lundi 15 avril 2013

Avril : «Weex ak Ñuul» (*)

15 avril, midi pile à Pontault-Combault, c’est déjà l'heure de la Photo du Mois. Le thème d'avril a été choisi par E. du blog Histoires Deux..., éminent membre de la communauté et fidèle lectrice des Chroniques Berliniquaises. Par conséquent, je ne pouvais pas me permettre de snober son sujet !

Et E. nous a bien gâtés, avec son thème : «Du blanc et du noir, mais pas de noir et blanc». Le sujet m'a donné plus de fil à retordre que je l'avais imaginé.

Voici donc ma photo, prise il y a quelques jours à la fameuse «Maison des Esclaves» de l'île de Gorée, à un quart d'heure en bateau de Dakar. La Maison des Esclaves un haut lieu du tourisme sénégalais classé au Patrimoine Mondial de l'UNESCO, dont j'espère pouvoir vous parler plus en détail prochainement. Ces deux visiteuses fort dissemblables, pour autant que j'aie pu comprendre en les mitraillant sans vergogne observant discrètement de loin, se connaissaient et faisaient l'excursion ensemble. Elles étaient en train d'écouter, tout comme l'ensemble des touristes sénégalais ou étrangers présents dans la cour intérieure flanquée du tristement célèbre double escalier en torsade, les explications en forme de réquisitoire du conservateur du site à propos de l'histoire de l'esclavage. Il était souvent question d'Européens et d'Africains, de Noirs et de Blancs, de coupables et d'innocents, de gentils et de méchants. Sous le ciel bleu du Sénégal, la brise marine était étonnamment fraîche, l'atmosphère était grave, et les propos du guide, péremptoires et hautement discutables par moments.




Comment les autres membres ont-ils relevé le défi ?

A bowl of oranges, A&G, Agrippine, A'icha, Akaieric, Akromax, Alban, Alexinparis, Alice Wonderland, Angélique, Anita, Anne, Anne Laure T, Arwen, Ava, Berliniquais, Bestofava, Blogoth67, Calamonique, Cara, Carine, Carnet d'escapades, Carnets d'images, Caro from London , Caro JulesetMoa, Carole In Australia, Caroline, Caterine, Cath la Cigale, Cekoline, Céliano, Céline in Paris, Champagne, Chat bleu, Cherrybee, Chloé, Christeav, Christelle, Christophe, Cindy Chou, Claire's Blog, Coco, Cocosophie, Cook9addict, Cricriyom from Paris, Dame Skarlette, DelphineF, Djoul, Dr. CaSo, E, El Padawan, Eloclemence, Elodie, Emma, Eurydice, Fanfan Raccoon, Filamots, flechebleu, François le Niçois, Frédéric, Galinette, Gilsoub, Gizeh, Guillaume, Happy Us, Hibiscus, Homeos-tasie, Hypeandcie, Isa ToutSimplement, Isaquarel, J'adore j'adhère, Joséphine ose, Josiane, Julie, Juriste-in-the-city , Karrijini, Krn, La Fille de l'Air, La Flaneuse, La Messine, La Nantaise, La Papotte, La Parigina, La voyageuse comtoise, LaGodiche, Lau* des montagnes, Laulinea, Laure, Laurent Nicolas, Lauriane, Lavandine, L'Azimutée, Les bonheurs d'Anne & Alex, Les voyages de Lucy, Les voyages de Seth et Lise, Leviacarmina, LisaDeParis, Louiki, Louisianne, Lucile et Rod, Lyonelk, M, M.C.O, magda627, Mamysoren, Marmotte, Mclw, Meyilo, Mimireliton, N, Narayan, Nicky, Nie, Ori, Pilisi, Raphaël, Renepaulhenry, scarolles-and-co , Sephiraph, Sinuaisons, Skipi, Solveig, Sophie Rififi, Stephane08, Tambour Major, Testinaute, Thalie, The Mouse, The Parisienne, Thib, Tuxana, Un jour, une vie et mon blog , Valérie, Violette, Viviane, Wolverine, Xavier Mohr, Xoliv'.

(*) Weex ak Ñuul signifie «Blanc et Noir» en wolof, la langue dominante au Sénégal.

Je réfléchis à une éventuelle interruption de mes participations à la Photo du Mois, au moins pendant quelques temps, le temps de me consacrer plus à mon blog proprement dit et à ses thèmes centraux.

vendredi 12 avril 2013

Dakar : du sable et des couleurs (et d’autres trucs aussi)

Amis Lecteurs, chères Vahinés, on vous ment, on vous trompe, on vous roule dans la farine. En ces temps où les révélations fracassantes et les désillusions profondes se succèdent, même votre blogueur préféré doit vous avouer qu'il vous a lui aussi caché la vérité. Le salaud, l'ordure.

L'heure est donc venue de faire tomber les masques : depuis octobre dernier, je tiens, en cachette de vous, furtivement, dupliciteusement, cahuzaquement, un deuxième blog. À la fin de l'été dernier, l'idée m'est venue de participer à la deuxième édition du concours Mondoblog, une plateforme de blogs francophones du monde entier, en forme de compétition, organisée et encadrée par Radio France Internationale, imitant ainsi Manon de Génération Berlin. Après quelques hésitations, j'ai donc ouvert et commencé à écrire un deuxième blog, que j'ai nommé, foudroyé par un rare éclair d'inspiration, « Ich bin ein Berlinoir » (ha, ha, ha). D'ailleurs, c'est un peu exagéré de dire que « j'écris » un deuxième blog, puisque jusqu'ici j'ai un peu triché (furtivement, dupliciteusement, etc., etc.) et me suis contenté de recycler paresseusement des billets déjà publiés dans les Chroniques Berliniquaises. Cela explique d'ailleurs pourquoi je n'ai même pas jugé nécessaire de vous parler de mon blog clandestin, que visitent jusqu'ici principalement les autres blogueurs du réseau Mondoblog.

Néanmoins, j'ai décidé de vous mettre un terme à ma double vie bloguesque et à vous révéler le pot aux roses, parce que depuis samedi dernier, je participe à une formation à Dakar encadrée par RFI. Nous sommes 50 blogueurs de la première et de la deuxième éditions réunis ici pour une semaine de formation au journalisme. Et entre les séminaires, les sessions de formation au campus de l'Agence Universitaire de la Francophonie et autres mondanités à l'ambassade de France, je tente tant bien que mal de découvrir la capitale sénégalaise, une métropole bigarrée, effervescente, venteuse et sableuse. Ce n'est pas souvent que j'ai l'honneur d'être envoyé tous frais payés à 5000 kilomètres de chez moi, et c'est mon tout premier séjour en Afrique subsaharienne, une destination évidemment fascinante et attrayante pour l'Antillais que je suis.

Le fameux monument de la Renaissance africaine surplombe la ville

Ainsi, alors que je n'ai même pas clôturé mon cycle de billets consacrés à Israël et à la Palestine (mais je compte bien le faire, rassurez-vous), permettez-moi d'introduire Dakar, la première capitale « vraiment » africaine qu'il me soit donné de visiter, et de partager mes photos et impressions de la grande ville nichée sur le Cap-Vert, comme un grain de beauté (ou une verrue) sur le bout du nez du Sénégal, sur le Finistère de l'Afrique, la péninsule la plus occidentale du continent dit « noir », cernée par l'Océan Atlantique sur trois côtés.

Dakar, c'est la mer. Au nord, au sud et à l'ouest, la ville finit sur de hautes falaises qui plongent à pic dans les vagues hautes et régulières de l'océan. Par endroits, le boulevard côtier, une artère rapide et tout en virages appelée « Corniche » tout comme dans nombre de capitales des anciennes colonies françaises, de Fort-de-France à Beyrouth en passant par Casablanca, la Corniche disais-je, longe une plage, courte et large, où des groupes de sportifs font leur footing ou leurs étirements. Mais personne ne se hasarde dans l'eau. Absolument personne. Il faut dire que les rouleaux sont hauts et puissants. Ou peut-être qu'il y a des crocodiles tapis dans l'écume... La mer, qui enserre et étreint la ville, lui donne aussi un climat agréable et étonnamment frais. Ici, nous sommes en plein Sahel, en bordure méridionale du Sahara, des étendues stériles que l'avion a survolées pendant deux heures après avoir laissé l'Atlas marocain. À Dakar, la végétation est plutôt rabougrie et doit sa survie à la main de l'homme.

La rade de Dakar vue depuis la vedette rapide pour Gorée
Sport collectif sur la plage au crépuscule. Désolé pour la photo de travers, j'étais en voiture et j'ai fait de mon mieux avec les nids-de-poule...
Pourtant, malgré la proximité du désert, on dirait qu'il ne fait jamais bien chaud ici. Les nuits sont frisquettes, les journées sont agréablement ensoleillées, mais diablement venteuses. Je me surprends à porter en permanence mon écharpe providentiellement apportée de Berlin, et le soir, la veste. Les blogueurs antillais, arrivés de Guadeloupe et d'Haïti, maugréent volontiers contre cette piètre contrefaçon de climat tropical. Les Sahéliens de Bamako et de Ouaga, habitués à la fournaise de la savane, grelottent dans la fraîcheur de la brise marine, les Ivoiriens et les Camerounais doublent l'épaisseur de pulls. Il n'y a en somme que les débarqués d'Europe ou du Canada pour ne pas se plaindre d'avoir enfin laissé l'interminable hiver derrière eux. Nous sommes pourtant exactement à la même latitude que la Martinique (14°40 Nord). Première surprise !

Dakar, c'est le sable. Et en prodigieuse quantité ! Le sable enveloppe et recouvre la ville, brunit les feuilles des cocotiers et des baobabs. Une pellicule de poussière grisâtre ternit l'éclat des bougainvillées et des amaryllis, s'accroche opiniâtrement aux murs et aux portes, prend possession de nos chaussures et de nos vêtements. Le sable tourbillonne dans le vent, nous picote les yeux surpris par une bourrasque soudaine. Mais le plus remarquable, ce sont ces quartiers entiers de la capitale où les maisons et immeubles sont plantés à même le sable, là où ailleurs il y aurait de la pelouse ou des trottoirs... ou des chaussées asphaltées. Dans ces quartiers, les rues ne sont que des bacs à sable géants pour les enfants, ou alors des arènes urbaines où les élégants mocassins du touriste peu averti et autres blogueurs fashion s'enfoncent pitoyablement tandis que ce dernier tente de garder contenance. Je n'ose imaginer le spectacle pendant la saison des pluies, de juin à octobre. Ça doit être sport.

Une rue du quartier Patte d'Oie, le matin du 10 avril

Dakar, c'est la couleur, l'énergie, l'effervescence. Les « cars rapides », ces antiques minibus décorés et bariolés, souvent dédiés à des « saints » protecteurs vénérés dans l'islam couleur locale, sillonnent les grands axes de la ville à l'allure prudente que leur autorisent leurs moteurs poussifs. Leurs portes et fenêtres sont béantes, des passagers émergent de toutes les ouvertures et s'accrochant à l'extérieur du véhicule, perchés comme des trapézistes sur le point de s'élancer dans le vide, leurs mines pourtant placides et détendues, comme s'il n'y avait nul moyen plus confortable de voyager.

Heure de pointe dans les bus dakarois, au matin du 9 avril
C'est dingue tout de même, cette façon de voyager...

Des femmes africaines au port altier arpentent les rues avec d'un pas assuré, une aura princière émanant de leur auguste personne. Nombre d'entre elles sont vêtues du grand boubou aux couleurs chamarrées, une débauche de violets, de verts, de jaunes, de fleurs et de motifs bigarrés des pieds jusqu'à la tête. Quelle allure, mes aïeux, quelle prestance ! Les pieuses musulmanes préfèrent se draper de voiles à la manière des Arabes, certes, mais optent néanmoins pour des robes aux tons chatoyans et des foulards soigneusement assortis. Ou pas. Tant qu'il y a de la couleur c'est l'essentiel... La femme sénégalaise, réputée dans toute la « sous-région » (l'Afrique de l'Ouest) pour son inimitable coquetterie, est très apprêtée et maquillée, et se pare volontiers de bijoux somptueux. Contrairement à sa cousine antillaise, elle évite généralement de se découvrir les bras, les jambes, les épaules, et a fortiori, le nombril ! Ici, féminité ne rime pas avec semi-nudité. Les hommes aussi affectionnent les couleurs vives et les imprimés, quoi qu'ils optent le plus souvent pour des tenues plus sobres et discrètes. Mais quelle orgie de couleurs ! Je ne me lasse pas d'observer et d'admirer cette foule grouillante et multicolore. Dakaroises et Dakarois font comme exprès de porter tant de couleur pour conjurer le gris-brun uniformisant du sable et de la poussière. Et je ne vous ai encore rien dit sur les animaux.

Une élégante Dakaroise promène son chi... euh, sa brebis dans les rues de la capitale, le 11 avril.

Le soir, dans les rues du quartier Patte d'Oie, chaque mètre carré de trottoir (ou arpent de sable) est transformé en étal improvisé. Tout s'achète et se vend. Des chaussures, des sacs, des flacons de parfum, de la literie, des enjoliveurs, des bijoux, des souvenirs, des fruits et légumes... Les vendeurs ambulants harcèlent les passants avec une insistance exaspérante. Là, des conversations montent soudain en éclat de voix. On croit au pugilat imminent, mais voilà que tout ça ce termine en un éclat de rire.

Il paraîtrait même qu'ils ont des Louboutin.

Dakar, c'est le riz. Du riz au poulet. Du poulet au riz. Du riz au poisson. Du poisson au riz. Du riz aux légumes. Du riz sans légumes. Du riz au safran. Du riz « rouge », le plat national (avec du poulet ou du poisson). Du riz à la sauce arachide, agrémenté de boeuf ou de poulet. Du riz au piment. Du riz au mouton. Du riz, du riz, du riz. Vous avez déjà mangé du riz à chaque repas pendant toute une semaine ? Notre Père, qui es aux Cieux, donne nous aujourd'hui notre riz de ce jour. On en riz jaune (ha, ha, ha). Tel qui riz vendredi, dimanche pleurera. Hoho. Comment dire : les repas ont cessé d'être une fête, à force. Ça va être long sur la fin, je le sens...

Riz au poisson, le 11 avril

Dakar, c'est la téranga, cette fameuse hospitalité mêlée de convivialité dont s'enorgueillissent vos interlocuteurs. « Bienvenue au Sénégal, le pays de la téranga » est une phrase que le visiteur entend souvent par ici. Au début, la formule semble un peu creuse et vaguement incantatoire, à force d'être répétée comme une sorte de rituel abstrait. Mais à mesure que le séjour se prolonge, et que nous rencontrons des Sénégalais, la téranga devient un concept de plus en plus tangible, concret, sincère. Lorsque l'on se fait recevoir, presque à l'improviste, par le régisseur du plus grand théâtre de la ville, le légendaire théâtre Sorano, pour une courte entrevue, lorsque la directrice du Ballet national du Sénégal ouvre en toute simplicité les portes de son dernier spectacle de danse, et permet à un petit groupe de blogueurs étrangers d'assister à une époustouflante répétition de ballet africain en les traitant comme des invités de marque, on se dit qu'effectivement, le sens de l'accueil et de l'hospitalité est inscrit dans les gènes des Sénégalais.

Toute la troupe du Ballet national du Sénégal pose pour votre dévoué chroniqueur après une répétition au théâtre Sorano, le 11 avril

Dakar, c'est la musique, c'est chic, c'est l'Afrique...

Vivement la suite !

La police la plus classe du monde, c'est à DAKAR

samedi 16 mars 2013

Cassez ce Mur que je ne saurais voir

13 juillet 2008 : lors d’un Bürgerentscheid (une sorte de référendum local) organisé après des années de polémique, les habitants du district berlinois de Friedrichshain-Kreuzberg rejetaient à 87% le projet «Mediaspree», un programme ambitieux, voire limite mégalomaniaque, de privatisation à tout crin des rives de la Spree et de bétonnage débridé des nombreuses friches urbaines qui avaient vu fleurir, après la chute du Mur de Berlin, toute une scène culturelle et festive «alternative» au fil de l’eau. L’enfilade de boîtes de nuit, de Strandbars («bars-plages»), de parcs, de promenades et de terrains vagues en bordure de rivière, le long du tracé du Mur, était devenue un élément important du cadre de vie des riverains et des Berlinois dans leur ensemble, et attirait chaque année un nombre croissant de touristes européens. Ainsi, par le vote de l’été 2008, la population locale avait clairement signifié son opposition catégorique à la poursuite de la construction de bureaux, d’hôtels, de centres commerciaux et d’appartements haut de gamme sur les quais de la Spree à Friedrichshain et à Kreuzberg.

1er mars 2013 : près de cinq ans après le vote populaire, les autorités de la capitale allemande, qui depuis la réunification n’ont de cesse de transformer Berlin, au grand dam de ses habitants, en une sorte de Dubaï clinquant et sans âme, n’ont tenu aucun compte de l’avis de la population exprimé sans ambiguïté en 2008. Après tout, les terrains avaient déjà été vendus dès les années 90, se défend la municipalité. Ainsi, malgré quelques empêcheurs de tourner en rond, le projet Mediaspree a pu continuer à se concrétiser sans encombre majeure, davantage contrarié par les lointains remous de la crise financière que par l’opposition massive de la population. Les Berlinois, impuissants, ont vu disparaître quelques uns des espaces de liberté et de création les plus emblématiques du secteur : le Bar 25, la plage du Kiki Blofeld ou le club Maria am Ostbahnhof pour ne citer qu’eux, tandis que le Yaam, sauvé de justesse, demeure sur le fil du rasoir. Mais en ce 1er mars, le coup de pioche de trop a été donné : les promoteurs immobiliers ont entrepris, avec la bénédiction des instances dirigeantes, de démolir une portion de l’East Side Gallery afin de débuter les travaux de construction d’un pont piétonnier mais surtout, et c’est là le principal point d’achoppement, d’un immeuble résidentiel de grand standing, une tour de 15 étages où des appartements somptueux seront proposés à la vente pour des prix atteignant jusqu’à 7800 euros le mètre carré ! Ce n’est jamais que trois fois le prix du marché actuel, dans un arrondissement où le revenu net médian des ménages s’élève à 1400 euros par mois.

Bientôt à la place du Mur : le Burj al-Berlin, nouveau soleil dans la capitale.
(Capture d'écran du site de Living Levels)
L’East Side Gallery, faut-il le rappeler, est le nom donné depuis 1990 à la plus longue portion encore debout du Mur de Berlin, qui autrefois encerclait tout Berlin-Ouest sur près de 160 kilomètres. À Friedrichshain, un tronçon de mur longeant la Spree, long d’un kilomètre et demi, a été épargné par l’euphorie post-réunification, ces quelques mois d’ivresse pendant lesquels chacun y mettait du sien et abattait avec entrain les blocs de béton honnis de cette prétendue «barrière de protection antifasciste» qui avait divisé la capitale allemande pendant 28 ans et où 136 fugitifs est-berlinois furent exécutés par les garde-frontière du régime communiste lors de leurs tentatives de défection à l’Ouest. Dès 1990, des artistes berlinois, allemands et internationaux entreprirent de couvrir ce tronçon résiduel du «Mur de la Honte» de larges fresques politiques aux accents rebelles ou aux motifs idéalistes, qui reflétaient la joie et l’espoir nés de cette révolution pacifique inespérée. Depuis 1991, la centaine de peintures murales est inscrite au registre des monuments historiques de la capitale, et est devenue un des plus célèbres symboles de la division puis de la réunification de Berlin ainsi que l’une de ses principales attractions touristiques. En 2009, à l’occasion du Mauerfalljubiläum (la commémoration des 20 ans de la chute du Mur), la coûteuse rénovation du mémorial artistique fit couler beaucoup d’encre et ni les méthodes employées, ni le résultat de ce ripolinage à 2 millions d’euros ne firent l’unanimité.

Toute l'élégance de la langue françoise sur le Mur de Berlin...
Courte séquence «venin». Mon avis personnel de Berlinois pure Wurst d’adoption et d’habitant du quartier depuis toujours est que la galerie a été complètement saccagée et disneylandifiée à gogo lors de cette «rénovation». L’optimisme euphorique de 1990, encore palpable à fleur de mur sur les fresques d’origine, a été allègrement dissout au white-spirit et remplacé par des œuvres certes intéressantes, mais bien mièvres et à vocation avant tout commerciale. Désormais, les adresses e-mail et numéros de téléphone des artistes figurent bien en évidence le long du mur, d’une fresque à l’autre. Encore un peu, on aurait carrément droit à des RIB... Bref, le Mur de Berlin, c’était mieux avant. Il fallait que ça sorte. Ouf, je me sens déjà mieux. Fin de la séquence «venin».

Mais quoi qu’on en pense, l’East Side Gallery est depuis 23 ans un mémorial incontournable et hautement symbolique de l’époque de la guerre froide dans une ville qui a payé un tribut particulièrement lourd au totalitarisme. Ce long tronçon de mur bariolé de trois mètres de haut, couvert de graffitis laissés par les visiteurs enthousiastes, est un morceau tangible de l’histoire de la ville, du peuple allemand, et du continent européen jadis divisé par un «rideau de fer» absurde et criminel. Comment est-ce concevable que la municipalité de Berlin, au lieu de valoriser un patrimoine historique d’une telle signification, l’abandonne ainsi au plus offrant et le vende à la découpe pour mieux le noyer, encore et toujours, dans des projets urbanistiques insipides, sans originalité, sans aucun intérêt pour la population locale et au mépris des voix citoyennes qui s’expriment continuellement contre ces projets grandioses et insensés ?

La Une d'un tabloïd berlinois, le samedi 2 mars
Depuis le début des travaux de démolition, la presse berlinoise, allemande, et internationale, condamne unanimement la myopie du gouvernement régional, qui n’a jamais sérieusement considéré d’alternatives. Ainsi, en novembre 2012, alors que le maire du Bezirk (arrondissement) de Friedrichshain-Kreuzberg sollicitait l’aide de la municipalité de Berlin pour proposer des terrains de substitution aux investisseurs, le Finanzsenator Ulrich Nussbaum, un technocrate non élu, parachuté à Berlin en 2009 au terme d’une longue carrière sans éclat en Allemagne de l’Ouest, avait écarté cette solution sans mâcher ses mots. L’East Side Gallery, avait sèchement rétorqué l’apparatchik falot, lœil rivé avidement sur ses courbes de rendement, «n’est pas importante pour la ville dans sa totalité» („hat keine gesamtstädtische Bedeutung). Le Mur n’a pas d’importance pour la ville de Berlin ! On croit marcher sur la tête, mais c’est bien le degré d’aveuglement de la municipalité, dirigée par des mercenaires cooptés, sans mandat électoral et sans attachement durable à la ville qu’ils prétendent gouverner.

La question de ces travaux n’est pas simple. Doit-on reconstruire le Brommybrücke, le pont dynamité sur ordre d’Hitler en 1945 pour retarder l’avancée des troupes soviétiques ? Pourquoi pas. Les ponts, c’est chouette, mais après tout les Berlinois ont parfaitement réussi à se passer du Brommybrücke pendant 68 ans, alors j’ai du mal à comprendre l’urgence d’une reconstruction... Est-il possible de trouver un compromis avec les promoteurs immobiliers ? En théorie, oui, mais de nombreuses incertitudes demeurent. S’agit-il véritablement d’une «démolition» d’une portion du Mur, ou va-t-on simplement la «décaler» de quelques mètres sur le côté ? Les réponses à cette question simple sont contradictoires. D’autres font valoir le fait que l’East Side Gallery soit déjà percée à plusieurs emplacements, et que l’on pourrait simplement «élargir» de quelques mètres l’ouverture la plus proche plutôt que d’en créer une nouvelle pour permettre l’accès au pont et / ou aux immeubles résidentiels prévus.

Il est pas beau notre projet immobilier pour clients fortunés?
Crédit image.
Ce qui me stupéfie le plus dans cette absurde cacophonie, c’est que l’on puisse simplement concevoir la construction d’une tour de 63 mètres de haut (et après quoi, un autre immeuble de 115 mètres de long !) à cet endroit précis, sur un lieu d’histoire et de mémoire unique au monde, pour construire des appartements dont absolument personne n’a besoin, alors que ce ne sont pas les terrains vagues et les immeubles désaffectés qui manquent jusqu’au cœur même de Berlin. Si la ville permet vraiment une horreur pareille, alors sérieusement on n’a plus besoin d’ergoter sur dix ou vingt mètres de Mur en moins. Quelle que soit la longueur de la brèche, le mémorial sera de toute façon complètement banalisé et stérilisé par un tel voisinage. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dénoncer cette évidence, notamment celle d’Axel Klausmeier, président de la Gedenkstätte Berliner Mauer (le mémorial du Mur de Berlin). Ces voix de la raison pèseront-elles lourd dans la balance ? Rien n’est moins sûr.

Ainsi, le 1er mars, lors d’une petite manifestation improvisée à la dernière minute, les 300 personnes présentes ont hurlé Spartaaaaa! sont parvenues à interrompre la démolition du monument en s’interposant dangereusement entre le Mur et les bulldozers. Grâce à eux, la brèche ne fait qu’un mètre de large pour l’instant. Depuis cet événement, et surtout, depuis la forte mobilisation du 3 mars, où 6000 Berlinois en colère, dont votre dévoué Chroniqueur, ont répondu à l’appel des défenseurs du patrimoine historique, les travaux sont provisoirement à l’arrêt. La trêve des bulldozers est censée durer jusqu’au 18 mars, le temps pour les parties prenantes de «trouver un compromis». La belle affaire ! Le maire de Berlin, Klaus Wowereit, ce vieux renard de la politique au sourire patelin et au parler onctueux, aurait soudainement compris qu’il a fait la courbette de trop devant les vautours de l’immobilier, et voudrait maintenant convaincre ses administrés excédés qu’après 20 ans de désinvolture et d’inaction de la part de la municipalité sur ce sujet, Super «Wowi» trouvera la solution miracle en deux semaines. L’édile social-démocrate, maire-gouverneur de la Hauptstadt depuis 2001, est sur la sellette sur un certain nombre de dossiers brûlants : il ne pouvait pas laisser enfler la polémique sans rien dire. Dos au Mur, Wowi vient de battre son record personnel de retournement de casaque.

À la manifestation pour la sauvegarde de l'East Side Gallery, le dimanche 3 mars.
De toute façon, le soudain regain d’intérêt qu’affiche opportunément le gouvernement régional pour ce vestige du Mur «sans importance» ne risque pas d’apporter les solutions réclamées par les citoyens depuis 2008 : seul le Kulturausschuss (la Commission pour la culture du Land de Berlin) penche ouvertement en faveur d’un moratoire sur les construction afin de préserver le mémorial. Klaus Wowereit, lui, ordonne à l’arrondissement de «collaborer», et entend bien soutenir le projet d’investissement à cet endroit précis, Mur ou pas Mur. Je croyais jusqu’ici que seule la Chine était capable de faire preuve d’autant de mépris pour son héritage culturel et pour l’avis des populations concernées au nom de la «modernité», mais je m’étais bien trompé. Pékin, Berlin, même combat.

En attendant que Berlin ne se transforme vraiment en une sorte de Dubaï informe, sans histoire et sans culture, avec en prime un ciel perpétuellement gris et un supplément de saucisses, il ne nous reste plus qu’à nous mobiliser encore avant que la construction ne débute pour de bon et que des dégâts irréparables ne soient causés à ce patrimoine historique unique. Une nouvelle manifestation est prévue ce dimanche 17 mars. Venons nombreux défier le froid et les projets insensés de cette clique de gestionnaires ! Il paraît même que David Hasselhoff, grand germanophile, sera de la partie...

Comme le scandait la foule lors de la manifestation du 3 mars : „Herr Wowereit, das Denkmal bleibt!“ (littéralement : «Monsieur Wowereit, le monument demeurera»). On touche du bois pour que cela soit vrai, même si je n’y crois pas trop.

Pour finir, quelques images de la manif du dimanche 3 mars à l’East Side Gallery.

Un des artistes de l’East Side Gallery lit aux manifestants un texte poignant qui relate les détails de la noyade de Çetin Mert, un enfant turc de Kreuzberg, côté Ouest, tombé accidentellement dans la Spree, en face du Mur, alors qu’il jouait au ballon. C’était le jour de son cinquième anniversaire. Il n’a pas pu être secouru car à cet endroit, la Spree relevait de Berlin-Est sur toute sa largeur, et toute personne qui s’y introduisait sous quelque prétexte risquait de se faire mitrailler sans sommation. Le petit Çetin a coulé à pic, sous les yeux impuissants des témoins qui se tenaient à quelques mètres à peine.



Kapitalismus vs Geschichte
Histoire vs Capitalisme
Ick bin soooo sauer
"Je suis si furieux que j'ai même une pancarte!"
Ambiance devant l’East Side Gallery :

"Habiter au cœur de la bande de la mort"
Encore une parodie du fameux épisode du "Niemand hat die Absicht", que j'expliquerai un jour

Mauer
Un manifestant près des policiers
Denk Mal
"Réfléchis! / Monument" : jeu de mots teuton

Recherchons investisseurs! Monuments historiques à saisir!

vendredi 15 mars 2013

Mars : «Le savoir est une arme»

15 mars, midi pile à Neauphle-le-Château, c’est le grand retour de La Photo du Mois ! Je me suis laissé recruter par Dr. CaSo pour participer en ce mois d’hiver tardif, puisque c’est à elle que revenait le privilège de choisir le thème de mars. Et que ne refuse-t-on pas à la grande, l’illustre Dr. CaSo, n’est-ce pas ? En bon professeur universitaire, incorrigible intello, elle n’a pas pu s’empêcher de poser une colle à la communauté de blogueurs : «Savoir». J’ai bien vite regretté de m’être laissé embarquer dans cette galère, ayant toutes les peines du monde à trouver l’inspiration pour ce qui me paraît bien plus être un sujet à traiter par une volumineuse dissertation que par une simple photo.

Puis j’ai fini par me rappeler ce voyage en train entre Haïfa et Tel Aviv. À ma gauche, un jeune passager, la vingtaine à peine, lecteur assidu, est resté absorbé dans son livre pendant les deux heures qu’a duré le trajet. Sauf, de temps à autre, pour jeter un œil sur son téléphone. C’était un jeune voyageur comme on en voit dans tous les trains du monde, en somme.

Dans un pays comme Israël, les jeunes gens armés de fusils mitrailleurs font partie intégrante du paysage. Hommes comme femmes, qu’ils soient en uniforme ou en civil d’ailleurs, on les croise partout. À l’aéroport bien sûr, mais aussi dans les gares, dans les trains ou les bus, au marché, dans les galeries d’art, dans la rue, à la plage, dans les magasins, à proximité des monuments historiques... Ils vaquent tranquillement à leurs occupations, portant nonchalamment leur bazar conçu pour semer la mort comme s’il s’agissait d’un banal accessoire de mode. Le plus surprenant, vraiment, c’est lorsqu’ils sont en civil. Je ne sais pas combien de temps on met à s’habituer à cela, mais après trois semaines, je tiquais encore à chaque fois, c’est à dire plusieurs fois par jour.

Mais puisque l’on dit que le savoir est une arme, quelle est selon vous la plus puissante des armes que manipule ce jeune homme à l’allure studieuse : le livre, ou la mitraillette ?

Sachant, bien évidemment, que le bouquin pourrait tout aussi bien être Les Confessions de Rousseau qu’un tome de la saga Twilight. C’était écrit en hébreu, alors on ne saura jamais.

Une mitraillette et... un livre !! Quel effrayant attirail !

Le savoir... quel vaste sujet de photographie ! Alors, Dr. CaSo, suis-je reçu ou recalé ?

La suite du savoir, c’est par ici.

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lundi 11 février 2013

Famille traditionnelle antillaise ou «mariage pour tous» ?

Depuis quelques jours, le débat sur le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, un débat que les Antillais suivaient jusqu’ici de loin, avec peut-être un brin d’incrédulité et de dégoût, a pris en Martinique une dimension toute particulière. En effet, le 30 janvier, le député divers-gauche de la deuxième circonscription de la Martinique et maire de la commune de Sainte-Marie (19.000 habitants) a pris la parole à l’Assemblée Nationale et a proclamé haut et fort son rejet ferme de ce projet de mariage homosexuel et son intention de voter contre, bien qu’il ait jusqu’ici, souligne-t-il, «soutenu tous les projets et engagements de la Gauche». Le discours, visionné des centaines de milliers de fois sur Internet, et amplement relayé sur la plupart des médias opposés au «mariage pour tous», a fait date dans ce débat, résonnant bien au-delà des rivages ensoleillés baignés d’eau turquoise où tout ce qui a trait aux Antilles reste habituellement confiné, dans l’indifférence générale des médias et de nos compatriotes hexagonaux. Du moins est-ce le sentiment qui prévaut en Martinique et en Guadeloupe.

Le député Bruno Nestor Azérot le 30 janvier à l'Assemblée
Mais cette fois, c’est différent. Un tribun antillais a pris la parole et, ô surprise, toute la France a écouté. Dans une harangue combative, le député-maire Bruno Nestor Azérot a martelé que la quasi-totalité de la population d’Outre-Mer est «opposée à ce projet», et que «les valeurs sur lesquelles reposent les sociétés ultramarines», nos «valeurs fondamentales», étaient menacées par l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. «Ce texte ne donne pas une liberté supplémentaire, il fragilise le délicat édifice sur lequel se sont construites nos sociétés antillaises et guyanaise après l’abolition de l’esclavage», a-t-il ajouté, avant d’interpeller l’Hémicycle sur une question plus grave, plus existentielle, presque apocalyptique : «la famille, pivot de notre société [...], va-t-elle exploser au sens littéral du terme ?»

Bref, un discours percutant, résolu, «historique» même, selon certains, et fermement engagé contre le «mariage pour tous», que je m’abstiendrai de paraphraser davantage puisque vous pouvez (re)lire ici ou le (ré)écouter . Encensé par la Droite, adulé par la France chrétienne, acclamé par les anti-mariage gay, fêté en héros par les Îliens, M. Azérot a, par la sincérité de son intervention, galvanisé l’opposition au texte et fait entendre, sous un tonnerre d’applaudissements, la voix trop souvent oubliée de la population antillaise dans ce débat. En l’occurrence, trois des quatre députés de la Martinique, tous de gauche, ont annoncé dans la foulée leur intention de voter contre le projet de loi. Le quatrième, Serge Letchimy, maire de Fort-de-France, n’a pas encore fait connaître sa position officielle.

Bref, on l’aura compris : les Antilles, terres de catholicisme fervent, d’églises pleines à craquer le dimanche, de traditions ancestrales afro-caribéennes, de valeurs simples et honnêtes, sont contre. Archi-contre. Non, non, et non. Tchiiiip, nou pa lé sa, répond avec agacement le peuple antillais à l’idée saugrenue que deux femmes ou deux hommes puissent se marier. Fort bien. Connaissant les Antilles, je ne suis guère surpris par ce constat, et laisserai de côté cette caractéristique des mentalités locales.

Toutefois, quelque chose me chiffonne profondément dans l’intervention du député-maire de Sainte-Marie. À la lecture de son discours, un doute persistant m’assaille : je ne reconnais absolument pas les «valeurs fondamentales» martiniquaises si chères à M. Azérot, ni le «modèle familial conservateur» que font valoir les autres députés ultramarins opposés au projet. Pourtant, je suis martiniquais moi aussi. Ai-je un problème ? Y a-t-il quelque chose qui m’échappe ? Est-ce grave docteur ?

Les Antilles autrefois. Photo prise là.
Partons ensemble en voyage, amis Lecteurs. Je vous propose de me rejoindre quelque part au fin fond la Martinique rurale du milieu des années 1950. Madame Delphine (*) est dans une situation bien délicate. À 45 ans, cette campagnarde presque illettrée vient de se retrouver veuve, seule à la tête d’une famille nombreuse, dans une maison misérable au toit de tôle ondulée, où le confort est une notion entièrement inconnue. Comment fera-t-elle pour s’en sortir, pour nourrir ses sept enfants, six filles et un garçon âgés de 4 à 14 ans ? Eh bien en prenant le taureau par les cornes, et en travaillant d’arrache-pied, du matin au soir, chaque jour de sa vie. Ce n’est pas qu’elle passait ses journées à se tourner les pouces avant la mort de son mari, loin de là. Mais il va lui falloir se retrousser les manches comme jamais et mener sa maisonnée d’une main de fer.

En 1955, la Martinique récemment départementalisée ne connaît pas encore les aides, les allocations, l’assistanat. Pour survivre, il n’y a pas trente-six solutions : il faut trimer comme un nègre jour après jour. En tout cas, une chose est sûre, c’est que Madame Delphine élèvera ses enfants seule : pas question pour elle de se remarier. Pourtant, la belle mulâtresse encore jeune qu’elle est, à la peau claire, aux longs cheveux noirs et souples, n’aurait aucun mal à retrouver un mari. Le hic, c’est que donner un beau-père à ses six filles, dans la Martinique pauvre et arriérée des années 1950, c’est les mettre en danger. Un danger si grand, si tangible, si évident, que Madame Delphine préfère se débrouiller toute seule avec ses sept orphelins plutôt que de tenter l’aventure du remariage avec l’un des vauriens du voisinage.

J’ai connu personnellement feu Madame Delphine. C’était ma grand-mère. C’est son fils, mon père, qui m’a raconté cette histoire. Et plutôt vingt fois qu’une ! Bien sûr, en Martinique comme ailleurs, l’inceste n’a jamais été autorisé ni encouragé. Cependant, il y a un demi-siècle, les mentalités étaient très différentes. Cette pratique destructrice et criminelle était monnaie courante. De surcroît, très souvent, les parents, les voisins, les amis «savaient», mais personne ne disait rien. Ces choses-là relevaient de la sphère privée, et bien rares étaient ceux qui se hasardaient à raisonner les fautifs ou à dénoncer leurs agissements aux autorités, même s’ils les désapprouvaient : pour les gens de l’époque, c’était se mêler des affaires d’autrui, un comportement que beaucoup tenaient pour presque aussi répréhensible que le crime lui-même. Zafè kabrit pa zafè mouton, disait-on («les affaires du cabri ne sont pas celles du mouton»), et après les quelques commérages de rigueur, le sujet était clos.

La «Maman Créole», icône antillaise. Photo
An tan lontan, la décision courageuse de Madame Delphine, son sacrifice édifiant pour élever seule ses sept enfants et éviter qu’un éventuel beau-père ne leur fasse du mal presque à coup sûr, tombait sous le sens. Je n’ai jamais entendu mon père s’en étonner. Madame Delphine était l’archétype de la manman kréyòl (maman créole), aimante, dévouée, courageuse, travailleuse, «malheureuse», l’héroïne méta-humaine de ces biguines nostalgiques qui chantent les traditions matriarcales antillaises et idéalisent notre passé agraire. Mais le choix courageux et plein de bon sens qui s’est imposé à la jeune veuve, en dit très long, hélas, sur les mentalités de l’époque et sur le type de société dans laquelle mes propres parents ont grandi. Valeurs familiales, nous répète-t-on à l’envi. Pivot de notre société, me souffle-t-on dans l’oreillette. Mais où ça ?

Avant de poursuivre notre petit voyage dans le temps, je vous invite, amis Lecteurs, à vous recueillir cinq secondes en l’honneur de toutes les Mères Courage des Antilles et d’ailleurs, et de dire : «Bravo et merci Maman Delphine».

J’insiste.

C’est fait ? Promis ? Sans rire, hein ? Alors poursuivons.

Nous voici maintenant sur les routes ensoleillées de la Guadeloupe, disons au début des années 1990. Madame Delphine n’est plus de ce monde mais grâce à elle, ses sept enfants ont tous grandi en bonne santé et ont pu fonder une famille à leur tour. Son unique fils, marié et père de quatre enfants, est aujourd’hui en voiture avec Laurent (*), son ami guadeloupéen. Les deux hommes parlent des choses de la vie, de femmes, d’enfants, et d’autres sujets dont on parle entre copains en vadrouille à travers les champs de canne et les vallées luxuriantes des Antilles. Mais quelque chose ne tourne pas rond. Laurent a du mal à croire les bobards que lui raconte son ami martiniquais. Ce dernier prétend qu’il n’a que quatre enfants, les quatre qu’il a eus avec son épouse, et seulement ces quatre-là. Il soutient mordicus qu’il n’a jamais eu d’enfant avec une autre femme, qu’il n’a aucun enfant illégitime. Aucun !

Laurent est abasourdi, estomaqué, complètement incrédule. Il n’en revient pas : mais comment est-ce possible ? Il connaît bien les Antillais, il en est un lui-même. À sa connaissance, tous ses amis, et lui aussi, ont au moins un yich déwò (un «enfant dehors», l’élégant euphémisme imagé qui a cours aux Antilles pour désigner cette réalité malheureusement très répandue). Mais le fils de Madame Delphine n’en démord pas, et Laurent est bien obligé de l’admettre : il existerait donc aux Antilles françaises, dans ce paradis des maris volages, des hommes capables d’engendrer la totalité de leur descendance avec leur épouse légitime et uniquement celle-là ? Et son ami martiniquais ici présent appartient à cette minorité insignifiante, presque mythologique, de quasi-eunuques qui n’ont pas engrossé une femme dans chaque port ? Ça par exemple !

Cette anecdote plutôt cocasse, que je tiens là encore du fils de Madame Delphine en personne, nous enseigne quelque chose de hautement significatif sur, comment nos députés disaient-ils déjà, les spécificités de notre prétendu «modèle familial plus conservateur» Outre-Mer qu’en Métropole.

Mais j’entends déjà monter vos objections, chers Lecteurs, et j’acquiesce volontiers avant même que vous ne les formuliez : bâtir un argumentaire à partir de deux anecdotes familiales (j’en aurais encore d’autres mais ces deux-là suffisent) complètement invérifiables, cela colore peut-être le propos, mais ce n’est pas très convaincant. Peut-être, insinueront les plus perfides d’entre vous, enfin, je dis perfides mais sachez que je vous aime tous très très fort, n’en doutez pas... bref, peut-être, insinueront certains, suis-je issu d’un environnement familial qui n’est pas représentatif des schémas plus classiques que l’on retrouve dans la société antillaise après tout ?

À ceux-là, je répondrai qu’il existe des études sociologiques, notamment de l’INSEE, qui mettent en relief, avec une rigueur bien plus scientifique et beaucoup moins contestable que mes anecdotes hautes en couleur, certains aspects de la cellule familiale aux Antilles et en Guyane. Avec un minimum de recherches sur Internet, on peut trouver qu’en Guadeloupe et en Martinique, 77% des enfants venus au monde en 2010 sont nés hors mariage, contre 55% à l’échelle nationale. En Guyane, le taux de naissances hors mariage atteignait même 88%, soit sept enfants sur huit ! Parmi eux, combien de yich déwò ? Cela, l’INSEE ne le dit pas, et c’est peut-être mieux ainsi : nos députés peuvent donc continuer de pérorer avec autorité sur la solidité de nos «valeurs familiales» antillo-guyanaises, en toute impunité.

La Martinique : championne de France des familles monoparentales ! Quelle fierté !

Par ailleurs, si les Antilles-Guyane révèrent depuis toujours leurs manman kréyòl, leurs bataillons de Mères Courage, elles sont bien plus économes de leurs éloges envers les pères et maris, trop souvent volages, défaillants ou carrément aux abonnés absents. Serait-ce parce que 35% de nos familles sont monoparentales, et que près d’un enfant martiniquais sur deux est élevé seulement par sa mère ? Ou bien cela n’a aucun rapport ? Cette réalité n’est elle pas lamentable ? Tragique ? Nos députés ultramarins de gauche ignorent-ils cette caractéristique de notre société, lorsqu’ils viennent au perchoir du Palais Bourbon pourfendre un «individualisme hédoniste» prétendument absent de nos rivages et dont la loi du mariage pour tous serait l’unique vecteur ?

Encore une médaille d'or pour la Martinique et ses familles à problèmes !
Je redemande à nos éloquents élus ultramarins à l’Assemblée, nos tribuns plein de verve à l’Hémicycle, nos nouvelles stars de YouTube et des forums d’extrême-droite : quel est donc ce fameux «modèle familial» antillais qu’il est si urgent de défendre ? Quelles sont ces vénérables «coutumes» et «traditions» auxquelles vous faites si amplement référence ? De quelles «valeurs» vous réclamez-vous avec tant de conviction ? Notre tradition d’hypocrisie ? Notre indécrottable tartufferie ? Notre éternelle complaisance envers notre propre incurie ? Assez d’enfumage, assez de duperie !

Ouf, c’était long. Je ne m’étendrai donc pas sur d’autres aspects franchement douteux, voire carrément bidons, de ce discours du député martiniquais, comme par exemple le fait d’avoir des ancêtres «vendus et chosifiés» qui justifierait d’être opposé à la procréation médicalement assistée, des techniques qui permettent pourtant à 22.000 enfants de voir le jour chaque année en France depuis des décennies...

Hâtons-nous plutôt vers la conclusion.

J’ai beau lire et relire l’argumentaire du député de la circonscription du nord de la Martinique, j’ai beau le réécouter, et je n’y trouve qu’un seul mérite : Bruno Nestor Azérot, élu apparenté au Front de Gauche, a réussi à se faire ovationner par les parlementaires de droite alors que dans sa harangue, il nous a présenté le «jeune délinquant récidiviste» martiniquais comme LA grande victime du système, et pour couronner le tout, il est devenu la coqueluche des réseaux de l’extrême-droite vieille-France malgré ses longues digressions à propos de l’esclavage aux Antilles. Chapeau Monsieur le Député ! Quel remarquable tour de force !

Ou peut-être n’en est-ce pas un, après tout. C’est juste que la coalition des Tartuffes, des hypocrites et des homophobes est plus hétéroclite qu’on ne le pensait, et qu’elle est, elle aussi, modernité oblige, «ouverte à la diversité».

Au moins c'est drôle ! Photo prise là.
 
(*) Les noms de Madame Delphine et de Laurent l’ami guadeloupéen, ainsi que quelques détails personnels relatifs à mon histoire familiale, sans incidence sur les anecdotes, ont été changés. Merci pour votre compréhension.
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