l'audience adore. Dans d'autres pays, on appellerait ça radoter. Il paraît qu'un jour, alors qu'elle faisait un infarctus, elle a continué à traduire et n'est allée à l'hôpital qu'à la fin de la séance, comme il se doit ("le public m'a sauvé la vie !"). Il paraît qu'une autre fois, elle est morte, mais est ressuscitée le lendemain, juste avant la projection de La Dolce Vita, Dieu ne pouvant se résoudre à priver Sofia de sa Nelly adorée. Déjà que les pauvres habitants ont la malchance d'être bulgares, leur enlever Nelly serait faire preuve de trop de cruauté à leur égard... La séquence émotion du documentaire : Nelly, fanatique de Fellini, incollable sur Pasolini, n'a jamais mis les pieds en Italie ! Sous les yeux émus du public, elle réalise enfin le rêve de toute sa vie, à l'invitation d'une méga-star mondiale du cinéma bulgare dont nous avons tous déjà oublié le nom. Elle était sacrément heureuse, mamie Nelly, et nous étions bien contents pour elle.

La salle de projection du Z-Bar
Et voilà, c'en était fini d'El tiempo suspendido. Une bien chouette histoire avec une bonne dose d'excentricité et de personnages hauts en couleur. Si j'ai l'occasion de retourner dans les Balkans et de découvrir la Bulgarie, l'Odeon figurera en bonne place dans ma liste des choses à voir, en espérant que Nelly assurera encore la traduction, ou disons plutôt, le sur-bruitage des films de Fellini.

En attendant d'avoir cette chance, il nous reste les films de série B du Z-Bar pour patienter. Au programme ce mois de février : Les Lutteuses contre le Docteur de la Mort, film culte mexicain de 1963, Purple Death from Outer Space, de 1966, ou encore, The Brain that Wouldn't Die, un  thriller indispensable de 1962. Presque de quoi nous donner envie de faire l'impasse sur la Berlinale !

La projection d'El tiempo suspendido était aussi l'occasion de se régaler de spécialités bulgares et de vins des Balkans à l'œil. Je ne suis malheureusement pas encore en mesure de dire si c'était exceptionnel ou si les projections s'accompagnent en général de dégustations. On verra bien lors des prochains événements.

Jo Graell, au centre, pose avec ses amies: Gloria la Sud-Africaine à droite, et une Allemande dont j'ai oublié le nom, à gauche

Le programme des soirées "Zinema" à venir au Z-Bar : du gros lourd en perspective !

samedi 8 janvier 2011

On a testé : Les Méchantes libidineuses du Klub der Republik

Le Klub der Republik, ou tout simplement "KdR", sur Pappelallee ("allée des Peupliers", comme c'est mignon), c'est ce bar-boîte mythique du quartier le plus bobo de la ville, l'un de ces ultimes vestiges d'une époque révolue où Prenzlauer Berg était un quartier intéressant pour sortir à Berlin le soir, et pas encore une silencieuse colonie de familles CSP+ ouest-allemandes, où chaque mois une crèche ouvre et un bar ferme, chassé par la hausse des loyers et l'hostilité grandissante des nouveaux habitants qui ont bien vite oublié que l'une des raisons pour lesquelles ils ont choisi de s'installer dans ce quartier, c'est précisément parce qu'il était  branché, animé et peuplé d'individus créatifs qui sortent dans des bars qui font du bruit après 21h le samedi soir. 

Comme dans tout bar berlinois qui se respecte, la sélection musicale y est dominée par l'électro, les lumières sont tamisées, le mobilier, vieillot et dépareillé, les fenêtres poisseuses, l'air enfumé, la visibilité réduite et la bière, fraîche et abondante. Une fois que l'on y est entré et que l'on a habitué ses poumons à une atmosphère enrichie en substances et particules hautement cancérigènes, on se laisse gagner par l'ambiance relax et la bonne musique. Par ailleurs, un dernier élément important du cahier des charges des bars berlinois auxquels le KdR ne déroge pas, c'est d'organiser de temps à autre des soirées gay-friendly. Ainsi, c'est au Klub der Republik qu'ont lieu certaines des soirées lesbiennes les plus appréciées de ces dames. En fait, je ne sais rien de l'appréciation de ces dames et de la réputation du KdR dans le milieu, c'est juste le seul endroit à Berlin où je suis allé en soirée "Ladies' Night" selon le doux euphémisme employé par le videur, visiblement soucieux de m'éviter de mauvaises surprises et un trop grand nombre de râteaux. Merci mon gars, t'es un frère pour moi.

Ainsi, avec quelques collègues nous avons dignement fêté le 61ème anniversaire de la création d'une autre République, la RDA (le 7 octobre 1949) à l'automne dernier à la soirée "Girl's Republic". En bon anglais j'aurais plutôt écrit "Girls' Republic", si on me permet de ramener ma science, mais je ne vais pas leur tenir rigueur pour cette petite coquille. Rien à dire de particulier, une soirée normale et bien sympa, féminine à 90%, tous âges et tous types confondus. Bien évidemment les mecs célibataires parmi nous sont rentrés bredouilles ce soir-là. Le 7 octobre 2010 était un jeudi, et le vendredi au bureau fut difficile pour beaucoup d'entre nous. Mais l'expérience était largement positive et c'est pourquoi nous y sommes retournés hier soir, déjà bien égayés par un excellent début de soirée et notre fameux dîner français au foie gras, car ce vendredi il y avait encore une soirée Girl's Republic au KdR. Et là, c'est le drame.

"Vous êtes combien ?
– Six.
– Ça ne va pas, il y a trop d'hommes. C'est Ladies' Night ce soir.
– Mais on est gentil et on est là pour s'amuser, tout simplement.
– Et vos deux amies, là, elles sont lesbiennes ?
– Bah oui, et comment qu'elles sont lesbiennes ! La vérité, plus lesbienne, tu meurs !!
– Allez les filles, soyez pas timides, chopez-vous pour prouver au monsieur que vous l'êtes.
– Ohne Scheiss ("Sans déconner")? Je ne vous crois pas. C'est une soirée pour que les femmes puissent se rencontrer et s'amuser entre elles. Là c'est trop. Désolé."


Le KdR depuis Papelallee, un soir calme sans doute
Le videur, gay comme un pinson, nous a donc mis un "Je crois que ça va pas être possible" dans les dents. Très gentil, visiblement navré pour nous, mais ferme et définitif. Tant pis, il était déjà bien tard et nous sommes donc rentrés nous coucher, défaits. Chères Ladies du KdR, n'avez vous pas l'impression qu'il s'agissait de discrimination ? Je n'aime pas beaucoup ce mot mais il faut appeler un chat un chat... Que diriez-vous si l'on vous refusait l'entrée d'un bar ouvert à tous en invoquant votre sexualité ? Là ça ferait désordre et vous auriez raison de ne pas apprécier ce genre de traitement. Or, vu le tour de vis réac et intolérant qui risque de se produire ces prochaines années dans un bon nombre de pays européens, une telle situation n'est plus à exclure.

Le Klub der Republik : on a testé et on a aimé (nos poumons, un peu moins).
La soirée "Girl's Republic" : on aurait sûrement aimé si on avait pu la tester une deuxième fois.
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