À Jérusalem, si l’envie vous prend de vous aventurer hors des murs de la Vieille Ville et que, laissant derrière vous les hautes pierres ocres de l’imposante Porte de Damas érigée sur ordre du sultan Soliman le Magnifique, vous traversez le paisible quartier résidentiel de la Morasha, alors vous avez de fortes chances, au bout de dix ou quinze minutes de détours sur les tranquilles avenues proprettes et de flânerie le nez en l`air, de voir votre insouciante déambulation barrée tout net par une série de panneaux bilingues anglais-hébreu vous souhaitant la bienvenue en des termes franchement inhabituels. «Les GROUPES qui traversent notre quartier offensent profondément les riverains. RENONCEZ-Y», exhorte-t-on noir sur blanc et en caractères gras le visiteur frivole et indélicat que vous êtes sans l’ombre d’un doute, gros lourdauds. La gent féminine, bien entendu, fait l’objet d’une attention toute particulière : «MESDAMES, MESDEMOISELLES, qui traversez notre quartier, nous vous supplions de tout notre cœur : merci d’éviter les TENUES INDÉCENTES. Exemples de tenues décentes : corsages fermés à manches longues, jupes longues, pas de pantalon, pas de vêtements moulants. Merci de ne pas compromettre la sainteté de notre quartier et de notre communautés de Juifs consacrés à D-EU et à sa Torah». Bref, vous êtes prévenus qu’au-delà de ce panneau, on n’aime pas les «biatches», pour parler comme Lil Wayne, et on le dit haut et fort.
Bienvenue chez les Harédis!
D’ailleurs, de vous à moi, il semblerait qu’on n’aime pas grand monde dans le quartier. Ce chaleureux message de bienvenue vous est adressé par la communauté de Méa Shéarim, le quartier des Haredim. C’est ainsi que l’on nomme l’ensemble assez flou de mouvances ultra-orthodoxes et ultra-conservatrices de la religion juive.
Chose promise, chose due : voici enfin la suite du récit de ma transhumance printanière au milieu d’un petit million de gnous en goguette dans la Cité aux sept collines. Petit résumé de l’épisode précédent: je débarque à Rome avec un petit groupe d’amis pour un weekend de quatre jours, et nous passons les deux premières journées (le jeudi et le vendredi) à arpenter courageusement les ruelles surpeuplées aux trottoirs quasiment inexistants, avec la persévérance grégaire d’un troupeau d’ongulés sauvages migrant dans le delta de l’Okavango à la fin de la saison des pluies.
Pour le samedi, nous avions prévu de visiter les musées du Vatican et la Basilique St-Pierre, puisque la météo avait annoncé un temps frais et maussade. Pourtant, à 9 heures tapantes, lorsque nous émergeons de la station de métroOttaviano San Pietro - Musei Vaticani et retrouvons le reste du groupe, un grand soleil, tiède et printanier, darde ses rayons matinaux tout droit sur nos pupilles encore ensommeillées après l’obscurité des galeries du métro. Promptement revigorés par cet intermède lumineux, nous nous mettons gaiement en route vers l’État pontifical.
Les gnous au musée du Vatican, dans la Galerie des Candélabres
Autrefois, il y a fort longtemps, une époque si reculée que même la vénérable Mathusaline était encore trop jeune pour vendre des légumes au marché du Parc Floral, une faune sauvage, particulièrement massive et intimidante parcourait en toute liberté les forêts, les montagnes et les vallées de notre bonne vieille Europe, au péril des voyageurs aventureux qui s’y hasardaient imprudemment. Il suffit de lire les grands classiques (ou juste une page Wikipédia parce que bon, faut pas charrier non plus) pour s’en assurer. Ainsi, Tite-Live et Pline l’Ancien narrent avec force détails l’épopée d’Hannibal franchissant les Alpes à la tête de sa redoutable armée carthaginoise montée à dos d’éléphant, et Hérodote, lui, pimente ses récits des guerres médiques en y incluant des anecdotes cocasses où des meutes de lions, alors communs dans tous les Balkans, se mêlent de la partie, semant la confusion parmi les belligérants et terrorisant tout autant les guerriers grecs que les armées perses. Ambiance slapstick garantie. Et parmi nos classiques, n’oublions pas, bien évidemment, l’invention involontaire de la corrida par Astérix aux arènes d’Hispalis, où l’impitoyable gouverneur romain l’avait condamné à se faire encorner et piétiner à mort par un aurochs furieux, un énorme taureau sauvage alors très répandu sur tout le continent. Bref, à l’époque, on ne rigolait pas avec les grosses bêtes.
Depuis, les choses ont bien changé. Les fauves cruels du temps jadis, pourchassés sans merci par des populations peu soucieuses de préservation de la biodiversité, ont lentement disparu du paysage, et laissé la place à une faune nombreuse, grégaire et considérablement moins agressive (encore que sur ce dernier point, il y ait débat) : de vastes troupeaux de gnous. Et les gnous, c’est nous. La semaine dernière, à l’occasion d’un court séjour à Rome, j’ai pris conscience, que dis-je, j’ai été abasourdi, et presque asphyxié, par la nature essentiellement gnouesque de l’humanité.
Saperlipopette ! Déjà le 15 mars ! Eh bien à midi pile heure de Nogent-le-Rotrou, des millions et des millions de blogueurs francophones partout à travers le monde publient La Photo du Mois. Le thème du mois de mars, choisi par Blogoth (je crois) est «Glace».
Au moment où le thème a été annoncé, début février, nous grelottions de froid et le choix semblait tomber sous le sens. Un mois après, alors que les bourgeons font enfin leur apparition et que les jours s’allongent, difficile de se replonger dans les clichés d’hiver. J’ai donc décidé de faire totalement l’impasse sur mes 928 photos de Berlin pris dans les glaces et de proposer quelque chose de complètement différent.
Chers gens, je suis bel et bien rentré à Berlin, il n’y a pas à s’y tromper. La semaine dernière, j’ai dignement fêtéSilvester dans la capitale teutonne, ainsi que de coutume, après m’être inscrit sur les listes électorales consulaires au terme d’une expédition à l’ambassade de France digne d’un épisode de la série “24”, n’ayons pas peur des mots. J’ai même repris le boulot, c’est dire que la vie normale a repris son cours.
Cependant, je tenais à refermer convenablement – et, bien entendu, temporairement – le chapitre consacré à la Martinique dans ces pages. En vous montrant quelques photos supplémentaires de ma belle île par exemple. Puisque ce blog vous propose une rubrique «Beauté de Berlin», qu’est-ce qui m’empêche de vous faire un billet «Beauté de la Martinique» aussi, mmmh ? Voilà qui est dit. Alors allons-y sans plus tarder, et replongeons-nous une dernière fois dans la douceur antillaise.
À l’Anse Turin, la longue plage rectiligne qui borde la route entre les communes du Carbet et de Saint-Pierre, des traces de pas sur le sable volcanique vivent leur dernière seconde d’existence avant d’être impitoyablement dévorées par les eaux bleues de la mer des Caraïbes. On ne s’est jamais intéressé au destin tragique des traces de pas dans le sable, ni à leur cruelle fin. Pourtant, elles ne demandent qu’à être écoutées, les pauvres, et je suis sûr qu’elles auraient des choses passionnantes à nous raconter. Quelle injustice.
Chronique d'une mort annoncée à la plage du Carbet
Née, selon l’état civil, un jour d’avril 1913, Mathusaline (*) est l’un de ces personnages qui, semble-t-il, ont toujours existé, tout simplement. Qui, de l’œuf ou de la poule, est arrivé en premier ? Question idiote. Au commencement, il y avait Mathusaline, point. Depuis l’aube des temps (sans doute), coiffée de son grand chapeau de paille, elle arpente infatigablement la face du monde et surtout, y plante ses légumes avec la même industrieuse ténacité. Certaines personnes sont faites de cette trempe qui les rend complètement inusables, et Mathusaline appartient indéniablement à cette caste de quasi-immortels, au même titre qu’un Duncan MacLeod ou qu’un Gandalf le sorcier.
Mme Mathusaline, cultivatrice et doyenne du marché du Parc Floral
Comme je vous le disais lors de ma toute première participation le mois dernier, le 15ème jour de chaque mois, à midi pile heure de Kinshasa, une communauté de blogueurs francophones publie une photo sur un thème donné. En ce bon mois de décembre, un thème on ne peut plus de circonstance (ou pas, mais c’est le thème après tout) a été choisi par un membre du groupe : «Bancs publics».
Le "banc aux baisers" de Randers !
J’ai pris cette photo un soir d’été à Randers, une localité neurasthénique du nord du Danemark, un peu dans le même esprit que Västerås en Suède, que j’ai explorée pour vous l’an dernier (les deux villes sont même jumelées, c’est dire !). Si vous voulez briller en société et épater la galerie grâce à votre savoir encyclopédique, il y a trois-quatre choses que vous devriez ab-so-lu-ment savoir sur Randers. Vous me remercierez lorsque Anne-Mette, la collègue danoise du service Marketing qui vous fait fantasmer avec ses tresses blondes, ses pommettes saillantes (j’ai dit les pommettes hein) et son accent à la Eva Joly, éblouie par la puissance de votre intellect, vous invitera à passer prendre l’apéro à la maison... Oui, il est possible de conclure grâce à Randers, qu’on se le dise. Alors c’est parti, et prenez des notes :
1. Le nom danois de la ville se prononce en fait «Rannerss», le «d» étant en réalité purement décoratif. Ha, vous êtes bien bluffés ;
2. Il y fait encore grand jour à 22h30 en été, Scandinavie oblige (cf. photo), mais il n’y a pas âme qui vive dans les rues à une heure si avancée ;
3. Le site Wikipédia français consacre à Randers, sixième plus grande ville de tout le royaume du Danemark avec ses 56.000 habitants, un article très approfondi et extrêmement détaillé d’UNE ligne, soit deux phrases, ou encore vingt-huit mots en tout. Et illustré d’une seule photo avec pour toute légende «Rue de Randers».Priceless ;
4. Les bancs publics de Randers ont une fonction particulière : le kyssebænk est littéralement le «banc des baisers». D’ailleurs, il y en a d’autres dans la ville. Ainsi, imaginez que, hors d’haleine après avoir parcouru sur toute sa longueur la rue principale de Randers (qui mesure 158 mètres de bout en bout, croyez-moi sur parole) pendant une folle demi-heure journée de shopping dans les onze boutiques de la ville, vous voulez faire une pause et reprendre votre souffle un instant, alors vous feriez mieux de choisir votre banc avec la plus grande prudence. Si vous élisez de vous asseoir sur un kyssebænk, vous signalez implicitement à la populace que n’importe quel(le) passant(e) blond(e) à fort(e) poitrin(e) peut vous empoigner la tête et vous rouler une galoche sur-le-champ si tel est son bon plaisir. Il/elle n’est pas obligé(e) de vous kysser, mais si elle le fait, alors vous devez vous soumettre docilement à sa volonté. Il n’y a pas de «si», pas de «mais». C’est ça le principe du kyssebænk. Une bien jolie tradition 100% scandinave à mon humble avis, même si pour les touristes, c’est un peu surprenant la première fois. Ou peut-être est-ce moi qui ai seulement rêvé de cette scène ? Je ne suis plus sûr, sûr...
En conclusion de tout ceci, pour que vous soyez convaincus par les bons côtés de cette petite tradition spécifique à Randers vous aussi, et histoire de relever le niveau car vous lisez mine de rien blog vachement sérieux et intello, je vous mets une photo de Helle Thorning-Schmidt, l’actuel premier ministre social-démocrate du Danemark, élue en septembre 2011 et qui a soufflé ses 45 bougies hier («Tillykke med fødselsdagen! Hurra, hurra, hurra!»). Le premier qui dit «milf» n’est qu’un satyre priapique, un vulgaire Berlusconi lubrique à l’œil torve. Toutefois, reconnaissons, à la décharge du Cavaliere, qu’Helle a les yeux revolver, Helle a le regard qui tue, Helle a tiré la première...
L'Orealpolitik : Helle Thorning-Schmidt
Fin de la conclusion intello.
Envie d’un petit tour du monde des bancs publics ? Allez donc vous prélasser sur les photos de :
Comme les saisons se hâtent, dans ces contrées septentrionales ! Mais où vont-elles si vite ? En Martinique aussi, nous avons des saisons, mais elles sont nettement moins tranchées, et la transition entre l’une et la suivante s’étale tranquillement sur 3 à 6 mois. Point n’est besoin de se presser : les choses évoluent lentement, sans brusquerie, au rythme antillais. Il y a la saison sèche (le «Carême») et la saison humide, qu’on appelle «hivernage» aux Antilles, et qui, pour pluvieuse qu’elle soit, reste nettement plus chaude et plus sèche que le plus chaud et sec des étés allemands. Il y a la saison des juteuses mandarines, la saison des savoureux melons sucrés, la saison des quénettes à grosse graine et la saison des mangues charnues. La saison des glycérias en fleurs, autour du Carnaval, et la saison où les flamboyants flamboient de leurs couleurs ardentes, en «été» (un terme qui n’a pas vraiment de sens chez nous), plus exactement au début de l’hivernage. D’ailleurs, tant qu’on y est, il y a la saison du Carnaval et la saison du «non-Carnaval». Et toutes ces périodes commencent en douceur et s’achèvent progressivement, se chevauchent allègrement (même le Carnaval et le non-Carnaval, c’est dire), et laissent à l’îlien le temps de s’habituer à la nouvelle condition végétale et atmosphérique, sans traumatisme aucun.
Ici, à Berlin, point de tout ceci. En quelques jours à peine, on bascule de l’été à l’Altweibersommer, qui cède brutalement sa place à l’automne, froid et venteux. Il faut s’y faire, et en profiter à fond, jusqu’à la toute dernière minute de soleil, et surtout, de douceur relativement estivale. Début octobre, alors qu’il était encore possible de flâner sans risquer de contracter une pneumonie, j’ai profité des dernières belles et chaudes journées du Goldener Oktoberpour enfourcher mon vaillant Holland-Rad et partir à la découverte du quartier est-berlinois de Köpenick. Il est même possible que quelques gouttes de sueur aient perlé sur mon front, mais je n’en suis plus trop certain... trois semaines après les faits, la seule pensée d’avoir chaud en-dehors d’un sauna semble déjà complètement inconcevable. Mais reprenons. Ici Köpenick, disions nous.
Vue de la Dahme et du «Fischerkietz» (le village des pêcheurs) depuis les jardins du Château de Köpenick.
En amont du centre de Berlin, en remontant la Spree plein est sur 12 km en partant de Friedrichshain (ou dix-huit kilomètres depuis le Reichstag, ah, les distances à Berlin), on atteint la ville de Köpenick, rétrogradée au rang de simple quartier de la capitale prussienne en 1920 par la loi d’extension de Berlin. Pourtant, Köpenick la slave, en tant que centre urbain, est plus ancienne et se targue d’une bien plus longue histoire que le village allemand en aval, qui allait la concurrencer, la supplanter et finalement l’absorber après un millénaire de bon voisinage. Un village fondé par la mystérieuse tribu slave des «Sprévanes» ou «Sprewanen», au confluent de ces rivières qu’on appelle aujourd’hui la Spree et la Dahme, a été attesté dans des chroniques officielles sous le nom de Copnic vers la fin des années 1100 et quelque, plusieurs décennies avant la fondation de Berlin, et s’appelait encore officiellement «Cöpenick» avec un C jusqu’en 1931, année où l’on opta pour une nouvelle orthographe. Non mais c’est vrai quoi, avec un K, Köpenick, c’est incomparablement plus chic, plus typique, plus germanique.
Les reflets du Château de Köpenick, construit sur une petite île en 1558, modifié en 1677 dans un style baroque (curieusement je lui trouve un aspect bien plus «moderne»), et rénové en 2004, scintillent sur la Dahme.
Il y a bien longtemps (j’imagine, car après tout j’y étais pas) que Köpenick a perdu son caractère slave, et est devenue teutonne bon teint. Néanmoins, loin de s’être dissoute dans l’anonymat de la capitale prussienne, elle conserve son identité à part, et il faut un certain effort pour se rappeler qu’on est encore à Berlin plutôt que dans quelque paisible village pittoresque en bordure de rivière, où vivotaient encore des pêcheurs il y a un siècle. Tant de végétation, tant d’eau, c’est un régal pour l’insulaire que je suis. Un dimanche ensoleillé à Köpenick, c’est déjà un début de vacances loin de la ville.
Le crépuscule du dimanche 2 octobre près du centre de Köpenick, à la confluence de la Dahme et de la Spree
La Spree rougeoie sous le ciel d’octobre
En plus de la Spree et de la Dahme, une autre vaste étendue d’eau baigne la région et lui donne encore plus d’attrait : le Müggelsee, grosse bassine ovale de 4 kilomètres sur 3, est le plus grand des lacs de Berlin. Il est principalement entouré de pinèdes, de modestes collines et de quelques petites plages ombragées. La Spree s’y déverse à l’est et en ressort à l’ouest, un peu comme le Rhône avec le lac Léman mais à une échelle bien plus réduite. Ses eaux bleues, tièdes et peu profondes (8 mètres de profondeur maximale !), scintillent généreusement pendant les journées d’été et se prêtent à la baignade et aux activités nautiques durant une bonne partie de l’année.
Le Müggelsee scintille à Friedrichshagen, un hameau proche de Köpenick, sous le soleil d’octobre.
Le fan de Harry Potter que je suis a été fort marri d’apprendre que le Müggelsee n’a absolument rien à voir avec les Muggles (en allemand, die Muggel), même si je n’aurais pas forcément osé parier une fortune là-dessus. Le «Lac des Moldus», voilà un nom qui enverrait du lourd. Mais non. Le mot «Müggel», avec un Ü, qui donne leur nom au lac, aux collines, au village de Müggelheim juste à côté, etc, a une obscure étymologie slave avec laquelle je n’ai aucune envie de vous barber là tout de suite... une prochaine fois peut-être ?
Un généreux soleil illumine le lac en des reflets éblouissants. C’était il y a 19 jours seulement...
L’inconvénient de la baignade au Müggelsee, du fait de sa faible profondeur, c’est qu’il faut patauger sur une longue distance pour enfin parvenir au grand bain où l’on peut nager librement au-dessus de la vase. Inversement, après le bain, une longue marche s’impose avec l’eau à mi-mollet pour regagner la berge sableuse. Du coup, pendant que vous vous évertuez à photographier les reflets du soleil sur le lac, un baigneur naturiste peut surgir dans votre champ sans crier gare et promener nonchalamment sa nudité devant votre objectif pendant de longues minutes, sans complexe ni pudeur. Ici, à l’Est, le nudiste est roi, et c’est pas forcément joli-joli. Âmes sensibles s’abstenir donc. Mais pour voir le lac à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, disons qu’il n’y a absolument aucun risque qu’un monstre façon Loch Ness, ou quelque autre abominable créature chthonienne, ne se tapisse dans 8 mètres de profondeur et vienne terroriser les baigneurs tous nus, voire mordre à l’hameçon... C’était le défi du mois, placer le mot «chthonien» dans un billet. Je m’en sors plutôt bien non ? C’est d’ailleurs un bien joli mot à remettre au plus vite au goût du jour. Je m’y attellerai ASAP.
Pinède dans les Landes ou banlieue boisée de Berlin ?
Un petit lotissement entre Schöneweide et Köpenick
Se baigner, avec ou sans vêtements, se balader à vélo, admirer le château, s’émerveiller des scintillements de la Spree et du Müggelsee... Que faire de plus à Köpenick ? Ce ne sont pas les possibilités qui manquent. Les mélomanes (ou pas) peuvent assister aux méga-concerts en plein air de la Kindl-Bühne Wuhlheide en été ; les footeux préféreront tenter l’expérience d’un match de la 1. FC Union, LE club de foot de Berlin-Est, qui évolue habituellement en deuxième Bundesliga et affronte parfois le Hertha BSC de l’ouest lors de derbys épiques. À ce qu’il paraît, voir l’Union jouer à domicile est une expérience à vivre absolument. Mais de telles activités se prévoient longtemps à l’avance. Lorsque l’on improvise un dimanche à Köpenick, il faut voir plus petit. On peut, par exemple, s’amuser à repérer les innombrables statues d’artistes est-allemands qui décorent les pelouses un peu partout et s’amusent à surprendre le promeneur au détour d’un sentier.
Une statue dont j’ai oublié de noter le nom
Ingeborg Hunziger, Vater mit Kind, 1958
Theo Balden, Geschwister («Frère et sœur»), 1974
Très joli et très rigolo tout ceci. Une fois que l’on s’est bien fatigué à vélo, que l’on a bien sué à la plage, assez barboté au milieu des nudistes, et que l’on s’est suffisamment extasié devant la fine fleur de la sculpture est-allemande, l’on peut se remettre de ses émotions en s’offrant un verre de Federweißer bien mérité, la version allemande du «vin bourru», blanc, sucré et trouble, à consommer bien frais pendant les vendanges.
Un verre de Federweißer à la terrasse du Schlosscafé (Café du Château)
Et voilà ! Vous avez passé un merveilleux dimanche de début d’automne à Köpenick ! Signe du destin, deux jours plus tôt, je rentrais à Berlin après quelques jours d’absence, et j’ai eu la chance d’admirer et d’immortaliser un coucher de soleil sur le Müggelsee depuis mon hublot. Sur la photo, on voit très bien la Dahme, qui serpente à travers la largeur de l’image, et s’élargit vers la gauche (en fait, le sud) pour donner le Langer See de Grünau, connu entre autres pour ses régates d’aviron. À droite (vers le nord), vous reconnaissez la grande bassine du Großer Müggelsee, et pouvez même voir la Spree qui s’en écoule vers l’arrière-plan (l’ouest) et part à la rencontre de la Dahme.
Spree et Dahme, Langer See et Müggelsee, le 30 septembre 2011
Et, trois jours plus tard, finie la récré ! Comme ça, brutalement, sans transition. Ce qui est bien à Berlin, c’est qu’on sait qu’une fois que l’été est terminé, il est vraiment fini pour de bon. Il n’y aura pas de supplément. Il est donc déjà temps de ranger les tenues estivales, de ressortir les manteaux et les pulls épais, de remettre de l’imperméabilisant sur ses chaussures, et, si on est un con-sommateur un peu débile, de commencer à faire provision de Lebkuchen et de calendriers de l’Avent.
La dernière journée de soleil et de douceur de l’année, c’était le 4 octobre.
Il va falloir patienter jusqu’en 2012 pour la prochaine !
Naaaa-na-na, la-la-la-la, na-naaa-na-na... Une chanson me trotte dans la tête, un de ces airs idiots et obsédants dont il est difficile de se débarrasser pendant des heures à partir de ce moment funeste où ils ont pris leurs quartiers dans votre cerveau. Attention ! Ne cliquez pas sur ce lien ! Vous risqueriez de le regretter ! Je vous aurai prévenus... Oh et puis tant pis pour vous.
Les "Grauen" vous souhaitent
une courte jeunesse, un prompt
vieillissement et une lente agonie.
Il plane sur Berlin un parfum d’«Altweibersommer». Ce curieux vocable, qui semble conclure chaque bulletin météo teuton en cette fin septembre aussi sûrement que des perles inestimables (ou plutôt, notées AAAAA comme l’andouillette de Troyes) concluent invariablement chaque nouvelle une déroute électorale de l’UMP en cet an IV de l’ère Sarkozy, signifie, à ce que m’ont répondu 100% d’Allemands que j’ai interrogés, l’«été des vieilles dames».
Je ne trouve rien à redire au fait que le pays le plus vieux d’Europe rende un si vibrant hommage à ses vénérables séniors, vu que ces derniers ont déjà leur propre parti politique, le parti des «Panthères Grises», qui a fait campagne lors de la toute dernière élection à Berlin avec des slogans particulièrement réjouissants, comme «Vos enfants aussi seront retraités un jour»... Certes, on comprend où ces joyeux lurons veulent en venir, même si l’argument frôle le sophisme (soigner les retraités de 2011 ne veut certainement pas dire prendre en compte le bonheur des futurs retraités de 2071 de manière automatique), et puis tout de même... Qu’en termes galants ces choses-là sont mises ! Qui a dit que l’optimisme et la joie de vivre étaient le propre de la jeunesse ? Dommage que les Grauen se soient arrêtés en si bon chemin. Ils auraient pu pousser le raisonnement plus en avant, et oser quelque formule plus hardie, plus «choc», comme par exemple «Vos enfants aussi auront Alzheimer» ou, «On vous avait bien dit qu’un jour vous seriez incontinents et feriez caca dans une poche plastique, bien fait, na», ou plus lapidaire mais ô combien in your face : «Born To Die», histoire de faire le buzz et de damer le pion aux provocateurs habituels. Mais je m’égare. Respect pour les vieilles dames en Germanie, donc, disais-je. Cependant, quand j’ai insisté et exigé de savoir quel était le rapport logique entre un ciel bleu pur et des températures clémentes en septembre d’une part, et d’autre part, des vieillardes décrépites, au soir, à la chandelle, assises auprès du feu, dévidant et filant, personne n’a su me fournir un début de réponse satisfaisante.
Un coin de Berlin à la fin septembre
Comme toujours, j’ai donc mandé mon pote Wicky Pedia qui sait tout, et la réponse n’a pas tardé à venir : en fait, les Altweiber en question ne sont pas de vieilles dames, mais désignent des toiles d’araignée («Spinnweben») en vieux patois, puisque les belles journées de début d’automne voient foisonner, dans les jardins, les buissons et dans tous les recoins de mon appart, ces pièges de soie habités d’une gardienne solitaire à huit pattes. Capisce ? Ce ne sont pas les Berlinois(es) parmi vous qui me contrediront. Pour mieux enfoncer le clou, un arrêt du tribunal de Darmstadt, en 1989, a confirmé que l’expression Altweibersommer n’a rien de péjoratif envers les femmes âgées, des fois que de vieilles biques acariâtres auraient l’idée d’en prendre la mouche. Les magistrats, pas tombés de la dernière pluie, savent se prémunir contre le pouvoir de nuisance des retraitées allemandes, qu’il serait fort imprudent de sous-estimer au pays des Grauen Panther. Tatie Danielle aurait très bien pu être d’ici.
Pfiou ! Mes aïeux, quel bavardage ! Quatre paragraphes de bla-bla et de digressions pour introduire la notion d’Altweibersommer. Donc voilà : après un été tout pourride bouten bout et alors que les feuillages jaunissent déjà et que nous nous apprêtions à entrer en hibernation sous peu, l’arrière-saison nous accorde un sursis inespéré.
Vous êtes bien au cœur de la capitale de la
République Fédérale d'Allemagne... Pincez-vous.
Tout récemment, au hasard d’une partie de beach volley-ball, mes amis m’ont fait découvrir un endroit complètement inattendu au cœur de la capitale : un camping ! Vous imaginez un camping (un vrai avec des campeurs, pas une opération humanitaire à la «Don Quichotte») dans un rayon de 500 mètres des quais de la gare du Nord et de ses Eurostars ? Bien sûr que non. Eh pourtant, Berlin l’a fait : dans un recoin de ce quartier décidément plein de surprises qu’est Moabit, à un demi-kilomètre de la façade rutilante de Hauptbahnhof, du vacarme dément de l’Invalidenstraße et de la prison la plus célèbre de la capitale, une énième friche urbaine s’étend discrètement, composée de vastes pelouses, de deux grandes piscines désaffectées, et d’arbres poussant anarchiquement au milieu de tout ça. Le calme règne. Sur les pelouses, quelques dizaines de tentes, petites et grandes, et quelques camping-cars. Pas de doute, c’est bien un camping. Les deux piscines de l’ancien Sommerbad Moabit («bain public d’été de Moabit») sont à sec depuis bien longtemps, à en juger par la belle taille qu’ont atteint les bouleaux qui poussent sur ses berges, le tronc surgi d’entre les dalles.
Comme un air de ghetto de Ell'Ayy.
La grande piscine a été reconvertie en terrain de skateboard, le dénivelé à pente variable de cette surface de béton se prêtant parfaitement aux exercices d’adresse sur la planche, semble-t-il. Je les ai longuement observés et ils ont l’air de bien s’amuser, les ados rebelles à roulettes.
La petite pataugeoire, nettement moins profonde, a été remplie de sable et fait office de terrain de beach volley-ball ! Le sable n’est pas très propre et est très dur sous les pieds, et le filet est capricieux, mais on joue gratuitement et aussi longtemps que l’on veut, dans le calme boisé de ce coin oublié de Berlin : ça nous change du cadre hyper-branchouille de Beach-Mitte, son sable tropical, ses réservations millimétrées, ses chaises longues, ses binouzes et ses bellâtres peroxydés.
Merci à Elena pour ces chouettes photos prises dans le feu de l’action ! Je suis content et ô combien chanceux d’avoir eu le temps de découvrir cet endroit irréel en cette fin d’été : dans une semaine, mardi prochain, zou ! Tout le monde déménage ! Toujours la même histoire bien berlinoise : le terrain est vendu depuis 2009, le propriétaire s’impatiente, et le locataire est prié de décamper et d’aller se faire pendre ailleurs. Après avoir évacué le bain public désaffecté, le camping, décidément habitué des lieux à l’abandon, rouvrira ses portes sur le site... d’un cimetière abandonné, près de l’ancien aéroport de Tempelhof. Les pierres tombales ont été enlevées (dommage, elles auraient mis l’ambiance), mais les ossements sont encore là dans le sol, sous les emplacements réservés aux futurs campeurs. Berlin aura-t-il enfin son premier camping hanté ? Réponse au printemps prochain à la réouverture.
Allez donc camper chez les morts, bande de ploucs !
Achtung : ne pas creuser de trous trop profonds...
Les piscines à sec, elles, resteront bien évidemment sur place. On ne sait pas encore ce qu’il en adviendra, ni dans quel état on les retrouvera l’an prochain. La pataugeoire sera-t-elle toujours remplie de sable dégueu ? Le filet de beach-volley sera-t-il plus facile à installer ? Rien n’est moins sûr. Quoi qu’il en soit, il n’est pas encore né, le promoteur qui construira un hôtel de luxe dans ce quartier peu glamour. Un bon signe : les nouveaux propriétaires ne sont nul autre que les exploitants du Liquidrom, le grand établissement de bains à Möckernbrücke, près de Potsdamer Platz. Peut-être auront-ils la bonne idée de rendre le Sommerbad Moabit à sa vocation initiale, même si pour cela il faudra abattre quelques bouleaux sacrément coriaces...
Sous la tête de Bart Simpson, un graffiti en français. Yay ! La jeunesse berlinoise désœuvrée est polyglotte.
Au Sommerbad Moabit, c'est toujours la récré en fait
C’est la question a priori peu banale que j’ai posée au chauffeur en montant dans le bus, de bon matin, alors que le soleil, dans un ciel bleu pur, nous écrasait déjà de ses rayons encore obliques. La question ne m’a paru saugrenue qu’après m’être entendu la prononcer. Le chauffeur, plutôt que de répondre «M’enfin jeune homme, ne voyez-vous pas que nous y sommes déjà, au Paradis ?», s’est contenté de grommeler un «sí» à peine audible en haussant les épaules. C’était la confirmation dont j’avais besoin pour être certain que le bus allait bien me conduire jusqu’à la playa del Paraíso, «El Paraíso» étant en fait une paillote plantée à une douzaine de mètres d’une eau turquoise d’une clarté à couper le souffle, tout près du site maya de Tulum et non loin de la bourgade du même nom. Dit comme ça, je vous concède que ça ne fait pas très glam’ comme paradis, mais sincèrement, rares sont les bouis-bouis qui portent si bien leur nom que celui-ci.
Un bout du «Temple du Dieu Descendant» et de mer Caraïbe sur le site archéologique de Tulum
En réalité, le site est immense, mais seuls quelques temples et palais sont aussi bien situés au-dessus de la mer.
En plus de sa localisation remarquable et de son panorama imprenable sur la Mer des Caraïbes, le site de Tulum présente la particularité d’être l’une des cités mayas les plus récentes, ayant surgi longtemps après la chute des États puissants de Palenque, de Chichén Itzá ou de Tikal, et n’ayant été abandonnée de ses habitants que plusieurs décennies après la conquête espagnole. Pour admirer ces fameuses ruines, je n’ai pas hésité à me lancer dans une odyssée de 13 heures en bus de nuit, depuis le fin fond de la jungle du Chiapas. Mais les ruines, toutes spectaculaires qu’elles sont, sur leurs falaises surplombant l’azur, on les visite en deux heures à peine, même quand on prend le temps de jouer avec les iguanes. Ce sont les ruines qui m’ont fait venir à Tulum, mais c’est la plage du Paraíso qui m’a persuadé d’y rester jusqu’au lendemain. Il en est souvent allé ainsi pendant ces vacances : je me rendais quelque part dans un but très précis, et prolongeais mon séjour pour des raisons imprévues.
Y’a pas foule au Paradis, c’est le moins que l’on puisse dire !
Mais voilà : le Paradis mexicain, c’est fini. J’ai retrouvé mon purgatoire berlinois, gris et pluvieux. Et mes Chroniques ! Alors encore un peu de patience, chères Lectrices (et chers lecteurs) : les prochains billets seront bientôt prêts. Peut-être réussirai-je même à raconter ce périple merveilleux, plein de surprises et de contrastes, mais pas non plus de tout repos, dans un pays où je ne me ferais pas prier pour revenir et passer plus de temps, tant il y a des choses à faire et à voir. Alors je vous dis à bientôt !
Au cœur de Berlin-Est, sur les rivages de la Spree du quartier d’Alt-Treptow, une friche urbaine abandonnée, où la nature reprend progressivement ses droits, surprend le visiteur par ses airs de ville fantôme qui se serait vidée soudainement de ses habitants, un environnement de solitude et de décrépitude post-humaine qui rappelle le New York déserté et rendu à la vie sauvage dans lequel vivote un Will Smith solitaire et traqué dans I am Legend. Heureusement, au milieu de cette prolifération végétale chaotique et de cette anarchie de structures corrodées, il n’y a ni fauves, ni bêtes humaines à craindre. Du moins, pour l’instant. Mais qui sait vraiment quelles créatures sauvages y rôdent? J’ai aperçu un renard détalant devant moi, sur la Karl-Marx-Allee la semaine dernière, alors dans les recoins profonds du Treptower Park, mieux vaut ne pas trop fantasmer sur la faune sauvage qui se tapit sous les plaques de métal rouillé...
Le Spreepark a une histoire longue et mouvementée, comme chaque mètre carré de territoire berlinois évidemment. Fondé à l’époque de la RDA, à la fin des années 1960, sous le nom nettement plus socialiste de «Kulturpark Plänterwald», le site a été privatisé à la réunification sous le nom de Spreepark, par lequel on le désigne encore aujourd’hui. Après une faillite retentissante en 2001, de spectaculaires saisies de cocaïne dissimulée dans la structure d’un manège, une fuite rocambolesque vers le Pérou, l’emprisonnement de l’ancien propriétaire et l’échec de tous les plans de reprise présentés pendant la décennie, le parc est toujours à l’abandon. La grande roue ne tourne plus depuis 2001, mais elle est toujours là, à rouiller à l’air libre. On l’aperçoit de loin au-dessus de la cime des arbres, à Friedrichshain ou à Treptow.
Pourtant, bien que l’herbe folle ait envahi tous les manèges dont la peinture continue de s’écailler dans l’indifférence générale, le parc d’attraction est encore ouvert au public. Par exemple, il se visite plusieurs fois par semaine, pour un tour de deux heures en compagnie d’un guide expérimenté, contre paiement de 15€ par personne, soit quasiment le prix d’un billet d’entrée lors de la dernière année d’activité (29 DM). Gloups, c’est pas donné. Vous pouvez aussi y pénétrer en resquillant, à la faveur des nombreuses brèches dans la clôture, à vos risques et périls bien sûr! Ou alors, vous pouvez profiter des quelques événements à vocation festive ou culturelle organisés par le collectif du Spreepark pendant la belle saison, une occasion qui permet en général de faire la fête en plein air dans un cadre insolite et relativement inaccessible, malgré son étendue et sa localisation, proche du centre de la capitale. À essayer absolument!
J’ai adoré l’endroit mais il ne m’inspire rien de particulièrement original ou drôle à raconter. J’ai vraiment essayé, pourtant. Alors on se contentera d’images cette fois, histoire de faire une pause au milieu de toute l’actualité brûlante de ce mois d’août. Merci à Janne et à Brigitte pour les photos de cette belle soirée!
En fait ici, on devrait lire "Schatzinsel", l'île au trésor. Mais il n'y avait pas assez de recul pour tout prendre en photo!
(Voix off de commentateur de documentaire animalier façon National Geographic ou Commandant Cousteau)
Vue de la "côte" hollandaise depuis la digue ultime, à Pieterburen
Aux confins septentrionaux de l’Allemagne et des Pays-Bas, la terre est si plate qu’on aurait toutes les peines du monde à savoir à quel endroit elle rencontre la mer, si la côte n’était pas jalousement protégée contre les eaux froides et tempétueuses de la Mer du Nord par de fières digues de plusieurs mètres de haut. Et encore: une fois que l’on a gravi la toute dernière digue, petit Himalaya surplombant des kilomètres de morne plaine radicalement plate, au sommet de laquelle broutent paisiblement les brebis face à l’océan, l’on découvre un paysage désespérément horizontal, plat comme une crêpe, où le vert franc de l’herbe littorale se dilue progressivement dans le gris terne des sablons boueux couleur de farine de sarrasin à perte de vue. Le littoral hollandais est, en gros, une sorte de crêpe géante au sarrazin où l’on aurait mis toute la garniture (disons, du poireau ou du chou blanc) d’un seul côté. En faisant un certain effort d’imagination, on peut concevoir que par-delà ces vastes étendues de boues sableuses, on finit par rencontrer la mer, la vraie, celle avec de l’eau qui fait plouf et avec des bateaux dessus.
Si vous contemplez cet étrange paysage, il y a de fortes chances que vous soyez en bordure de la Mer des Wadden, un mince bras de Mer du Nord d’à peine quelques kilomètres de large coincé entre le continent et l’archipel de la Frise, ces dizaines d’îles toutes plates qui s’étendent en un long chapelet de dunes herbeuses, parallèlement à la côte, du nord des Pays-Bas jusqu’au sud du Danemark, et qui portent toutes des noms aussi boueux que leur environnement, comme par exemple Schiermonnikoog, Borkum, Juist, Spiekeroog ou Wangerooge, pour ne nommer que les plus poétiques d’entre elles. Pour les autres, un rot appuyé suffit amplement. Mais reprenons. Cette mini-mer a la particularité de disparaître de la face du monde deux fois par jour, à marée basse, pour laisser émerger, vous l’auriez deviné, une vaste plaine de bourbiers gris et limoneux. Pour cette raison, et aussi à cause de la fragilité et de l’importance de son écosystème fangeux, la Mer des Wadden a été classée dans sa quasi-totalité au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2009. La belle affaire.
Aux Pays-Bas, plus question de faire avancer les digues et les polders, ni d’assécher marais côtiers comme on l’a toujours fait pour grignoter sur la mer. L’heure est à la protection de cet environnement peu banal, ce qui n’a pas empêché un curieux hobby de se développer sur ces rivages boueux et pas franchement d’une beauté à couper le souffle: le dernier cri en Hollande, c’est le “Wadloop”. C’est très simple: cela consiste à partir explorer d’un pas lourd la plaine de sédiments à marée basse et s’y embourber jusqu’aux mollets pendant trois ou quatre heures, comme son nom l’indique, puisque le verbe wadlopen veut dire tout bêtement «galoper dans la vase et se saloper les chaussures» en néerlandais. Alors, faisons comme les Hollandais et wadlopons gaiement en questions-réponses et en images.
Des wadlopeurs au tout début de l'excursion, qui tentent encore de ne pas trop se salir dans la boue... quelle naïveté!
Le «Wadloop», ça a l’air très bien et très sain comme hobby passe-temps. Mais comment désigner au mieux cette activité avec de jolis mots français bien de chez nous? Jacques T., Paris XIIIème
La végétation se fait de plus en plus rare et le vert se dilue dans le gris
Il est vrai qu’il n’y a pas encore de terminologie française établie: voilà une lacune inacceptable pour une langue aussi prestigieuse que la nôtre et que le monde entier nous envie, quand on sait que les Allemands disent Wattwanderung, les Danois et les Norvégiens, vadevandring, et les anglophones, mudflat hiking. Le français serait-il une langue plus pauvre que des patois de seconde zone tels que le norvégien, le danois ou le néerlandais? Que nenni! J’ai donc eu l’honneur de proposer aux messieurs de l’Académie d’ajouter séance tenante le mot «randoboue» qui jusqu’ici faisait cruellement défaut à la langue de Molière. J’attends encore leur réponse. «Rando-gadoue», ça pourrait être bien aussi; malheureusement, c’est déjà pris. Néanmoins, permettez qu’en attendant que les Académiciens daignent interrompre leur roupillon et émettre leur verdict tant attendu, je continue d’utiliser les vocables assez pratiques de wadloop et wadloper, et pour désigner les aficionados, les wadlopeurs côté européen, ou les wadloopéens côté antillais, un terme qui d’ailleurs nous a donné le mot Guadeloupe, qui veut dire, étymologiquement, «le pays de fadas de trekking dans la boue». Trekking, un autre mot néerlandais tiens.
Petite carte maison pour vous repérer
Quels sont les meilleurs spots pour pratiquer la randoboue? Georgette V., La Tronche (Isère)
Il y en a à la pelle, des départs de randonnée, en Allemagne ou en Hollande, de la terre ferme vers les îles, ou d’une île à l’autre, ou d’autres types de parcours de niveaux de difficulté différents. Nous avons testé le «Wadloopcentrum» du petit village hollandais de Pieterburen, au nord de Groningue, pour des tas de raisons. Autrefois, dans ce petit hameau, il n’y avait vraiment pas grand chose, à part des pistes cyclables, des canaux rectilignes où l’eau croupit entre les des champs de choux, de poireaux et de betterave à sucre qui allaient se heurter contre la haute digue qui barre l’horizon, et tout de même, le célébrissime «hôpital des phoques», où une sorte de Brigitte Baardoot charismatique locale soigne les pinnipèdes éclopés depuis de nombreuses années, car les animaux stars de la Mer des Wadden, ce sont bien les phoques. Depuis le début de la ruée vers la boue, Pieterburen est devenu une vraie petite station touristique, avec tout ce qu’il faut de commerces et de restaurants où l’on raque 17€ pour ses moules-frites alors qu’en principe on est à cinq minutes de la mer où on les pêche...
Une bien belle journée d'été en mer du Nord
Quelle est la meilleure saison pour wadloper? Evelyne D., Paris (France)
On peut pratiquer ce sport toute l’année! L’été permet aux wadloupéens les plus frileux de bénéficier des meilleures conditions météorologiques, ce qui peut être un avantage considérable car une excursion dans les bourbiers du littoral comporte souvent des franchissements de canaux ou de fossés de reflux des eaux de marée: on patauge alors dans l’eau jusqu’à la taille, parfois jusqu’au cou! Attention, ne vous attendez tout de même pas à la canicule. Un ciel gris, du crachin et des rafales force 8 sont la norme à la belle saison. Le beau temps dans cette région, c’est quand il pleut de l’eau chaude... Et même en été, la Mer du Nord reste toujours froide! En automne et au printemps, les oiseaux migrateurs sont les plus nombreux, un régal pour les mordus d’ornithologie, paraît-il. Mais pour cela, il faut être prêt à donner de sa personne, car les conditions sont généralement nettement plus rudes... En hiver, les randonnées sont bien moins nombreuses, et surtout, beaucoup plus courtes, car on ne prend pas le risque de franchir les zones inondées, ni de s’aventurer trop loin de la côte. Le niveau est donc plus facile, mais enfin, ça ne doit pas vraiment être de tout repos non plus. En toute saison, il est difficile de se passer d’un guide expérimenté. Le terrain, en effet, sous ses airs de bourbier uniforme, recèle de nombreux pièges qui ne demandent qu’à se refermer sur le candide visiteur ou le ramasseur de coquillages distrait.
Un petit groupe de wadlopeurs égarés s'embourbe dans un
secteur de gadoue ultra-profonde
Moi complètement férue de catch en bikini dans le boue. Être possible de combiner mon passion pour ces torrides corps-à-corps visqueux avec wadloop hollandski? Da? Svetlana K., Dnipropetrovsk (Ukraine)
Absolument! Les deux sports se marient parfaitement. De plus, grâce à la consistance très variable du terrain des vasières, vous pourrez trouver des emplacements de niveau «débutant», où vous vous enfoncerez de 0 à 20 cm dans le limon, «confirmé», où il faut escompter un enlisement jusqu’à 50 cm, «expert», pour une profondeur de boue atteignant 80 cm, et «hardcore de ouf» au-delà. Attention à éviter les secteurs trop profonds, il ne risque d’y avoir que des perdantes, et ce serait tout de même dommage. Votre guide peut vous aider à trouver les meilleurs endroits selon votre niveau. Et puis, chère Svetlana, si vous aimez la gadoue, songez à diversifier vos activités. Il y a tout plein de choses que vous pouvez y faire en plus du catch. Tenez, par exemple, regardez un peu ce dont sont capables Isabelle Huppert et Jason Schwartzman dans un tout petit marécage de rien du tout dans ce film magnifique, I Heart Huckabees:
Cette randonneuse hollandaise imprudente a vraiment galéré pour se sortir de ce mauvais pas... Malheureusement, aucune Ukrainienne ne s'est dévouée pour relever le défi! Ça aurait pu être sympa.
Comment pratiquer le wadloop et tout en restant belle, fraîche et élégante en toutes circonstances? Pippa M., Londres (Angleterre)
Une randonneuse sexy met la touche finale à sa tenue:
À moi les étendues de boue!
La plupart des wadlopeurs et wadlopeuses sont ne sont pas habillés de manière très chic et préfèrent porter des vêtements sportifs, confortables, résistants à l’eau et faciles à laver. Mais une petite enquête réalisée in situ par votre dévoué chroniqueur révèle que cet état de fait n’a rien à voir avec l’activité proprement dite. En effet, souvenez-vous que vous êtes dans la campagne hollandaise ou allemande, là où il est de bon ton de porter des Birkenstock et des chaussettes. En fait, si le wadlopeur du cru est mal fagoté, c’est parce qu’il est allemand ou hollandais, donc c’est dans sa nature de s’attifer comme un sac. Wadlopeuses, wadlopeurs, ce n’est pas une fatalité. Vous n’êtes pas obligé(e)s de les imiter. Le seul accessoire vraiment indispensable pour pratiquer la randoboue dans des conditions optimales de confort et de sécurité, ce sont des chaussures, afin de ne pas vous taillader la plante des pieds sur les millions de coquillages tapis sournoisement dans la vase. Et pas n’importe quelles chaussures: il faut que celles-ci soient solidement fixées à vos pieds et restent bien en place, sinon vous aurez vite fait de les perdre dans la boue. Est-ce à dire qu’une paire de godasses dégueu est votre seule option? Sûrement pas, chères Lectrices! Vous pouvez bien sûr chausser vos bottines les plus chics pour faire sensation dans la gadoue et clore le bec à ces pimbêches hollandaises en sabots. Un autre accessoire, plus superflu, pour être en osmose avec votre environnement, c’est la cape en peau de bébé phoque. Bien sûr, Brigitte Bardot (la nôtre et aussi celle du cru) risque de piquer une grosse colère, mais quand on s’appelle Pippa M., on s’en tape un peu de la vieille Brigitte, non? Pour le reste, je fais confiance à votre élégance naturelle et à vos goûts vestimentaires hors du commun, chères Lectrices.
Ben voilà, si j'avais chaussé mes talons aiguilles, j'aurais pas eu ce problème, tiens.
Appât pour les phoques
(ou pour les requins, tiens)
Ouais gros, j’peux emmener mon pitbull et mon gun en randoboue? Joey S., Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
Mes chihuahuas sont très sportifs et adooorent le grand air. Puis-je pratiquer le mudflat hiking avec eux? Paris H., Beverly Hills (Californie)
Malheureusement, cher Joey, vous n’allez pas pouvoir emmener votre pitbull avec vous, ni votre rottweiler, ni tout autre animal qui court et qui mord. Il constituerait un danger pour la faune sauvage et pour les autres participants à l’excursion, et pourrait se mettre en danger s’il venait à s’écarter du groupe. En revanche, chère Paris, il n’y a absolument aucun problème pour que vous veniez avec vos chihuahuas! Ce serait même une excellente idée: ils pourraient se faire dévorer en live par une meute de crabes affamés ou par des mouettes agiles et voraces ou encore servir d’appât pour attirer les phoques de nature plutôt craintive. Cela agrémenterait la randonnée. Comment diable n’y a-t-on pas pensé plus tôt?
Quels paysages, quelle faune et quelle flore peut-on admirer en pataugeant dans les Wadden? Eva J., Paris
Des paysages idylliques n'attendent que vous...
Les paysages ne sont pas vraiment beaux ni spectaculaires. Un de mes amis, pendant l’excursion, n’arrêtait pas de s’extasier de leur caractère «lunaire», mais de toute évidence il n’est jamais allé sur la Lune, le pauvre homme, contrairement à votre dévoué chroniqueur qui peut vous affirmer que non, ce n’est pas un paysage lunaire. Sur la Lune, au moins, il y a un minimum de relief... Cet environnement est tout de même très intéressant à voir et doit sans doute être unique en son genre: des étendues absolument plates de boue grise plus ou moins compacte (sous un ciel gris plus ou moins compact), à part aux endroits où la mer a creusé des ravines par lesquelles la marée monte ou descend. Il faut parfois mouiller sa chemise pour les franchir, et le courant peut être fort. La faune, ce sera surtout des crabes qui filent entre vos pieds, des moules et autres coquillages, des petits alevins, de minuscules crevettes furtives, des vers marins, des mouettes, et des phoques. Ne comptez pas sur ces derniers, ils sont capricieux et ne daignent pas toujours se montrer. Nous avons eu la chance d’en voir nager un petit groupe au loin, c’est tout... Quant à la flore, elle est très pauvre et se concentre aux endroits qui restent émergés quasiment en permanence. Une fois qu’on s’est suffisamment éloigné de la digue et des aménagements du littoral, il n’y a même pas une touffe de goémon à se mettre sous la dent. On se retrouve dans un véritable désert de boue à des lieues à la ronde.
Ce crabe aurait dévoré vivants pas moins de douze chihuahuas
Puis-je pratiquer la randoboue en Jeep ou en Hummer climatisé? Hamad ibn K. al-T., Doha (Qatar)
Hélas, Cheikh, au risque de vous décevoir, la réponse est non. Non seulement les sites sont protégés et interdits aux véhicules à moteur sur une grande partie de la Mer des Wadden, mais de plus, vous vous embourberiez à coup sûr et ne pourriez pas aller bien loin avec vos monstres sur roues, même avec tout l’argent du monde. Le mieux pour vous, en Mer du Nord, est encore de survoler la zone en hélico puis de mettre directement le cap sur les centres pétroliers et gaziers de la région...
Franchissement d'un chenal naturel
Il est inadmissible que vous n’informiez pas vos lecteurs de l’existence de sites tout à fait comparables, voire nettement plus spectaculaires, dans notre beau pays, comme par exemple à Noirmoutier ou au Mont-Saint-Michel. Vous êtes clairement du parti de l’anti-France. Christian V., Tourcoing (Nord) Lionnel L., Nice (Alpes-Maritimes) Marine L., Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais)
Chers messieurs-dames, je comprends votre indignation, mais malheureusement je ne suis encore jamais allé au Mont-St-Michel. J’ai eu la chance de voir deux fois Noirmoutier et même d’emprunter le passage du Gois, et c’est vrai que le site est impressionnant. Cependant, je ne crois pas qu’on y organise des randonnées, ni qu’il y ait des bourbiers aussi étendus à admirer. À ma connaissance, les plus grandes étendues de boue, en France, se trouvent sur les sites du Front National et de la Droite Populaire, et sont facilement accessibles à tous... Non et puis c’est mon blog, alors je fais ce que je veux, mais-euh.
Guy a deux ou trois trucs
à enterrer dans la vase.
J’ouvre le coffre de ma voiture et, ô surprise, voilà-t-y pas que j’y trouve un tronc humain, deux jambes et deux bras dans des sacs poubelle. C’est un truc de guedin ça, non? Les bras m’en tombent, si j’ose dire. Mais tant qu’à faire, j’aimerais bien me débarrasser de ces sacs sans être découvert par la police. Le salut est-il dans la gadoue? Michel F., Sedan (Ardennes) Guy G., Bercy (Est Parisien)
Dans mon congélateur, il y a deux-trois trucs encombrants dont j’aimerais bien pouvoir me débarrasser à l’abri des regards indiscrets. Croyez-vous que je pourrai trouver la cachette idoine au milieu de toute cette fange? Véronique C., Tours (Indre-et-Loire)
Ouh là! On s’éloigne de plus en plus du sujet! Certes, les Pays-Bas sont un pays très permissif, mais pour autant que je sache, le meurtre y est encore illégal. Évidemment vous avez une bouille sympathique, et puisque vous jurez que vous êtes innocents, je veux bien vous donner un ou deux tuyaux. Donc, si vous parvenez à cacher ce «tronc humain» et ces «deux-trois trucs encombrants» au bon endroit, il y a de fortes chances qu’ils ne soient pas découverts de sitôt, en effet... Mais voyez un peu les risques qu’il vous faudra prendre pour réussir: partir seul, sans guide, avec des sacs très lourds, franchir des obstacles parfois dangereux, risquer de vous désorienter sur ces étendues plates sans repères et ne pas regagner le rivage avant le retour de la marée, être aperçu par des randonneurs ou des pêcheurs de moules... il faut vraiment que le jeu en vaille la chandelle. Si j’étais vous et que j’étais vraiment sûr de mon innocence, j’irais plutôt voir la police non?
Non, sans façon, merci. Guy G., Bercy (Est Parisien)
OK, en tout cas veillez à bien utiliser des sacs biodégradables, ou pas de sac du tout, car il ne faut pas polluer cet environnement fragile avec d’énormes sacs en plastique, ce serait vraiment dommage et en plus, c’est interdit. Vous risqueriez, en plus de tout le reste, de récolter une amende plutôt salée!
Mais il est complètement neuneu ce type... Guy G., Bercy (Est Parisien)
Conclusion
Le wadloop: on a testé et on a aimé !
Environ trois fois par an, il fait beau en Mer des Wadden. Nous avons eu la chance d'apercevoir les phoques, alors avoir les phoques et le soleil, c'était peut-être un peu trop demander!