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dimanche 28 août 2011

An einem Sonntag im August... (billet cafardeux)

À Prenzlauer Berg, quartier général de la gentrification à tout crin et de la boboïtude triomphante à Berlin, si ce n’est dans le monde entier, on n’a que l’embarras du choix lorsque l’on souhaite se poser dans un bar branchouille et enfumé, une retraite tamisée à l’ambiance RDA vintage bien étudiée, où la peinture est perpétuellement écaillée sur les murs, et où le mobilier, forcément bancal et dépareillé, s’affaisse lourdement avec un soupir de fatigue sous le poids des ans et de notre postérieur, un de ces lieux où l’on peut déguster un chai latte ou un café galão après une journée de dur labeur, tout en se distrayant de ces silhouettes androgynes ébouriffées qui hantent le lieu en permanence, un Macbook air bien en évidence à côté du cendrier. En fait, c’est bien simple: dans le Kiez (le «tier-quar» en berlinois), il n’y a pratiquement que ce genre de tanières rétro pour se sustenter ou se rafraîchir le gosier. L’un de ces havres de sérénité au cadre chaleureux et au caractère désuet savamment cultivé est le café mystérieusement nommé An einem Sonntag im August, où le non fumeur peut s’installer en terrasse s’il n’a pas envie de «nourrir» ses poumons délicats en même temps qu’il sirote son café au lait, ou plutôt, son café groenlandais bio au lait de girafe albinos du Kilimandjaro.

La fameuse terrasse sur la Kastanienallee
Le café-bar est un local certes sympathique, mais n’a rien de franchement exceptionnel dans son environnement de la Kastanienallee (une espèce de rue Oberkampf berlinoise, mais en plus trendy, plus pentue et avec un tramway et nettement plus de poussettes), à part ce nom curieusement lyrique, dont je n’ai compris la signification que tout récemment. «Par un dimanche d’août» peut évoquer au profane que j’étais une anodine invitation à la paresse et au farniente sur une terrasse fleurie et ensoleillée, mais, traduite en allemand, et replacée dans son contexte berlinois, à deux pas du Mauerpark de surcroît, l’expression acquiert soudain une lourde connotation historique qui m’avait échappé tout ce temps. Car enfin, il ne s’agit pas de n’importe quel dimanche de n’importe quel mois d’août, voyons. Ce mois d’août, c’est celui de l’été 1961, et le dimanche, c’est bien sûr ce dimanche 13 août, lorsque les Berlinois qui n’étaient pas partis en vacances se réveillèrent pour trouver leur ville traîtreusement divisée par une frontière de barricades et de barbelés, une séparation précaire mais lourdement gardée et déjà verboten, et qui allait devenir le Mur de Berlin.

Des touristes font mumuse devant une des nombreuses fresques débiles de l'East Side Gallery, le 28 août
Ah, le Mur. La tarte à la crème par excellence pour qui découvre Berlin. Pour beaucoup, il se résume aux «gardes» costumés de Checkpoint Charlie avec l’immanquable You are Leaving the American Sector, et aux fresques bariolées de l’East Side Gallery, dont beaucoup ont été remplacées en 2009 pour fêter le vingtième “Mauerfalljubiläum” et n’ont désormais un rapport que très ténu avec le schmilblick, et devant lesquelles des milliers de touristes font les marioles et prennent des photos qui se retrouvent illico sur Facebook. À la vue de cet incessant spectacle disneylandien et de ces œuvres d’art douteuses qui servent bien plus à assurer l’auto-promotion d’artistes plus ou moins inconnus qu’à inviter à la réflexion et à évoquer l’histoire, le Mur a bien vite fini d’exercer sur moi la fascination qu’il suscite auprès des touristes: Berlin, en gros, est une ville divisée en deux moitiés par une attraction touristique kitsch à souhait qui serpente à travers ses rues.

Bernauer Straße, Gedenkstätte Berliner Mauer
Il a donc fallu que la ville commémore ce mois-ci le cinquantième anniversaire de l’érection du fameux Mur pour que je m’y intéresse à nouveau. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, puisque le jour J, ce samedi 13 août, nous avions le choix entre des commémorations barbantes tout en allemand, le Slutwalk pour nous distraire, et toutes ces activités estivales redevenues enfin possibles grâce au retour inespéré du soleil. Après une énième partie de beach volley, je me suis enfin décidé à visiter le Mémorial du Mur de la Bernauer Straße, à proximité immédiate, et que j’avais invariablement snobé jusqu’ici, préférant l’abandonner aux touristes. Et pourtant, quel contraste saisissant avec les clowneries vides de sens de l’East Side Gallery! Sur 200 ou 300 mètres, la Gedenkstätte Berliner Mauer s’étire le long de la Bernauer Straße, entre le mur intérieur et le mur extérieur qui constituaient la fameuse «barrière de protection antifasciste» construite par la RDA. Entre les deux, sur l’ancien no man’s land devenu pelouse verdoyante à l’herbe grasse en cet été pluvieux, force photos des années de la division de la ville, des dizaines de couronnes de fleurs déposées principalement par les partis politiques (allez savoir pourquoi), et le plus émouvant: des portraits des victimes du Mur, ces 136 Allemands de l’Est qui ont perdu la vie en tentant de franchir cette frontière ignominieuse. Un portrait, un nom, une date de naissance et une date de mort. La même association répétée une bonne centaine de fois (parfois, il n’y a pas de photo). Tous ces visages, le plus souvent souriants et heureux, ces courageux entêtés qui n’ont pas voulu se soumettre à la dictature, ces projets d’évasion échoués, ces souffrances et ces jeunes vies brisées, cela impose l’humilité et force le respect.


Sur ce mur, il y a deux portraits de garçons. Les trouverez-vous? Il s'agit de Lothar Schleusener, 13 ans, le plus jeune fugitif assassiné en 1966 par les gardiens du Mur, et d'Andreas Senk, 6 ans, tombé accidentellement dans la Spree et n'ayant pas pu être secouru, puisque sauter dans le fleuve, même pour sauver un enfant de la noyade, revenait à signer son arrêt de mort par fusillade.


Ida Siekmann

Ida Siekmann est morte 9 jours après l’apparition des premiers barbelés sur les trottoirs de sa rue, en fait, juste devant la porte de son immeuble, le 22 août 1961. C’était la veille de son 59ème anniversaire. Du coup, elle est l’une des rares victimes du Mur âgées de plus de 30 ans, et surtout, cela fait d’elle la toute première d’une longue et morbide litanie de ce que le Parti allait qualifier pudiquement de «tragiques accidents», selon un art consommé de l’euphémisme pervers. Dans son cas, il s’agissait vraiment d’un accident, puisqu’elle s’est mortellement blessée en sautant de son appartement situé sur la Bernauer Straße, et dont la fenêtre donnait directement sur Berlin-Ouest. Les pompiers ouest-berlinois l’ont immédiatement secourue, mais il n’y avait plus rien à faire. Elle était déjà décédée en arrivant à l’hôpital, dans cette moitié de la ville qu’elle avait tant voulue rallier. Par la suite, les autorités est-allemandes allaient condamner ou démolir les immeubles trop proches du Mur comme celui ou vivait Ida.

Le visage d'Ida Siekmann, et par transparence, les immeubles de la Bernauer Straße où elle a habité et où elle est morte. Est-ce son immeuble que l'on voit derriére?

Günter Litfin

C’est triste à dire mais, parmi les 136 martyrs du Mur tout comme dans n’importe quel groupe de gens, il y a les illustres inconnus, les “nobods” en quelque sorte, et les grandes stars dont tout le monde connaît le nom. Günter Litfin est de cette deuxième catégorie, et j’avais même déjà entendu son nom à plusieurs reprises. Sans doute se serait-il volontiers passé d’une telle célébrité et ne demandait-il qu’à poursuivre une existence banale, sans faire de vagues et sans passer à la postérité. Mais l’honneur que confère son statut de tout premier fugitif abattu par les garde-frontière est-allemands, le 24 août 1961 en plein après-midi, devant des dizaines de témoins, alors qu’il traversait à la nage le canal situé entre la Charité (à l’est) et la gare qui s’appelle aujourd’hui Hauptbahnhof (côté ouest), a fait de ce jeune tailleur de 24 ans seulement une icône. Sa famille endeuillée a créé un monument à sa mémoire, près de l’endroit où il a succombé.

Günter Litfin: jeune, beau gosse, talentueux, courageux, mort.

Peter Fechter

Autre victime au nom resté célèbre, Peter Fechter n’avait que 18 ans lorsqu’il est tombé, le 17 août 1962, soit un an après la division de la ville. Les circonstances particulièrement inhumaines de son exécution ont traumatisé les esprits, au point d’en faire une victime emblématique. Sa tentative d’évasion, suicidaire et désespérée, en plein après-midi et aux abords immédiats de Checkpoint Charlie, s’est soldée par un échec pour lui, alors que son compagnon de fuite, Helmut, en est réchappé miraculeusement sous une pluie de balles. Peter n’a pas eu cette chance. Grièvement blessé, il s’est écroulé dans le no man’s land entre les deux clôtures, il a hurlé de douleur pendant une heure et s’est vidé de son sang à la vue de tous. Personne n’est venu à son secours: ni les policiers ouest-berlinois qui ne pouvaient risquer leur propre vie, ni les soldats américains à proximité immédiate, qui ne voulaient pas s’immiscer dans ces «affaires purement allemandes» et envenimer davantage la situation explosive de cet été 1962, ni bien sûr, les soldats est-allemands, lâches complices d’un régime criminel et meurtrier. L’adolescent a donc agonisé ainsi en public, jusqu’au trépas. Une stèle l’honore aujourd’hui, à l’endroit où il est tombé, sur la Zimmerstraße.

Peter Fechter: je connaissais le nom mais pas le visage. C'est la jeunesse de ses traits qui a attiré mon attention.

Dorit Schmiel

Ce qui m’a attiré vers le portrait de Dorit Schmiel, c’est la jeunesse et la fraîcheur de cette frimousse féminine sur un mur de visages très majoritairement masculins, et cette pose rieuse et insouciante «à la Anne Frank». Le nom ne me disait rien, et je ne connaissais rien à l’histoire de cette couturière de vingt ans dont la vie s’est arrêtée une nuit d’hiver, en février 1962. Elle aussi a tenté de fuir avec un groupe d’amis, dans les brumes solitaires du nord du quartier de Pankow, à Rosenthal. Ce soir-là, personne n’a réussi à passer la frontière, car les fugitifs, apeurés, se sont arrêtés net après les premiers coups de feu, certains d’entre eux blessés, d’autres non. Seule Dorit n’a pas pu se relever, blessée mortellement à l’estomac. Une ambulance s’est hâtée lentement pour la secourir, mais quand elle est arrivée à l’hôpital, c’était déjà trop tard. Tous ses compagnons de fuite ont été jugés et lourdement condamnés à des peines de prison pour leur tentative d’évasion.

Le sourire radieux de Dorit Schmiel

C’est certain que le Mémorial de Bernauer Straße est nettement moins rigolo que l’East Side Gallery, mais les deux se complètent à merveille: le cirque et la cohue touristique cheap d’un côté, la dignité de la mémoire des victimes et le sobre rappel des faits de l’autre. Encore que, parfois, des fausses notes gâchent la solennité du lieu, et la digne retenue déserte elle aussi ce mémorial, comme par exemple lorsque le parti d’extrême gauche Die Linke, héritier de la SED au pouvoir pendant 40 ans en RDA, se joint lui aussi à la foule des organisations qui ont rendu hommage aux victimes. Forcément, cela fait tache, et certains ne cachent pas leur indignation. Vingt ans après la réunification allemande, la colère est encore vive.

Le parti Die Linke a laissé une couronne de fleurs à la mémoire des victimes.
Un peu comme sur Facebook, les réactions ne se font pas attendre.
Les assassins n'ont aucun scrupule! Honte à vous! C'est le ton des messages laissés près de la gerbe.

La couronne de fleurs déposée par la SPD n'a pas déclenché un tel torrent d'invectives. On apprend ici que ce sont 1613 personnes en tout qui ont péri en tentant de fuir la RDA. Côté positif: il y a eu tout de même 5045 évasions réussies pendant les 28 années d'existence du Mur, principalement pendant les premières années.

Le mémorial débute à la Gartenstraße
De nombreuses photos des trois décennies de division physique de la ville de Berlin nous replongent dans l'ambiance. Le panneau dit: "Fin du secteur français - Route barrée par le Mur de la Honte"
Curieusement, les partis d'extrême droite ont brillé par leur absence. Exception notable: le nouveau parti au positionnement populiste Die Freiheit, qui cherche encore à se faire un nom.
Mur de lamentations

mardi 26 juillet 2011

Beauté de Berlin : Sous les nuages, la plage

Un panorama estival: Warschauer Straße, le 25 juillet
Vous l’aurez compris, chères Lectrices: cette année, le Soleil est parti en vacances loin de Berlin. Et pourquoi pas après tout? Il a pris sa carte au Deutscher Gewerkschaftsbund (la CGT allemande, en gros) et a gagné le droit de prendre ses congés payés, comme n’importe quel travailleur. Il vit avec son temps, l’astre diurne. On peut avoir 10 milliards d’années et être au fait des derniers acquis sociaux, non mais c’est vrai quoi à la fin. Dix milliards d’années qu’il trime sans relâche, cinq milliards d’années qu’il luit de toutes ses forces pour le bien égoïste notre petite Terre, qu’il la couve sans relâche et la bichonne sans compter ses heures ni ses ères, négligeant scandaleusement Uranus, Neptune et Pluton dans les lointains glacés du système solaire. À force, il frôlait le burn-out notre brave Soleil, et a bien mérité quelques semaines de repos réparateur avec son amour de toujours, l’étoile Proxima du Centaure, une grande sulfureuse au regard de braise.

Bon, espérons tout de même qu’il ne prendra pas tous ses arriérés de congés d’un coup, sinon on n’est pas dans la mouise, nous autres, en Prusse. En attendant, nous voilà abandonnés sous une épaisse couche de nuages perpétuellement gris et menaçants, sous un ciel bas et lourd, qui pèse comme un couvercle sur nos esprits gémissants. La tentation est grande de se blottir devant une cheminée, mais ce serait mal connaître les Berlinois, dont votre dévoué chroniqueur, que de croire qu’ils se laissent abattre par si peu et renoncent à leurs activités estivales sous prétexte qu’il fait 14°C à l’ombre (sachant qu’il n’y a que ça, de l’ombre). Certes, nous avons laissé tombé les baignades au Schlachtensee ou au Badeschiff en attendant des jours meilleurs, mais sur le front du beachvolley, nous ne lâchons rien! Les jours où il ne pleut pas des hallebardes et où il ne vente pas à écorner les bœufs, ce qui nous laisse à peu près deux jours et demi par semaine, les terrains ensablés du Beach Mitte font le plein de sportifs qui viennent taper dans la baballe et s’engourdir les orteils dans le sable froid et humide qui n’a jamais le temps de sécher complètement, ni même partiellement, entre deux déluges. Qu’à cela ne tienne, sans les dilettantes qui ne jouent (et ne friment, surtout) que par beau temps, le niveau n’est que meilleur.

Une scène de jeu à Beach Mitte sous un ciel menaçant, le 24 juillet.

Pendant le jeu, l’on scrute anxieusement les nuages toutes les 5 ou 10 minutes, et l’on tente d’interpréter leurs formes changeantes et leurs ombres plus ou moins intenses comme la charlatane lisant le marc de café. C’est fascinant toutes ces nuances de gris. Pleuvra? Pleuvra pas? Serons-nous encore secs dans une heure? Parfois, la chance est de notre côté, parfois non, et une averse disperse le dernier carré d’irréductibles, car la balle mouillée et glissante, c’est niet. Comme tout le monde, j’aime l’été, le soleil, la chaleur, les ciels bleus et tout ce que l’on peut faire à Berlin pour profiter du beau temps. Mais je trouve aussi que ces ciels gris vont particulièrement bien à notre métropole teutonne, ils renforcent sa beauté âpre et rugueuse. Pour l’instant, je m’accommode plutôt bien de l’absence prolongée du soleil, même si cela devient usant de devoir expliquer à des touristes grelottants que non, ceci n’est pas un été normal, non, 12°C n’est pas une température estivale même pour Berlin, et oui, nous aussi souhaiterions qu’il fasse meilleur mais devons faire avec faute de mieux. Allez, Soleil, sois sympa: prends plutôt tes congés en hiver, ou sinon, viens au moins passer tes vacances d’été à Berlin au lieu de nous déserter comme ça...

À l'instar du Mauerpark, Beach Mitte occupe un terrain vague de sinistre mémoire: jusqu'en 1989, cet endroit était en faite le Todesstreifen, le no-man's land entre les deux enceintes du mur de Berlin. Aujourd'hui encore, les constructions vont bon train sur cet espace resté longtemps en friche.

Une singulière construction domine le terrain de Beach Mitte (à part les grues): un parcours
d'acro-branches de type "urbain" fait le bonheur des familles qui n'ont pas froid aux yeux

mercredi 16 mars 2011

Mauerpark : Vous chantiez ? Eh bien dansez maintenant !

Joe Hatchiban, sémillant coursier irlandais de 37 ans, du moins si l'on en croit son profil sur Youtube, tient le haut du pavé depuis deux ans à Mauerpark avec son Bearpit Karaoke. Mais force est de constater que la grand-messe dominicale de la Fosse aux ours est avant tout une attraction touristique, où les Berlinois de souche (au nombre desquels j'ai la présomption de me compter, mais oui mais oui) sont en minorité face à la marée d'envahisseurs étrangers, une situation déplorable qui préfigure clairement les scénarios apocalyptiques du best-seller Deutschland schafft sich ab, dans lequel un visionnaire nommé Thilo Sarrazin décrit une Allemagne humiliée et soumise à des corps étrangers au génome corrompu. Mais le pire reste encore à venir : le stade Friedrich-Ludwig Jahn attenant au parc serait sur le point d'être transformé en mosquée, ses hauts pylônes d'éclairage, en minarets. La charia à Mauerpark (prochainement "Moscheepark"), c'est pour après-demain. Karaokeuses du dimanche, toutes à vos burqas !

Mais je m'égare. Bien sûr, les Berlinois tiennent à leur Mauerpark et s'y précipitent tout autant que les touristes honnis, dès que la température le permet. Et ils utilisent à fond les potentialités de cette cour de récréation pour adultes, géante et arborée. Lorsque ma voisine, Janne, et moi avons fini par nous lasser du karaoké, nous avons décidé de récupérer nos vélos laissés à l'entrée du parc et de regagner sagement nos pénates, à Friedrichshain. Mauerpark en a décidé autrement. En descendant la colline, nous avons aperçu un attroupement et, curieux, sommes allés voir ce qui se passait. C'était la fête, tout simplement ! Deux DJs avaient improvisé une table de mixage, installé deux platines pour vinyles, une déco des plus rudimentaires (et déjà des œufs de Pâques), une boule à facettes suspendue à une canne, tout à fait superflue puisque le soleil de l'après-midi brillait encore largement, et nous étions comme en soirée électro, mais en plein jour !



Bien entendu, quand on vit à Berlin, ce genre de surprise n'est plus une nouveauté, et j'avais déjà vu des "open-air discos" à deux ou trois reprises à Mauerpark. Néanmoins, on ne s'y attend pas forcément dès la mi-mars, alors que nous sommes tout juste en train de sortir de notre longue hibernation. Quoi qu'il en soit, cet avant-goût de printemps nous a fait un bien fou ! La chose peut-être la plus étonnante de cet épisode inattendu, c'était de voir à quel point tous ces gens souriaient. Des Berlinois qui sourient en dansant, qui sourient aux inconnus autour d'eux ! Rien que pour vivre cela, nous avons bien fait d'oublier nos vélos, de poser nos vestes en boule sous la table et de nous mettre à danser avec les autres. J'espère ne pas être trop naïf en ne mettant pas ces sourires et cette bonne humeur générale uniquement sur le compte des drogues à l'odeur aisément reconnaissable qui embaumaient l'atmosphère.



Un parc, de l'électro, de la bière, de la drogue, et des fêtards pourtant de tels accoutrements qu'on les croirait déguisés (mais on sait bien sûr qu'il n'en est rien : en bons Berlinois, ils sont habillés de manière "décalée" et "créative" ) : les ingrédients d'un été réussi à Berlin étaient déjà réunis au Mauerpark. Le plus plaisant était l'élément de surprise. D'ailleurs, ayant bien cherché sur internet, je n'ai trouvé aucune mention de cette fête. Je ne pourrai donc pas dire si elle était entièrement improvisée, mais s'il y a eu un mot d'ordre, il n'a pas été lancé sur internet.



La nuit a fini par tomber ; dans le ciel, le Fernsehturm et la lune se sont illuminés ; plus près de nos têtes, une modeste lampe de bureau Ikea s'est vu confier la délicate mission de donner à la boule à facettes tout son éclat. Le résultat n'était pas des plus convaincants, mais ce n'était pas bien important. La fête ne faisait en réalité que commencer, et l'euphorie grandissait encore de manière perceptible. "On reste ?? On reste !!" Janne et moi décidons de profiter au maximum de cette fête aux allures de flash-mob. 

Mais soudain, tout s'arrête ! Il est 18h30, et la police s'invite, fait arrêter immédiatement la musique malgré les protestations générales, contrôle longuement les papiers des DJs (je n'ai pas vus les policiers dégainer leurs scanners magiques comme en Bavière). On  a beau scander "Musik! Musik!", l'affaire est entendue. Quel genre d'individu appelle la police parce que "des jeunes" jouent de la musique à 300 mètres de leurs fenêtres, un dimanche à 18 heures, je ne saurais pas le dire. Des gens qui écoutent de la musique, dansent et surtout sourient, quelle horreur !


Ma voisine et moi décidons que cette fois il est temps de rentrer, plutôt que de nous éterniser sur place à attendre l'issue des négociations. De toute façon, Mauerpark nous avait déjà offert un dimanche plein de surprises, qui a largement dépassé nos attentes. Le printemps arrive : chouette ! nous allons enfin pouvoir arrêter d'être des adultes et recommencer à vivre comme des adolescents attardés pendant les six mois à venir !

lundi 14 mars 2011

Mauerpark : Chassez le Bobo, il revient au galop


Attention, ce billet va débuter sur une révélation absolument fracassante : Berlin a été autrefois divisé par un mur, ou encore une "barrière de protection anti-fasciste", en terminologie officielle socialiste. Je vais me faire un café le temps de vous laisser digérer cette nouvelle renversante et je reviens... Me revoici, bien requinqué. Ah, ça fait du bien ! En réalité, ce n'était pas un mur qui entourait Berlin-Ouest et isolait entièrement le secteur allié de la RDA environnante et de Berlin-Est, mais deux murs parallèles, séparés d'un no-man's land de quelques centaines de mètres de large, un territoire hostile, dégagé de tout obstacle visible, surveillé en permanence par des garde-frontière postés sur leurs miradors, qui tiraient sans sommation sur toute silhouette furtive hâtant le pas sur la terre meuble et fraîchement ratissée pour révéler toute trace de pas ; ce corridor inhospitalier a donc très vite été surnommé, à juste titre, der Todesstreifen, la "piste de la mort".

Drôle de prestation... Wes, exhibitionniste originaire de New-York
Près de 50 ans après la construction du Mur, et deux décennies après sa destruction et la réunification de la ville, plus rien ne subsiste du no-man's land, qui a complètement disparu sous le béton de la reconstruction et a laissé la place à des rues, des places et des maisons, en fait, tout ce qui constitue une ville normale. Complètement disparu ? Hé là, pas si vite : aux confins du quartier est-berlinois de Prenzlauer Berg et de son voisin ouest-berlinois de Wedding, le Todesstreifen a laissé la place à un parc, une étroite bande de verdure qui, chaque dimanche ensoleillé depuis les années 1990, grouille de vie comme aucun autre endroit dans la capitale. Pour trouver quel nom donner à ce modeste rectangle vert de quelques hectares, on n'est pas allé chercher midi à quatorze heures : vous êtes au "parc du Mur", le Mauerpark. À l'est, une portion de Mur, longue de trente mètres, attire les curieux et surtout quelques dizaines de passionnés de graffitis, Sisyphes modernes qui taguent sans relâche leurs créations à la bombe, recouvrant en quelques heures les fresques réalisées quelques jours plus tôt à peine par d'autres tagueurs, et sachant que les leurs subiront le même sort dans les jours qui suivent. À l'ouest, un grand marché aux puces bien achalandé est l'occasion de faire se promener en observant, mi amusé, mi incrédule, l'extravagant bric-à-brac des brocanteurs du cru et parfois de faire de bonnes affaires. Entre les deux, de vastes pelouses à l'herbe ratatinée permettent à chacun de se détendre comme il l'entend, et de laisser libre cours à ses passions : on y croise des jongleurs, des musiciens, des danseurs, des basketteurs, des coiffeurs qui vous coupent les cheveux en public, des joueurs de frisbee, des Berlinois et des touristes, et toutes sortes de badauds.

Les tags du Mauerpark : c'est un peu le rocher de Sisyphe.
Mais l'une des attractions phares du Mauerpark, c'est le "Bearpit Karaoke". Chaque dimanche depuis le printemps 2009, un Irlandais passionné et un peu fou, et dont le nom pourrait être japonais, mais en fait non, j'ai nommé Joe Hatchiban, assure le spectacle à Mauerpark. Le principe est fort simple : une scène en plein air, des gradins en forme d'amphithéâtre, un vélo, un ordinateur portable, des enceintes, et quelques centaines de fichiers musicaux en format mp3, version karaoké, et bien sûr des chanteurs amateurs de talent très divers. La mayonnaise a très vite pris, et le show aux très modestes débuts est vite devenu l'un des symboles de la douceur de vivre à Berlin à la belle saison, et attire des centaines de visiteurs qui viennent encourager (et parfois, se moquer gentiment) des quelques dizaines d'intrépides qui se dévouent courageusement pour pousser la chansonnette en public.

Mur et balançoire à Mauerpark
Il y a malheureusement une période de l'année où Joe et ses amateurs de karaoké sont bien obligés de se taire: l'hiver bien sûr. De novembre à mars, même les crooners les plus fanatiques, qu'ils viennent d'Irlande, d'Allemagne ou du Groenland, n'ont plus envie de passer quatre heures assis dehors à écouter des quadragénaires imiter Barbra Streisand d'une voix éraillée, même si c'est gratuit. Au cours de l'hiver 2009-2010, la question était sur toutes les lèvres : le Bearpit Karaoke reviendra-t-il à Mauerpark au printemps prochain ? La chose n'était pas assurée d'avance, dans cette capitale du temporaire, où rien ne semble devoir durer plus de quelques mois, quelques années tout au plus. L'existence même du Mauerpark est menacée, d'ailleurs : ah les investisseurs, la gentrification, toujours la même rengaine ! Cette fois-ci pour changer, la réponse a été positive : les jours se sont allongés, la glace a fondu, les jonquilles sont sorties de terre, et l'hirondelle Hatchiban est revenue faire son nid, avec son cortège de gazouilleurs, à la "fosse aux ours". Le Bearpit Karaoke entamait sa deuxième saison en fanfare !




Dimanche 13 mars 2011 : il semblerait qu'une tradition soit en train de naître. Pour la troisième année, Berlin dit adieu à l'hiver et salue l'arrivée du printemps en chanson à Mauerpark. Et par chance, j'étais là, revenant par hasard d'un café à proximité et ayant décidé d'y humer l'air printanier. L'herbe est encore brune et rabougrie, les arbres sont encore dénudés, squelettiques, mais le printemps est bien là, dans l'air, dans le ciel, sur nos vestes que nous portons au bras, et sur nos visages. Et surtout, sur le podium de Joe Hatchiban. Au passage, pendant l'hiver, le susmentionné podium a été décoré ; des Berlinois désœuvrés y ont peint le message suivant, très certainement à l'attention du public : Yuppies Jagen, que l'on pourrait traduire par "La chasse aux Bobos est ouverte". Eh bien les bobos berlinois et étrangers présents n'ont pas eu l'air de s'en formaliser !


Deux prestations diamétralement opposées dans cette vidéo :
"Amazing Grace" a cappella puis du break dance. Tout ceci est
tout à fait inhabituel au Bearpit Karaoke.

J'aime bien le Bearpit Karaoke, comme la plupart des Berlinois et des visiteurs du Mauerpark. L'ambiance est détendue. Les gradins bondés font face au soleil de l'après-midi. De courageux individus se succèdent devant Joe-Nikos Aliagas et interprètent leur chanson préférée. Quelques uns sont vraiment doués d'une voix exceptionnelle, beaucoup chantent juste et assurent le minimum, certains se lâchent sur le podium et misent tout sur le jeu de scène pour pallier les limitations de leur talent pour le chant, et quelques uns sont franchement mauvais : ils sont gentiment moqués, mais largement encouragés par un public complaisant et peu exigeant. Ouf, ce n'est pas Deutschland sucht den Superstar, la version locale de La Nouvelle Star ! Il y a absolument de tout. Selon le jour, la fournée peut être plutôt ratée, ou particulièrement réussie, et quand je viens avec mes amis, je me lasse habituellement au bout d'une demi-heure. Mais pas aujourd'hui.

Vue dégagée depuis les gradins
Pour le premier spectacle de la saison, la promotion de chanteurs était excellente. Il y a bien eu quelques couacs, c'est inévitable, mais il semblerait que les bons chanteurs de la ville, impatients de donner à nouveau de la voix à Mauerpark après la longue interruption hivernale, se soient donné rendez-vous pour ouvrir la troisième saison en beauté. J'ai appris qu'après les galères de l'hiver dernier, Joe a trouvé un logis pour hiberner : un bar de Mitte. Mais je doute fort que l'ambiance ait pu y être comparable. Le Bearpit Karaoke sans Mauerpark, c'est aussi crédible et authentique que la tour Eiffel à Las Vegas. Hatchiban-san, ce drôle de loulou qui se consacre sans faille à son sacerdoce, chaque dimanche, malgré les questions évidentes que tout le monde se pose à propos des coûts et bénéfices (oui, c'est gratuit), a ponctué, comme à son habitude, les prestations des chanteurs de gentils encouragements ou de moqueries sarcastiques. La seule chose que je ne l'ai pas encore vu faire, c'est de dire "c'est horrible, vous chantez mal", même si parfois il doit le penser très fort. Mais il a besoin de chanteurs, bons ou mauvais, alors ce serait une mauvaise idée de les humilier en public ! Au contraire, il salue toujours les stars éphémères, et n'oublie jamais de les remercier. Et trouve toujours une ou deux plaisanteries moqueuses, car il reste un perfide Anglo-saxon, ne l'oublions pas. L'objet de ses moqueries d'aujourd'hui était un groupe de jeunes Espagnoles, qu'il a rangées dans la catégorie de ces participants typiques qu'il nomme "giggling schoolgirls", "les collégiennes qui rient bêtement", une véritable plaie au Bearpit Karaoke, semble-t-il. Il faut dire que celles qui sont passées aujourd'hui correspondaient bien au profil, et Hatchiban, féroce, répétait à l'envi, raillant leur accent, from "Espain". Qu'à cela ne tienne, les écolières espagnoles nous ont interprété une Macarena calamiteuse, mais ont réussi à enflammer le public malgré tout, après tout de même deux minutes et trente secondes durant lesquelles elles ont dû se sentir très seules au monde...

Regardez à partir de 2'30 pour voir quelque chose d'intéressant...

Les prestations mémorables de ce premier karaoké de la saison ont inclus le strip-tease d'un New-Yorkais prénommé Wes tandis qu'il interprétait une chanson dont j'ai oublié le nom (je corrigerai cette section si le nom me revient). C'était la meilleure prestation du jour, et bien sûr, celle que je n'ai pas filmée ! Peu après, son amie Laureen nous a chanté un I Will Survive de fort belle tenue, tandis que Wes filmait et faisait le pitre autour. Diana de Serbie nous a fredonné un I Will Always Love You de Whitney Houston, ma foi sans y laisser trop de plumes, sauf peut-être sur les aigus les plus haut perchés.

À 2'20, on voit Joe qui vient faire la quête, et récolter quelques piécettes.

Wes l'exhibitionniste est chaleureusement applaudi par le public

Rikke, une Danoise replète, aurait mieux fait de rester au lit ce matin plutôt que de s'improviser chanteuse, et Tina, la Hollandaise si rousse que Joe était sûr d'avoir rencontré une compatriote, et a insisté aussi lourdement que certains Arabes me prenant pour un des leurs (pour ne rien arranger, elle était habillée de vert, ce qui lui a permis de nous rappeler que c'est la St-Patrick cette semaine), a trébuché sur du Tina Turner justement. Mais la rousse Tina était vraiment à fond, chantant à tue-tête et sautillant comme sous sa douche, et son plaisir de chanter sa chanson préférée était vraiment communicatif, malgré les nombreuses fausses notes que nous lui avons pardonnées de bonne grâce...

Du Tina Turner comme sous la douche !

Il y a eu Ignazio le Sicilien, que Joe s'entêtait à appeler "Nacho", il y a eu Cristóbal le Chilien qui a chanté "New York, New York"... à Berlin. Il y a eu les Anglaises imitant particulièrement le Foundation de Kate Nash, aidées par l'accent londonien. Et bien entendu, il y a eu Detlev, l'une des grandes stars du Bearpit Karaoke : ce vieil Allemand aux airs de Père Noël est là chaque dimanche, aussi assidu que Joe Hatchiban lui-même, et interprète avec virtuosité, toujours le même titre, "Mein Leben", la version allemande du My Way de Sinatra. Ceux qui assistent au spectacle pour la toute première fois ne peuvent pas s'empêcher de rire à la vue de ce barbu sorti tout droit d'un film, qui commence à fredonner, quelque peu maladroitement, le premier couplet de cet air archi-connu. Mais très vite, il fait taire les railleries.


Sinatra I : Cristóbal le Chilien


Sinatra II : Detlev chante Mein Leben, comme chaque dimanche.


Le Bearpit Karaoke, c'est vraiment un morceau de comédie humaine, et c'est l'assurance de passer un bien beau dimanche après-midi de printemps, même si les fleurs ne sont pas encore écloses. Mais mon récit n'est pas encore terminé. Car si vous avez bien suivi, vous m'avez entendu parler d'Irlandais, de Siciliens, de Hollandaises, d'Anglaises, d'Espagnoles, de Serbes, de Chiliens, de Danoises, et très peu d'Allemands, à l'exception notable de Detlev Sinatra. Est-ce à dire que les Berlinois ont déserté leur Mauerpark et abandonné aux touristes ce morceau du Todesstreifen qui les a tant fait souffrir ? Ce serait une lourde erreur de le croire, mais je vais d'abord faire dodo. La suite cette semaine, dans Mauerpark : Vous chantiez ? Eh bien dansez maintenant !

Allez, pour finir, offrons-nous une dernière vue de Mauerpark au soleil de cet après-midi de début de printemps.
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