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jeudi 15 août 2013

La Syrie, autrefois en paix

La Syrie m’habite. La Syrie me hante. Depuis mon trop court voyage dans ce pays peu connu aux portes de l’Europe, je n’en suis pas complètement revenu. La beauté stupéfiante de ses cités millénaires, le doux vacarme de ses souks odorants, l’effroyable tintamarre de ses rues où des automobiles de fabrication chinoise ou iranienne se disputent le pavé, la gentillesse de ses habitants, leurs sourires radieux assenés sans gêne aux visiteurs étrangers presque agressés par tant d’amabilité… 

dimanche 6 janvier 2013

On a testé : Ben Gurion International

«Welcome to Israel!», proclame chaleureusement (“shalomeusement”, si vous me passez le jeu de mots) le grand panneau aux couleurs vives à l’attention des passagers tout juste sortis de la passerelle de débarquement.

«Ben Gurion Airport: Pride of Israel», renchérit solennellement un sobre mais imposant bas-relief couleur ocre, après une interminable enfilade de couloirs et de halls ultra-modernes, aérés, lumineux.

«Toi, tu vas grave morfler avec la sécurité de l’aéroport de Tel Aviv. Prépare-toi à subir le pire interrogatoire de ta vie.» Cette troisième proclamation, en revanche, vous ne risquez pas de la trouver fièrement placardée sur quelque mur ou façade de l’aéroport international de Tel Aviv. Ces mots, ce sont tout simplement les menaces persistantes, les inévitables avertissements, les inquiétantes vaticinations, que j’ai entendus moult fois de la bouche de maints augures, et qui bourdonnent confusément entre mes oreilles, dans quelque cavité fascinée et apeurée de mon cortex, alors que le tapis roulant m’achemine paisiblement vers Dieu sait quel agent du Mossad tapi dans un bureau poussiéreux du service de l’immigration, craquant bruyamment ses doigts avec une délectation sadique à l’idée de m’envoyer au tapis au onzième round de questions-réponses, et de jeter mon passeport au broyeur à papiers.

Comme le dit l’adage bien connu, un homme averti 36 fois en vaut 72.

Bienvenue à l'aéroport international Ben Gourion de Tel Aviv

D’ailleurs, à peine ai-je laissé derrière moi le panneau «Bienvenue en Israël» qu’un avant-goût de cet accueil musclé se présente, sous les traits d’une jeune femme blonde au visage sévère, si menue au milieu d’un quatuor d’observateurs en uniforme scrutant attentivement les débarqués de frais en Terre Promise, que je ne l’aurais probablement pas remarquée si elle n’était pas venue, d’un pas agile quoique déterminé, se planter devant moi avec autorité, barrant ma progression au sein du peloton des arrivés, et ne m’avait pas intimé, sur un ton martial, toute une série d’ordres ne souffrant nulle contestation. «Halte. Votre passeport s’il vous plaît. Ouvrez votre sac et déshabillez-vous. Intégralement. Il n’y a pas de mais».

mercredi 17 novembre 2010

Charlie

La Syrie, c'est fini :-(
C'est un bien beau pays.
Je m'y suis fait plein d'amis,
Et me suis mis à la poésie.

Malheureusement, il faudra encore attendre avant  d'avoir un article tout en vers dans votre Chronique préférée, les amis. Je voudrais clore le chapitre Liban et Syrie en repensant à tous mes nouveaux amis dans cette région fascinante :

Anna* l'expat danoise à Beyrouth,
Ali le guide bénévole et providentiel à Tripoli,
Khaled, Fater et Mohamed, les trois mousquetaires de Lattaquié,
Adnan le futur prof d'arabe bavard d'Alep,
Moayad mon meilleur pote à Hama,
Sophie* la Française la plus cool de Homs, de Palmyre et au-delà,
Hasan le serveur kurde à Damas,
Deux gentlemen voyageurs londoniens, James et Gareth,

Et surtout, surtout, Charlie.

Charlie, c'est mon meilleur ami syrien entre tous, en tout cas le plus fidèle, ou le plus collant, si vous voulez. C'est le meilleur ami de tous, d'ailleurs, à l'intérieur des frontières de la République arabe syrienne. Charlie est absolument partout. Où que vous soyez, il est tout près et veille sur vous. Parfois avec son père Charlot. Toute la Syrie est une immense terrain où l'on joue à trouver Charlie.


Charlie vous souhaite la bienvenue à l'aéroport de Damas


Charlie vous scrute du regard à l'arrière d'une Hyundai
et sur depuis une façade d'immeuble lambda




Charlie et Charlot dans une galerie commerciale
  
Le jeu devient vite franchement ennuyeux car en fait on n'a aucun mal à trouver Charlie. Il est partout ! Charlie le poing levé façon "¡Viva la revolución! ¡No pasarán!", Charlie portant des Ray-Ban (tiens, tiens, ça rappelle quelqu'un), Charlie l'air grave et visionnaire, Charlie souriant sur un arrière-plan en forme de cœur, Charlie en écusson brodé sur les uniformes des garde-frontière... C'est l'indigestion de Charlie. Et de Charlot, car, bien qu'il ait cassé sa pipe il y a maintenant dix ans, le vieux Charlot n'a pas évacué un mètre carré de surface d'affichage ! Le concept vraiment intéressant et nettement plus corsé serait plutôt de ne pas trouver Charlie où que l'on dirige son regard. C'est quasiment impossible. Même dans le désert, il surgit au détour d'un temple en ruine, sur une affiche couleur ocre censée se fondre dans le paysage. Charlie vous observe. Charlie vous poursuit. Vous pressez le pas, vous n'osez plus regarder autour de vous, vous sentez son souffle sur votre nuque, vous êtes traqués, vous êtes faits. La tête vous tourne. Vous accélérez mais il vous rattrape. Nooooooon ! Vous vous réveillez en sueur, le cœur palpitant, dans votre auberge de jeunesse miteuse. C'était un cauchemar.

Les seuls endroits publics où on peut échapper un temps à son omniprésence obsédante, ce sont les mosquées et les églises... Ouuuuuffff, ça fait du bien !


 
Le muezzin appelle à la prière à la mosquée omeyyade
de Damas


Charlie a une belle épouse. Asma est élégante, intelligente, glamour, raffinée, résolument moderne. Elle était banquière à Londres avant d'épouser Charlie. Mais d'elle, on ne voit jamais le portrait. Toujours Charlie et Charlot. Il y a quelque chose de pourri en République arabe syrienne.


https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEj1p7Up45MyhmuDSpG8VXLjK2oDgtTSZvPQ7H5BX4Xb9TVgmykZamXkpZK2kSVkloD8Bq7Vy7bNjR-IZXqFvRFBZ-bIwfSHkQpCD2nQXRWCA-0do8N6UDxI-NeEgnX5ELyKvDArN2GXf7cf/s400/27904383.jpg


Les Syriens aiment et respectent Charlie. Ainsi, Moayad m'a par exemple dit : "Notre président nous demande de ne pas fumer dans les espaces fermés, alors j'évite de le faire."  J'ai trouvé ce raisonnement assez surprenant. Néanmoins, si la cote d'amour de Charlie se mesure à l'aune du nombre de Syriens qui ne fument pas dans des lieux clos, alors en réalité Charlie n'est pas si aimé que ça...

Sinon, absolument rien à voir, mais puisque je finis avec la série sur la Syrie et le Liban, une dernière petite chose amusante.

Au Liban, si vous voulez faire de la pub pour des friandises, il faut absolument montrer des gens qui ont l'air heureux, souriant, et surtout, qui se sont étalé la moitié de leur part de gâteau sur la figure, tellement c'est bon ! Ces pubs étaient absolument partout, mais principalement sur les routes, donc pas faciles à photographier, vu la conduite sportive des chauffeurs libanais. La preuve en images :




Je n'ai rien vu de tel en Syrie. Les pubs pour les gâteaux étaient on ne peut plus normales, et le fait de voir de temps en temps un visage bien proportionné qui n'appartenait ni à Charlie, ni à Charlot, avait des vertus thérapeutiques.


Charlot et la croqueuse de gâteau

* Noms modifiés

samedi 13 novembre 2010

On a testé : Le Thé chez les Bédouins de Palmyre

Le lieu : les ruines de l'antique Palmyre, dans le désert, à trois heures de route au nord-est de Damas.

Vendredi, c'était la grosse journée. Après une bonne et longue soirée à Hama avec Moayad, mon nouveau meilleur pote syrien pour la vie, et une courte nuit à l'hôtel Cairo, j'ai dû décoller le matin à 6 heures en sautant le petit-déjeuner pour attraper le premier bus pour Palmyre, connue des Arabes sous le nom de Tadmor, l'un des hauts lieux du patrimoine culturel syrien. C'est que des bus pour Palmyre, il n'y en a pas beaucoup depuis Hama, et de plus au vu de la quantité fabuleuse de choses à voir, je devais y arriver le plus tôt possible et y retrouver une certaine "Sophie la Cool", une Française installée depuis peu en Syrie et qu'un ami commun m'a "présentée" par e-mail. Le hasard fait qu'elle avait également prévu de visiter Palmyre précisément ce vendredi-là, et on avait donc prévu de s'y retrouver de bonne heure. Dans le bus, je m'offre évidemment trois heures de sieste inconfortable et cahotante, mais bien appréciable malgré tout.

À l'arrivée à la Tadmor moderne (un vague village attrape-touriste sans intérêt), c'est l'agression : le soleil du désert attaque sans merci mes pupilles ensommeillées. La poussière, la chaleur, le bruit, la cohue des chauffeurs de taxi et autres bonimenteurs de tout poil qui m'assaillent alors que je sais à peine où j'ai débarqué, que je dois trouver un lieu sûr pour y laisser mon gros sac à dos, et retrouver Sophie la Cool en un lieu indéfini dans les ruines. Mais je reprends mes esprits et une heure plus tard, allégé de 15 kilos de bagages, je retrouve Sophie et son pote anglais James dans les ruines du Temple de Bel, un des nombreux sites historiques de Palmyre.

Le Temple de Bel
 Sophie et James sont dans les ruines depuis l'aube car tous les guides touristiques conseillent vivement l'expérience d'un lever du soleil à Palmyre. Ils ont donc déjà presque tout vu, mais ça ne les dérange pas de revoir les ruines avec moi, preuve s'il en est que Sophie la Cool mérite bien son surnom. Effectivement, les ruines de Palmyre, capitale de la mythique reine Zénobie, sont à couper le souffle. Vivement les photos. On marche, on voit des temples, des colonnes, on escalade des tours, on marche encore, on en prend plein la vue... le soleil du désert chauffe de plus en plus, et nous partageons et rationnons nos maigres provisions de backpackers (Sophie et James eux aussi ont sauté le petit-déjeuner pour arriver très tôt sur les ruines) : quelques mandarines, un peu d'eau. Par conséquent, lorsqu'un bédouin surgit devant nous et nous invite à venir prendre le thé chez lui, nous sommes ravis et acceptons avec plaisir.




En chemin, nous lui demandons "Addayish?" et "Bikam?" pour savoir combien cela nous coûtera. Mais il répond à chaque fois d'un geste qui semble dire que c'est gratuit. Rien de vraiment étonnant : nous avons déjà tous reçu ce genre d'invitation à plusieurs reprises et l'hospitalité syrienne semble ne pas connaître de limites. Notre hôte nous reçoit chez lui, une pièce carrée de 4 mètres sur 4, tout en béton, avec des tapis sur le sol et des matelas disposés le long des murs pour s'asseoir. Il y a un autre homme dans la pièce. La télé est allumée et des enfants la regardent. Une belle femme bédouine maquillée au henné nous apporte le thé et nous le sert en silence, tête baissée, puis s'en va dans un froissement de tissus. Le thé est bon, sucré, chaud et rafraîchissant à la fois. Des nuées de mouches s'abattent sur nous et sur nos verres de thé. Nous partageons avec nos hôtes, et avec les mouches, le peu que nous avons. Les hommes refusent tout, mais les enfants et les mouches acceptent avec plaisir nos mandarines et les bonbons de Sophie et en redemandent. Nous échangeons quelques politesses dans un arabe très limité ("Votre petite fille est très jolie") et parvenons à comprendre combien d'enfants a chaque heureux papa. Mais nous restons surtout silencieux, à nous regarder et à nous sourire poliment. Monsieur Bédouin nous ressert du thé dans nos verres, où les mouches avaient fait la fiesta. Tant pis, il faut bien faire travailler son système immunitaire de temps en temps. La femme bédouine revient, toujours aussi silencieuse, cette fois avec des choses à vendre. Surtout des keffiehs pour hommes. Mais j'en ai déjà un autour du cou et n'ai pas l'intention d'acheter. Sophie et James non plus. Nous restons en silence quelques minutes et nous levons pour partir lorsque cela nous semble possible de le faire poliment.

Panorama de Palmyre (juste une petite partie du site)
 Mais là, tout bascule. Le nombre d'enfants double sous nos yeux et ils réclament tous bruyamment quelque chose. Les adultes, qui jusque là avaient rabroué les enfants lorsqu'ils devenaient trop insistants, se joignent à eux. Monsieur Bédouin m'empoigne le bras et attrape ma montre, faisant signe que je devais la donner. Un enfant bédouin étonnamment polyglotte observe la scène et dit "regalo" ou encore "cadeau" en espagnol. J'essaye d'éviter de protester trop énergiquement car j'ai encore un peu de respect pour notre hôte, mais une montre Adidas, vieille certes, c'est cher payé pour deux verres de thé dans lesquels les mouches ont dansé la samba ! Monsieur Bédouin insiste, et demande cette fois : "Bakchiche". Je lui donne 50 livres syriennes (1 dollar). James en fait de même, et nous partons tous les trois. Monsieur Bédouin nous suit sur quelques mètres et demande un stylo, comme les enfants berbères dans l'Atlas marocain. Mais il finit par laisser tomber. Malheureusement, les enfants persévèrent. Le petit doué en langues continue avec ses "Regalo, give fifty, one dollar" et nous harcèle pendant deux heures ! Je n'exagère pas. Quand on cherche à l'amadouer avec une orange, ce petit malfrat réclame toutes nos oranges, au lieu d'une seule. Il n'y a rien à faire. C'est la guerre d'usure. Mais heureusement, au bout de deux très longues heures, cette petite crapule trouve d'autres touristes à aller persécuter. Nous achetons la tranquillité pour le prix d'une orange. Si jeune et déjà si doué en techniques d'extorsion et de racket, il ira loin ce petit ! Ils auraient mieux fait de nous le vendre, leur thé, nous aurions payé de bonne grâce et tout se serait bien passé.

Sophie, James, et au milieu, la pire calamité bédouine qui soit

Sophie la Cool joue de la musique bédouine.
Tant qu'ils sont occupés à jouer de la musique,
les enfants ne peuvent pas nous racketter...

Nous continuons la visite de Palmyre, abrutis de fatigue, de chaleur, de faim, d'énervement. Le site est superbe mais je n'en garderai pas forcément un bon souvenir. Heureusement, il reste toujours les bons moments partagés avec Sophie la Cool et James. À la nuit tombée, la visite est finie. Revenus au village de Tadmor, nous avons enfin pu manger un bon chawarma et boire des boissons fraîches à la terrasse de l'hôtel qui a gardé nos sacs. Nous sommes épuisés et à bout de nerfs. Un rien suffit à nous faire rire. Marie et James veulent continuer plus loin vers l'est dans le désert et atteindre Deir-ez-Zour sur l'Euphrate. Je voudrais bien rester avec eux, mais Damas m'appelle. C'est dans la direction opposée. Je verrai sa majesté l'Euphrate une autre fois, inch'Allah. Nous nous séparons avec des promesses de rester en contact. La dernière épreuve m'attend lorsque je dois trouver le bon bus et payer le juste prix dans la "gare routière". Il semble vraiment que tous les escrocs de Syrie se soient donné rendez-vous à Palmyre-Tadmor. Quel choc par rapport au reste du pays ! Mais je m'en sors, me retrouve dans le bon bus pour Damas, avec un billet payé au tarif normal. Je laisse derrière moi Palmyre et ses margoulins sans regrets, mais je quitte mes nouveaux amis avec tristesse.

À moi Damas !

Palmyre : On a testé et on a aimé malgré tout.
Le thé chez les Bédouins : On a testé... et on a détesté !

vendredi 12 novembre 2010

On a testé : Le Barbier de Syrie

Le lieu : Hama, à deux heures de bus au sud d'Alep.

Hier, après une journée et deux soirées de pur bonheur à Alep (ou presque, car tout de même après une journée d'intense exploration, la ville d'Alep a très peu de bars à offrir à ses visiteurs pour les rafraîchir convenablement et les récompenser de leurs efforts, heureusement elle compense très largement par la qualité des restaurants), j'ai quitté la ville à contrecœur histoire de m'obliger à voir le reste de la Syrie, que diable. Rechignant à m'infliger les six heures de bus pour aller directement à Palmyre, j'ai fait une halte à Hama, une ville agréable et bien située, sur les rives de l'antique fleuve Oronte, et tout naturellement, vieille de plus de trois millénaires conformément à l'article 1 du cahier des charges de l'urbanisme syrien. Hama, c'est petit, vert, tranquille, frais, ombragé et bien plaisant. Mais une fois qu'on a vu les sept célèbres norias antiques sur le "fleuve" (qui doit être moitié moins large que le Landwehrkanal ou que le Canal Saint-Martin, et encore) et les tronçons d'aqueducs romains qui en partent, la mosquée An-Nouri et la maison ottomane Azm, on a à peu près tout vu, en deux heures à peine !

Les norias et la mosquée An-Nouri

La nuit était tombée, et j'aurais volontiers continué tout de suite vers Palmyre si je n'avais pas déjà pris une chambre d'hôtel à Hama, et surtout, si je n'avais pas la perspective d'une soirée avec mon nouveau meilleur pote syrien à la vie à la mort rencontré sept heures plus tôt dans le bus. Après l'expérience de Lattaquié, je n'avais pas envie de décommander ! Alors que, désœuvré et quelque peu mélancolique, je me dirigeais vers un cybercafé pour faire avancer Les Chroniques Berliniquaises, un groupe de jeunes Syriens m'interpelle et l'un d'eux m'attrape par le bras (tout à fait normal, on est très tactile dans ces contrées) en me disant : "Marhaba Monsieur, une coupe de cheveux ?" en me montrant le salon Five Stars juste devant. Je réponds non par habitude et aussi par orgueil. Non mais de quel droit ? J'ai les cheveux si dégueu ? Merci pour le compliment ! Et je plante là cette bande de sales gosses. Mais après deux minutes je me dis que j'ai justement trois heures de désœuvrement devant moi et que ce sera probablement la même qualité de travail que chez mes coiffeurs turcs pas sympas de Neukölln, et sûrement pour bien moins cher... Alors je ravale ma fierté et je reviens devant Sale Gosse. "C'est combien ?" "Cent cinquante livres". Environ trois dollars US. Marché conclu.

J'entre dans le salon, accueilli par une nuée d'employés, selon la règle classique suivante : là où en Europe il y a une seule personne pour effectuer une tâche donnée, en Syrie elles sont trois ou quatre. Bien en évidence sur un mur, trône un portrait du président El-Assad, et dessous, un écriteau en forme de panneau rond et de cigarette barrée de rouge. On pourrait penser qu'il s'agit d'une interdiction de fumer, mais étant donné que le patron et un garçon coiffeur fumaient tranquillement, on pouvait peut-être en conclure que l'interdiction ne concerne que les clients assez retors pour fumer tout en se faisant coiffer... Ou il s'agissait tout simplement d'une belle illustration de deux autres règles syriennes de base, d'un coup d'un seul. Primo : dès qu'un Syrien a une main de libre, il l'occupe avec une cigarette. Secundo : le règlement, quel règlement ?

J'ai l'honneur d'être pris en charge par le patron lui-même, qui s'attaque à ma tignasse aux ciseaux, tout en fumant nonchalamment sa cigarette et en buvant sa petite tasse de café turc. Un garçon du salon me sert un thé. Sympa le service ! Le patron et la moitié de ses employés et des clients me faisaient la conversation dans le galimatias anglo-franco-arabe auquel je me suis habitué, et je me disais que j'avais là la matière pour un nouvel article que je pourrais intituler "Le Barbier de Syrie", car ça sonne bien. Juste à ce moment-là, on m'étale de la mousse à raser sur les joues avec une brosse en blaireau. Mince alors, c'est vraiment un barbier en fait ! À ce moment précis, une brève discussion a lieu entre le patron et le garçon qui prend le relais. Je comprends que je vais devoir payer un supplément, ce qui ne m'étonne guère. Après un rasage tellement intensif que 30 heures plus tard, à l'heure où j'écris, mes poils n'ont toujours pas osé reparaître sur mes joues, on me décape la peau meurtrie et enflammée avec une espèce de gommage abrasif, puis on rince, puis, hop, une couche d'argile blanche ou je ne sais quoi sur tout le visage. La clientèle exclusivement masculine du salon a droit au même traitement de choc. Top virilité ce salon qui fait coiffeur-barbier-esthéticienne. Mais c'est une expérience, après tout. Les voyages, c'est bien à ça que ça sert. Heureusement, l'épilation des jambes à la cire n'était pas incluse dans le forfait. Ensuite, on rince à nouveau, on parfume, on me plaque les cheveux vers l'arrière avec du gel, on me demande de payer la somme faramineuse de 250 livres syriennes, soit 5 dollars, et je suis fin prêt. D'une certaine façon, ils ont réussi à me sculpter une vraie tête d'Arabe. Je suis le nouveau lover syrien, coiffé, rasé, récuré, parfumé, gélifié, un tombeur qui va être lâché dans les rues dans un instant pour briser les cœurs de la gent féminine de Hama.

Hélas, comme chaque soir, les frères, les cousins et les oncles ont bien veillé sur leurs sœurs, leurs nièces et leurs cousines, et le lover est rentré bredouille. Mais j'ai passé comme prévu une très bonne soirée avec Moayad, mon nouveau meilleur ami syrien à la vie à la mort forever, et ses amis qui ne parlent pas anglais.

Le Barbier de Syrie : on a testé et on a aimé.

Nouveaux potes à Hama

mercredi 10 novembre 2010

L'Axe du Mal

Alors ça y est, me voilà en Syrie. Et force est de constater que George W. Bush avait tout à fait raison : ici, c'est vraiment l'Axe du Mal. Ou plutôt, comme m'a fait remarquer une lectrice, pas vraiment l'Axe du Mal, mais pour utiliser la terminologie exacte employée par les néo-conservateurs de l'ère Bush, ''Beyond the Axis of Evil''. La nuance est réelle, quoique ténue...

Un pays foncièrement mauvais, donc, où les gens ont le front bas et le regard fuyant. Enfin, pas tout à fait, mais je suis presque sûr d'avoir aperçu au moins un Syrien au regard suspect depuis lundi. Enfin, je crois bien. Euh, je ne sais plus vraiment. Et puis à plusieurs reprises des militants syriens qui haïssent profondément l'Occident, la Liberté et la Démocratie ont presque tenté de me kidnapper en voiture. J'en ai réchappé de peu à chaque fois. Mais entrons un peu plus dans les détails de ces aventures en terre hostile.

Lundi soir, je suis arrivé à Lattaquié depuis Tripoli. Nous voyagions à cinq depuis le Liban, dans une petite voiture de fabrication chinoise, de la marque Chery, ou "shiri" en prononciation locale. J'étais bien sûr installé au milieu de la banquette arrière, écrasé entre deux gros Syriens. Mais c'est la moindre des choses, après tout c'est l'Axe du Mal. Mes compagnons de voyage, obèses mais au grand cœur, m'ont payé le café à chaque pause que nous faisions. Une fois que nous avons passé la frontière, j'ai eu droit à plusieurs "Welcome to Syria" de leur part. Tout ceci cachait sûrement quelque chose. Dès notre arrivée à Lattaquié, sur la côte, l'un d'entre eux s'est assuré de me trouver un taxi qui me ferait payer le bon prix pour m'emmener à mon hôtel. En l'occurence, mon hôtel n'existait plus, ou alors le chauffeur n'a pas réussi à le trouver. Lorsque j'en ai eu assez, je lui ai demandé de me déposer devant le premier hôtel que j'ai vu. Dans cet établissement très bon marché et si basique que j'ai failli refuser la chambre, j'ai été immédiatement adopté, après une autre série de "Welcome to Syria", par un groupe de trois jeunes dans la vingtaine : Fater, un pensionnaire à long terme, jeune chirurgien cardiologue de son état, Mohammed, le fils du patron, étudiant en "mécatronique" (sûrement un truc qui sert à fabriquer des bombes) et son cousin Khaled, étudiant en droit qui prépare le TOEFL. Après une petite promenade à pied dans les rues de la ville et notamment le long de la côte, ils m'ont emmené en voiture, moi qui n'avais rien demandé, pour une longue virée à la plage puis dans les restaurants bon marché et sympathiques de la ville. Ils ont absolument tout payé et refusaient que je participe de quelque manière que ce soit. C'est difficile à comprendre, mais j'étais leur "invité", leur "ami" et c'est donc ainsi. Il était hors de question que je paye quoi que ce soit. Je me suis senti quelque peu submergé par tant d'hospitalité. Plus tard, rentré à l'hôtel, les Syriens n'ont pas arrêté de me servir gratuitement des breuvages suspects : de l'eau, du café, du thé. Du café très fort, même à minuit. Et de la bière sans alcool. J'étais sur mes gardes et ai bien fait attention, mais non les boissons n'étaient pas empoisonnées.

Les trois mousquetaires de Lattaquié au château de Saladin

Mais ça ne s'est pas arrêté là. Lorsqu'ils ont compris que mon intention était de visiter "al Qala'at Salaheddine", le Château de Saladin, l'une des attractions de la région dans l'arrière pays de Lattaquié, ils m'ont tout de suite promis qu'ils m'y emmèneraient le lendemain. Le lendemain à l'heure dite, ils étaient à nouveau là tous les trois. Fater avait décidé pour l'occasion que le CHU de Lattaquié pourrait bien se passer de son chirurgien cardiologue ce mardi-là, car il ne voulait surtout pas manquer mon kidnapping. Mais en fait non, il n'y a pas eu de rapt. Ils m'ont emmené au château comme prévu, ils ont encore une fois de plus refusé que je paye mon billet d'entrée, ce qui était vraiment trop car mon billet coûtait cinq fois le prix du leur (30 livres syriennes pour eux, 150 pour moi, c'est-à-dire trois dollars US)... Mais il n'y avait pas moyen de leur faire entendre raison. Nous avons donc visité le château, qui est impressionnant. Sur place, nous avons rencontré un touriste anglais solitaire. Tout de suite, les Syriens ont compris qu'ils pourraient lui faciliter les choses en l'emmenant à la gare à 15 heures pour qu'il prenne son train pour Alep. Branle-bas de combat, hop, on repart avec l'Anglais, on l'emmène à l'hôtel pour un thé, on partage avec lui nos mandarines et nos gâteaux, les Syriens nous offrent des paquets de tisane locale pour l'occasion, puis tout le monde se retrouve à la gare. Nos amis Syriens ont géré les formalités assez compliquées pour l'achat des billets de train (que nous avons cette fois payés nous mêmes, enfin). Dans la gare, des gens me voyant avec mon sac à dos disaient "Welcome to Syria". Après une quantité assez incompréhensible de démarches, où les passeports étaient même nécessaires, nous avons obtenu nos billets de train. Sans eux, nous n'y serions probablement pas parvenus. Après avoir fait tant pour nous, les Syriens nous ont accompagnés sur le quai pour nous dire au revoir. En fait, en Syrie, il y a une culture de l'hospitalité qui dépasse tout ce qu'on imagine. J'ai maintenant trois amis à Lattaquié, ce qui est plutôt cool. J'espère bien y revenir un jour.

J'ai pris le train jusqu'à Alep avec ce touriste anglais. Je ne compte plus le nombre de fois qu'on nous a dit "Welcome to Syria". Alors que je prenais des photos à l'arrière du train, j'ai été rejoint par un groupe de jeunes qui voulaient juste me voir et parler avec moi. Pas énormément car leur anglais et leur français étaient aussi limités que mon arabe. En tout cas, il savaient dire "Welcome to Syria". Ils m'ont aussi demandé mon âge. Quand je leur ai répondu tis'a wa 'achrîne, ou encore vingt-neuf, ils ont ouvert de grands yeux et se sont exclamés, avec consternation : Old! Very old! Eux, ils avaient entre 18 et 20 ans, m'ont-ils dit. Je ne me suis pas laissé faire. Grâce à L'Arabe pour les nuls, je leur ai répondu tac au tac, ou presque : Ana rajul, antum awlâd. "Moi, homme ; vous, enfants". Bien cassés, les sales gosses ! Non mais !

Amis syriens dans le train vers Alep
Voilà, au bout de deux jours dans ce pays incroyable surtout par ses habitants, je m'y sens vraiment bien. J'ai envie de sourire à chaque personne que je vois. Selon les expatriés que j'ai rencontrés, au bout de quelques mois, on finit par se lasser d'entendre "Welcome to Syria" quinze fois par jour. Mais en tout cas ça doit être plus difficile de se lasser de la gentillesse des Syriens.

Voilà comment sont les gens dans ce pays du prétendu Axe du Mal. Merci George W. Bush pour ce qualificatif très approprié, c'est largement mérité.

samedi 30 octobre 2010

Les Ambassades Levantines - Épilogue

Comment, je ne vous l'ai pas dit ? L'ambassade de Syrie a fini par m'accorder mon visa ! Bien sûr, ça ne s'est pas fait sans une ultime espièglerie de la part des services consulaires. Le jour J de l'émission du précieux document, j'ai reçu un coup de fil d'un fonctionnaire tout alarmé, m'expliquant qu'ils se sont trompés dans le prix du visa, et que je ne devais pas payer 16€ mais bel et bien 60€. Je devais effectuer un virement au plus vite et leur envoyer par fax la copie de l'attestation de virement. Est-ce que je peux l'envoyer par e-mail ?, me suis-je enquis. Non, uniquement par fax. Et puis je pouvais revenir le récupérer ce lundi, entre 14 et 15 heures.

Sacrés fonctionnaires syriens : ce sont eux qui se sont trompés grossièrement mais n'allez pas compter sur eux pour essayer de me faciliter les choses cinq minutes. Néanmoins, j'ai tout de même eu droit à des excuses, ce qui n'est déjà pas mal. J'ai suivi les instructions qu'ils m'ont données, et lundi je me suis enfui du bureau pour être à l'ambassade à l'heure convenue.

Dans la pièce, le président El-Assad présidait par effigie interposée. Mais cette fois le portrait, non, les portraits (car il y en a deux en fait, un dans chaque pièce ouverte au public, comme j'ai pu remarquer lundi) affichaient un sourire paternel et bienveillant. La Syrie consentait enfin à m'ouvrir ses portes bien gardées. Sans plus de cérémonie, le fonctionnaire m'a remis mon passeport qui contient désormais un beau visa syrien. J'ai réprimé une soudaine impulsion de crier "Vive la république arabe syrienne, vive le parti Baas et longue vie au président El-Assad, Lumière de l'Orient !" et de me jeter à plat ventre pour baiser les pieds du préposé.

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J'ai montré ma gratitude en remerciant avec dignité le fonctionnaire courtois qui s'exprimait dans un bon français. Et puis je suis sorti dans une belle après-midi d'automne. Dehors, dans une chaude lumière dorée, les cloches des églises sonnaient à toute volée, le vent d'octobre faisait tourbillonner, non pas des feuilles mortes crades mais des pétales de roses et des fleurs de jasmin au parfum exquis, et apportait d'orient la faible rumeur de l'appel du muezzin perché, à 3.000 km par-delà les mers, tout en haut du minaret de la grande mosquée omeyyade de Damas.

dimanche 17 octobre 2010

Les Ambassades Levantines - Deuxième Partie

Toujours rien sur la Pâtisserie des Ambassades, désolé !

En parallèle avec mes préparatifs pour mon entrée au Liban, je dois m'occuper de mon visa pour la Syrie.

Le quidam que je suis a commencé par se renseigner directement sur les sites des ambassades syriennes (en France et en Allemagne), vraiment mal fichus, mais tout en musique. Et quelle musique ! Premier bon signe : le site de l'ambassade syrienne à Paris nous avise de sa fermeture le mardi 6 octobre 2009. Oui, c'est bien cela, 2009. Ah merci, nous en prenons bonne note. Deuxième bon signe : les sites des ambassades de Syrie détaillent les formalités pour l'obtention du visa et indiquent, unanimes, qu'il coûte 23 €. J'activerai ici un lien après mon voyage ; rien ne sert de m'attirer le courroux des autorités syriennes juste avant d'aller me jeter dans la gueule du loup. Cependant, j'ai eu la présence d'esprit de ne pas faire la demande de visa par courrier (la procédure recommandée), mais d'appeler l'ambassade et de m'y rendre en personne. Au téléphone, le fonctionnaire, plutôt avare d'informations, m'explique après que je lui ai bien tiré les vers du nez, les divers papiers à fournir, puis m'annonce que cela va coûter 60 €. "Soixante euros ? m'exclamé-je. Mais enfin Monsieur, sur tous les sites internet et guides touristiques, et même sur le site de l'ambassade, on dit que c'est vingt-trois euros pour les citoyens français ! C'est vrai cher Monsieur, mais c'est ainsi : on a changé le prix ce mois-ci. À un mois près vous auriez encore eu votre visa à vingt-trois euros !" J'ai rappelé l'ambassade deux jours plus tard et je me suis fait reconfirmer la liste de documents à fournir ainsi que le montant à apporter en espèces : 60€.

Pour voir cette page et écouter l'hymne national, allez sur www.amb-syr.fr
(J'activerai le lien après mon voyage... pas fou non plus)

D'accord, on a changé le prix du visa. Ce sont des choses qui arrivent tout le temps. Mais croyez-vous qu'ils auraient la présence d'esprit de mettre à jour cette information sur les sites internet des ambassades ? Oh que non. J'imagine la bonne surprise qui attend toutes les personnes qui, n'ayant pas la chance d'habiter dans une capitale ou de pouvoir se rendre à l'ambassade à leurs horaires fantaisistes, se fient avec candeur aux informations fournies par le site internet officiel, font toutes les démarches par courrier et attendent patiemment et sereinement le traitement de leur demande pendant un délai de trois semaines. Les pauvres.

Mais ça c'était avant que je me rende à l'ambassade. Une fois sur place, les choses ont atteint une nouvelle dimension du surréalisme. C'est un vendredi matin d'automne, froid et gris. Un portrait sévère du président Bachar El-Assad domine la pièce et impose le respect, ou presque, enfin, si l'on veut. J'arrive en possession de tous mes documents et de 60€ en espèces. Lorsque mon tour arrive, un fonctionnaire examine mes documents les uns après les autres, et conclut, laconique :

"Il manque le récépissé du virement bancaire.
- Oui mais je peux régler en espèces n'est-ce pas ?
- Non, désolé.
- Mais j'ai appelé l'ambassade deux fois et à chaque fois vos collègues m'ont dit que je pouvais...
- Ils se sont trompés, me répond le préposé, d'un air agacé. Vous devez aller à la banque et faire un virement sur ce compte. Seize euros."

Sur ce, il sort de son tiroir un RIB de l'ambassade sur lequel il écrit "16€". Je ne peux que m'incliner.

"Où est la Bank XX la plus proche ?
- À l'Europa Center, sur Ku'damm. Allez-y, faites le virement et revenez avec le récépissé de l'opération."

L'ambassade de la République Arabe Syrienne

Pendant le quart d'heure de marche sous la pluie vers l'agence bancaire, une grande perplexité m'envahit. Pourquoi chaque fonctionnaire de cette fichue ambassade contredit le précédent ? C'est quoi maintenant cette histoire de seize euros ? C'est une bonne surprise de devoir payer quatre fois moins que prévu, mais je n'ose pas encore m'en réjouir. Au bout d'une demi-heure, je suis de retour, trempé jusqu'aux os mais muni du précieux document, la copie carbone de l'attestation de virement avec le tampon de la banque. Je dois attendre mon tour à nouveau. Las ! À peine le cerbère a-t-il regardé mon attestation officielle qu'il m'annonce, d'un air mauvais :

"Je ne vois pas notre numéro de compte sur votre document. Ça ne va pas du tout.
- Pardon ?
- Notre numéro de compte. Il n'apparaît pas sur votre attestation. Comment pouvons-nous être sûrs que nous recevrons l'argent ?
- Mais, mais... l'employée de banque connaît son boulot ! Elle n'a pas pu faire un virement sans noter vers quel compte ! Enfin...
- Il n'y a rien à faire. Votre document ne vaut rien. Pour autant que je sache, vous n'avez pas fait le virement, scrogneugneu !" conclut-il, borné.

Et pour souligner le fond de sa pensée, il me gratifie d'un regard lourd de sous-entendus : "Mais quel demeuré celui-là, c'en serait presque triste s'il ne me faisait pas perdre mon temps" ou quelque joyeuseté de ce genre.

"Je dois retourner à la banque ?
- Je ne vois pas d'autre solution. Enfin, si, il y en a bien une : vous revenez un autre jour après avoir fait le virement et muni d'une confirmation. Par ailleurs, nous fermons dans dix minutes, à midi."

Il savoure ma défaite avec avec un plaisir sadique. Dehors, il pleut et il vente si fort qu'on s'entend à peine. Mon visage se décompose.

"J'ai pris un jour de congé exprès. Il n'y a rien d'autre à faire ? Ce n'est pas ma faute si l'employée n'a pas bien fait apparaître le numéro de compte.
- Écoutez, faites vite. Je suis là jusqu'à 14h30.
- Merci beaucoup !"

Sur le parcours entre l'ambassade et la banque je pouvais...

... admirer quelques œuvres d'art intéressantes...

... ou me mirer dans les eaux noires du Landwehrkanal
Je retourne à la banque, soulagé d'avoir suscité une manifestation d'humanité chez le préposé, et surtout d'avoir conservé une chance de tout régler en une seule fois. À la banque, l'employée n'en croit pas ses oreilles mais elle me refait gentiment une copie en veillant bien à ce que toutes les informations soient bien visibles cette fois. Retour à l'ambassade, au bout d'une demi-heure, trempé, grelottant, exaspéré. Il n'y a plus personne à part moi puisque le service consulaire est maintenant fermé au public. Maléfik El-Sadiq me reçoit donc immédiatement (il aurait pu me faire attendre encore un peu mais apparemment c'est son jour de bonté) :

"Voilà, tout est en ordre maintenant. Vous pouvez venir récupérer le visa à partir de mercredi.
- On m'a dit que je pouvais fournir une enveloppe timbrée et me faire envoyer le visa par la poste. J'ai tout ce qu'il faut.
- Vous habitez Berlin ?
- Oui.
- Alors on ne vous enverra pas le visa par courrier. Venez le récupérer mercredi entre 14 et 15 heures ou à partir de jeudi, chaque matin entre 9h et midi."

Satisfait, il ferme, d'un air final, le dossier contenant tout mes documents et mon passeport. Tant d'amabilité, de gentillesse, et de chaleur méditerranéenne réunies chez une seule personne, c'en est émouvant. Tant de cohérence au sein d'une administration officielle, c'est à peine croyable. Je m'en vais, queue basse, sous une pluie battante. En refermant la porte, je vois ce cher El-Sadiq faire un clin d'œil narquois au portrait du président El-Assad. Le portrait lui rend son clin d'œil diabolique.


Archivo:Syria.BasharAlAssad.jpg

Leçon retenue : éviter comme la peste les dépositaires de "l'ordre" (vaste programme) dans ce pays. Pourvu que je n'aie jamais à me frotter à eux, sur place. Et pourvu qu'on me rende mon passeport et me donne mon visa cette semaine sans faire d'histoires. Mais je ne serais qu'à moitié étonné si on m'apprenait que le prix du visa a encore changé et que tout est à recommencer.

Je comptais me rendre aux services consulaires du Liban aussi pour obtenir le visa par avance et ne pas dépendre des aléas pouvant survenir à mon arrivée à Beyrouth, mais je crois que j'ai eu mon compte d'ambassades cette semaine !

Les Ambassades Levantines - Première Partie

Le titre de ce message peut prêter à confusion, mais au risque d'en décevoir beaucoup, je précise d'emblée qu'il ne va pas être question de la Pâtisserie des Ambassades, ce café sénégalais sur la 8ème Avenue à South Harlem, même s'il le mériterait largement. J'en ai gardé un souvenir ému de mes nombreux petits-déjeuners dans cet établissement incontournable de la "Little Africa" de Manhattan, de ses pains au chocolat, ses gâteaux et ses serveurs et serveuses bien sympathiques en plus d'être francophones.

Je vais plutôt parler des préparatifs pour mon prochain voyage, en Syrie et au Liban dans quelques semaines, car c'est l'heure de s'occuper des formalités de départ.

Pour le Liban, le visa semble être une affaire assez simple, pour l'instant en tout cas. Aussi bien l'ambassade du Liban à Paris que celle à Berlin indiquent que les citoyens des pays de la "CEE" peuvent obtenir un visa à l'aéroport ou à la frontière. La "CEE"... ils sont calés en matière de relations internationales, ces fonctionnaires des ambassades libanaises. Mais passons. Espérons qu'il n'y aura pas de mauvaises surprises à l'aéroport.

Là où les choses se gâtent, c'est qu'après m'être longuement abreuvé d'informations séduisantes sur la culture du Liban et tout ce qu'il y a à voir dans le pays, je découvre enfin, et un peu tard, les avertissements du site du Ministère des Affaires Étrangères, qui sont assez peu encourageants, pour ne pas dire flippants. Oups, j'ai déjà mon billet d'avion et il n'a pas coûté grand chose. Peut-être n'était-ce pas un pur hasard que les vols soient à prix maxi-discount ? Morceaux choisis :

Image et carte du pays Liban 

Les régions où les voyages sont formellement déconseillés sont indiquées en rouge.
Les zones en orange sont à éviter sauf raisons professionnelles impératives


"Les déplacements sont déconseillés (...) dans la Bekaa Nord, à l’exception du site historique de Baalbeck. Pour se rendre à Baalbeck, il convient d’emprunter la route principale, les axes secondaires étant formellement déconseillés. Dans la Bekaa Nord, des accrochages armés entre groupes rivaux peuvent affecter la sécurité des déplacements."

Voilà qui tombe bien : j'avais justement inclus comme priorités dans mon programme Tyr (en plein dans la grande zone rouge), Baalbek et leurs sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO. Il va falloir y réfléchir à deux fois. Quant à Tripoli, partie facultative de mon programme, on va sûrement laisser tomber. Pourquoi aucun des sites de voyages que j'ai lus avidement sur internet ne mentionne ces petites difficultés ? La palme revient au site wikitravel.org, qui recommande même d'acheter un t-shirt du Hezbollah à Baalbek : "they are an interesting souvenir" nous dit-on sur un ton badin. Le principal risque encouru dans la région selon eux ? De se faire avoir sur le prix et que le t-shirt déteigne au lavage. L'horreur absolue. Loin de ces considérations frivoles, ce rabat-joie de Ministère poursuit sa litanie de nouvelles nettement moins réjouissantes :

"Dernière mise à jour : 25 août 2010. Des affrontements armés se sont déroulés dans plusieurs quartiers de Beyrouth Ouest dans la soirée du 24 août, faisant plusieurs morts et des blessés."

"Les graves incidents sécuritaires survenus ces dernières années (notamment attentats et manifestations violentes) ont montré que la situation sécuritaire pouvait se détériorer rapidement".

"Dans le Sud du pays, la présence de très nombreux engins explosifs (mines ou sous-munitions) constitue un grave danger. Des accidents dont sont victimes des civils sont régulièrement déplorés."

"Des étrangers qui utilisaient des taxis collectifs ont été victimes de vols à main armée dans certains quartiers de la capitale. Il est recommandé d’éviter de recourir aux "taxis services" collectifs et, notamment à l’aéroport international de Beyrouth, aux personnes qui proposent leurs services avec un véhicule privé". Je peux me rassurer : l'arrivée de mon vol à Beyrouth est prévue à 3 heures du matin, une heure où les bandits armés dorment tranquillement chez eux, bien entendu.

Pauvre Liban. Je ne connais que des Libanais géniaux et ces mises en garde semblent tout simplement surréalistes. Pourquoi les gens font ça à leur propre pays ? Les puissances occidentales sont nettement plus pragmatiques : quand l'envie les prend de guerroyer, de bombarder et de massacrer, elles s'en prennent plutôt à des pays situés à des milliers de kilomètres. C'est beaucoup moins incommodant ainsi. Après tout, cela nous échappe le plus souvent, mais la France est actuellement en guerre, alors que le Liban est officiellement en paix... Prions pour qu'il le reste, même si le président iranien vient en ce moment même y ajouter son grain de sel.

J'ai été victime de la croyance naïve selon laquelle un pays qui ne fait pas les titres de l'actualité en permanence est un pays où tout va relativement bien. Et dire que, quand mon chef a ouvert de grands yeux et m'a dit que j'étais imprudent d'y aller, j'ai ricané intérieurement et l'ai pris pour un gros ringard, du genre de ces Allemands sans imagination qui passent leurs vacances dans un trois étoiles avec vue sur les plages bétonnées de Mallorca ou de "Teneriffa". À la lecture de tout ceci, il n'avait pas entièrement tort. Reste à espérer que tout se passera bien sur place et que les Libanais sauront se retenir de se taper dessus pendant encore un certain temps.

En revanche, malgré quelques détails alarmistes, le Ministère des Affaires Étrangères semble heureusement considérer la Syrie comme un pays relativement sûr. Aucune mention n'est faite du contexte politique intérieur et du comportement à adopter. Faire profil bas devrait suffire.

"Les principaux lieux fréquentés par les touristes sont en revanche accessibles dans des conditions normales. Il convient d’adopter toutefois une attitude prudente, des cas de pickpockets ayant été récemment signalés." Ouh là là, des pickpockets ? Quel scandale ! Tout est remis en question.

"Compte tenu des incidents multiples rapportés par les autorités officielles de Damas, il est également recommandé de ne pas s’aventurer dans la zone frontière entre le Liban et la Syrie." Il va bien falloir que je la traverse, cette frontière, et apparemment cela se fait tous les jours sans problème. J'espère que par "s'aventurer" ils parlent de partir en randonnée ou à la cueillette aux champignons avec des copains du Hezbollah.

"D’une manière générale et compte tenu de certains incidents survenus depuis 2004 (fusillade, tentative d’attentat à la voiture piégée à Damas, incidents dans certaines zones rurales à l’été 2005, tentative d’attaque de l’ambassade des États-Unis en 2006, attentat dans la capitale le 27 septembre 2008), il est recommandé aux voyageurs de se tenir régulièrement informés et, à cette fin, de consulter ce site." Imaginons un peu la situation inverse : en cherchant bien, quelles mises en gardes les autorités syriennes peuvent-elles adresser à leurs ressortissants qui seraient assez imprudents pour se rendre en France ? À supposer, bien sûr, que le site du Ministère syrien des Affaires étrangères soit plus à jour que ceux des ambassades : "D'une manière générale et compte tenu de certains incidents survenus depuis 2003 (meurtre d'une actrice célèbre, émeutes urbaines périodiques dans les banlieues, voitures incendiées par centaines le 31 décembre de chaque année, multiples découvertes de bébés congelés, élection de Nicolas Sarkozy et annonce par les autorités de plusieurs attentats en cours de préparation), il est recommandé aux voyageurs de se tenir informés, d'éviter les banlieues, les centre-ville les soirs de fête, les maternités, le métro, la tour Eiffel, les bureaux de vote, TF1 et les concerts de Noir Désir." Bref, c'est louable d'informer le public, mais ils jouent un peu à nous faire peur. Et puis c'est sympa de leur par de recommander aux voyageurs de "consulter ce site"... précisément sur le site en question.

Bref, tout cela promet des vacances riches en émotions.

Ah, le mot de la fin : si l'on en croit le Ministère, ce n'est pas dans cette région que ma carrière de trafiquant de drogue va décoller. Trois fois hélas !

"En Syrie, les crimes et délits liés aux stupéfiants sont très sévèrement réprimés. Les personnes accusées de contrebande, fabrication ou culture de stupéfiants encourent la peine de mort, la réclusion à perpétuité ou, une peine d’emprisonnement d’au moins 20 ans. Les personnes accusées de trafic de stupéfiants risquent la réclusion à perpétuité et une amende de 25.000 à 100.000 euros."

"Avertissement concernant la drogue [au Liban] : La législation est très sévère et strictement appliquée. La simple possession ou consommation de drogue, même en quantité limitée à quelques grammes, est punie comme le trafic lui-même. Les peines d’emprisonnement applicables vont de 3 mois à perpétuité et sont assorties d’une amende importante (...) . Les conditions de détention au Liban, même pour une courte période, sont éprouvantes en raison de la surpopulation et de la vétusté des locaux pénitentiaires. (...) Les interventions sur dénonciation, y compris chez les particuliers, ne sont pas rares."
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