vendredi 8 avril 2011

Le grand congrès massochiste du printemps

Votre dévoué chroniqueur a fait une découverte intéressante ce dimanche : le concept de massochisme. C'est une notion fort simple : le massochisme, c'est le masochisme des masses, le plaisir pervers de communier dans la souffrance sur 21 kilomètres de bitume avec 28.000 parfaits inconnus, dont une bonne majorité d'Allemands, mais aussi de forts contingents de Danois et de massochistes d'obédiences diverses ayant parcouru des centaines de kilomètres, voire des milliers, pour converger vers leur lieu du supplice sur les rives de la Spree, et répéter tout au long du parcours, extatiques entre deux foulées endolories, "je souffre donc je suis".

Km 3 : les massochistes passent la Porte de Brandebourg
Le jeune homme plein d'avenir et d'énergie que je fus autrefois s'était imposé ce rituel annuel de douleur superflue avec un petit groupe d'amis à Paris il y a quelques années, et nous avons perpétué cette absurde tradition jusqu'à ce jour. Par conséquent, lorsque, dimanche matin, je suis monté dans le métro pour me rendre à la ligne de départ sur la Karl-Marx-Allee devant le Kino International, j'étais loin de me douter que l'équivalent berlinois, auquel je participais pour la première fois, allait me surprendre de quelque manière que ce soit, moi le massochiste chevronné, qui connaît désormais le Bois de Vincennes comme sa poche et sait y dénicher les meilleurs buissons pour faire pipi tranquillou.

Départ de course ou manif anti-nucléaire ?
Las ! C'était faire preuve d'une naïveté confondante,  digne du Berlinois de la dernière averse, celui qui croit encore candidement qu'il y a des choses basiques que les habitants de cette ville sont capables de faire comme le reste du monde, et qu'ils allaient se contenter de chausser bêtement leurs Adidas, de se masser au départ, de souffrir dignement pendant une paire d'heures et rentrer chez eux, perclus, haletants, suants, mais le sourire aux lèvres et la poitrine bardée de médailles en étain fabriquées à Shenzhen. Le massochiste local, lui, court utile, et a un message profond à porter à la face du monde. Cette année, le thème à la mode s'est imposé de lui-même : alors que la nation rejette à l'unisson l'énergie atomique, le fait que l'événement sportif du printemps soit sponsorisé par le conglomérat énergétique suédois Vattenfall, connu pour ses centrales nucléaires, ne pouvait que rester en-travers de la gorge de nombre de participants.

Pfff ! Bientôt la fin du supplice !
Dites-moi, Herr Superman, la Kryptonite,
c'est pas un peu radioactif ?


























Dès lors, tout est bon pour crier sa colère. Les petits soleils souriants, entourés du slogan "Atomkraft? Nein Danke!" avaient donc la cote, surtout dans les premiers kilomètres de course. Étrangement, j'ai vu bien peu de coureurs pousser le fanatisme jusqu'à se trimballer leur petit fanion jusqu'à la ligne d'arrivée. C'est que ces quelques grammes finissent par peser lourd, à la longue. Massochistes, certes, mais ils n'en perdent pas pour autant leur caractère pragmatique, nos Berlinois. Nombreux étaient les petits malins qui portaient aussi de faux dossards trop drôles parodiant Vattenfall à toutes les sauces, la version Zwischenfall ("l'incident") étant de loin la plus répandue. Ça c'est la version "massochiste qui a de l'humour". Vattenfall en a vraiment pris pour son grade, à un point inconcevable quand on imagine les sommes conséquentes que l'entreprise a dû débourser pour être associée à l'événement. Ce semi-marathon deviendra peut-être un cas d'école du plus gros fiasco de toute l'histoire du sponsoring,  analysé et étudié sous tous ses aspects dans les Business schools à travers le monde.

Bref, les Berlinois peuvent être fiers, leur semi-marathon est anti-nucléaire, donc é-co-lo, qu'on se le dise ! Écolo comme ça par exemple :















Bon, quelques tonnes de déchets en plastiques et quelques mètres cubes d'eau gaspillés, c'est peu de chose pour soutenir une noble cause et faire un grand barrage de gentils verts contre le nucléaire...

À la fin de la course, les valeureux participants, vrais sportifs ou simples manifestants en goguette, ont pu reprendre des forces en s'offrant une saucisse grillée ou une grande rasade de bière sans alcool. Ach, ce sont ces petites choses qui font le charme de l'Allemagne ! Allez, à la vôtre les massochistes ! On finira bien par avoir leur peau, à ces salauds de Vattenfall !



Les Chroniques Berliniquaises remercient d'avance les sociétés Areva, Westinghourse et TepCo pour leur généreux soutien financier.

dimanche 3 avril 2011

Beauté de Berlin : Monsieur Marx et les Fleurs du printemps

Dimanche 3 avril, l'hiver est déjà bien loin. Une belle et chaude journée dominicale donne à la ville un avant-goût d'été. Mais la végétation est là pour nous le rappeler : calmez vos ardeurs, bonnes gens de Berlin, inutile d'être trop pressés, le printemps vient juste de commencer. D'ailleurs, si les terrains de beach-volley ont ouvert, leur sable est encore bien froid pour nos orteils délicats. Sur la Strausberger Platz, un rond-point à l'architecture directement inspirée des merveilles de Leningrad, le buste de Karl Marx veille patiemment sur un parterre quelque peu anarchique de crocus fraîchement éclos au milieu d'une pelouse décrépite. Et ça tombe bien : de Marx à l'anarchisme, il n'y a qu'un pas, que nous franchissons hic et nunc, car un beau dimanche quasi-estival ne se prête pas au mieux à une analyse politique approfondie.

Pour les non-Berlinois, la Strausberger Platz est située sur la, je vous le donne en mille... Karl-Marx-Allee ! CQFD.

Au fait, le blog Notes of Berlin a aimé ma photo "Go Frühling" et l'a publiée aujourd'hui. Cool !

samedi 2 avril 2011

Lorsque l'on me parle de couleur de peau... (Gainsbourg, reviens!)

L'autre jour, je courais gaillardement dans un parc aux couleurs printanières pour me préparer au semi-marathon (le jour J, c'est demain), tout en écoutant mes mp3 au hasard du "shuffle" de mon Sony-Ericsson-beaucoup-moins-bien-qu'un-iPhone, dont le logo évoque un mammouth. Il faut bien cela pour me donner du cœur à l'ouvrage car, blague à part, la course à pied, c'est affreusement fastidieux, encore moins réjouissant que l'affiche annuelle France-Féroé au foot. Soudain, alors que mon entrain commençait à faiblir et mes foulées à s'alourdir, s'invita dans mes oreilles une mélodie un rien démodée, accompagnée d'accords de synthés en force qui hurlaient "eighties !" et rappelaient à ma mémoire des images de crinières permanentées, de chemises aux couleurs criardes et de silhouettes redimensionnées à grands renforts d'épaulettes. Une femme à la chaude voix des Îles entonna avec volupté :
Lorsque l'on me parle de couleur de peau
J'ai le blues qui me fait froid dans le dos
Je me sens comme dans un conte d'Edgar Allan Poe
C'est le never more les vumètres à zéro
etc.
Oh oui Joëlle, parle-nous de couleur de peau.

Joëlle Ursull, jeune chanteuse guadeloupéenne alors au sommet de sa popularité, représente la France à l'Eurovision en chantant un texte écrit spécialement pour elle par Serge Gainsbourg, qui avait même dû le modifier pour plaire à la diva. La mélodie est entraînante, l'exécution est irréprochable, et la chanteuse, belle et fraîche, arbore une volumineuse chevelure conforme aux canons de l'époque et laisse admirer un décolleté pour le moins indémodable, lui. Sans parler de l'audace du geste : une chanteuse noire à l'Eurovision, my goodness ! Les jurys en sont tout retournés, le public européen est séduit tandis que toutes les Antilles sont en liesse, fières de l'honneur qui "leur" est fait : cette année-là, en 1990, la France termine à une très belle deuxième place ex æquo, une performance bien au-dessus de sa moyenne plutôt médiocre des dernières décennies.



Je n'ai pu m'empêcher de sourire de cette chanson, tant elle est datée. Une chanteuse noire qui s'adresse à un public majoritairement blanc doit forcément chanter "White and Blââck Blues", et assener sans faillir des clichés comme "Africa mon amour j't'ai dans la peau" ou "entendez-vous les percussions des tam-tams" (aux Antilles, je n'ai jamais entendu le mot "tam-tam" employé pour désigner nos tambours traditionnels, mais Joërge Gainsbull se rachète largement en le faisant rimer avec "âme"). C'est toute la négritude depuis Césaire et Senghor qui est assumée, revendiquée, afin de vaincre les préjugés.

Véronique de la Cruz,
Miss France 1993
C'est fou le chemin qui a été parcouru depuis. Trois ans plus tard, la première Miss France noire était élue, une autre Guadeloupéenne, Véronique de la Cruz. Il y en a eu quelques autres par la suite, et une multitude de chanteurs et chanteuses noir(e)s à l'Eurovision sans que plus personne ne pense à s'en étonner, sauf les plus réacs d'entre tous. La Martinique et la langue créole ont été dignement représentées, sous les couleurs tricolores, par le chanteur Kali en 1992 ! Sans parler des cohortes d'Arabes, de Corses, ou encore de transsexuel(le)s qui ont suivi. J'étais trop jeune à l'époque pour comprendre réellement l'immense progrès que constituait chacun de ces petits événements, mais je partageais la joie de mes parents à chaque fois "l'un des nôtres" faisait honneur à ses Îles et à la France. C'était une époque si simple. En France comme dans le reste du monde, des préjugés séculaires tombaient les uns après les autres, des Mandelas étaient libérés et des apartheids abolis, des nations se découvraient "arc-en-ciel" et en devenaient fières, les peuples se réconciliaient, fraternisaient, et envisageaient un avenir radieux, ensemble plutôt que séparément, sur les décombres des haines du passé, comme dans le "rêve" de Martin Luther King. Alors vingt ans après, le message "white and blââck" a quelque peu vieilli, fort heureusement.

Mais en fait, me suis-je demandé, entre deux enjambées, reprenant mon souffle, l'exhortation lyriquement naïve léguée par Gainsbourg et Ursull est-elle aussi obsolète qu'il y paraît ? Rien n'est moins sûr. Aujourd'hui, les a priori racistes s'expriment différemment, mais ils sont toujours là, et cette fois le mauvais exemple vient d'en haut. Il nous faudrait qu'un nouveau Gainsbourg déniche une chanteuse "française et musulmane", et que celle-ci interprète une chanson engagée pour faire barrage au raz-de-marée raciste et xénophobe qui déferle sur la France, par vagues successives, depuis quelques années. Je ne crois pas que l'on puisse abattre les préjugés à coup de chansons gnangnans, mais une belle œuvre pleine d'audace, in your face, comme Gainsbourg savait si bien le faire, avec l'interprète adéquate, pourrait faire contrepoids à l'incessante propagande haineuse des divers politiciens de droite et de leurs sbires dans les médias, devenus champions d'une forme bien particulière de la "liberté d'expression", aussi efficacement que White and Black Blues a su bousculer maints préjugés à l'époque. Pour le titre, je suggère "Printemps Arabe Blues", même se je suis tout à fait ouvert à de franches améliorations, car, après tout, je ne suis pas Gainsbourg. Et pour le premier couplet, je propose quelque chose comme :
Lorsque l'on me parle de Lampedusa,
J'ai envie de déchirer ma burqa.
Je me sens comme dans une chanson de Linda de Souza
C'est du n'importe quoi ce charabia.
Alternativement, une chanson intitulée "White and Blagues sur les Arabes" pourrait débuter ainsi :
Lorsque l'on me parle de prières de rue,
J'ai le sentiment que ça tourne à l'abus.
Je réponds : "écoutez, sale malotru,
Mettez-vous donc ce cactus dans le c..."
Bref, comme je disais, je n'ai pas la prétention d'être Gainsbarre, hein !

vendredi 1 avril 2011

Humour dans les rues : Go Frühling !

Quand on déambule dans les rues de Berlin, il faut toujours garder l'œil bien ouvert et observer attentivement l'environnement urbain. D'une part, cette bonne habitude s'avère être une précaution tout à fait élémentaire pour éviter de souiller ses chaussures vintage au contact d'une quelconque saleté d'origine canine, et d'autre part, le promeneur alerte, contrairement au flâneur étourdi, ne passe pas à côté des nombreuses perles humoristiques, qui égayent le morne paysage citadin qui l'entoure, sans les remarquer et s'en amuser.

Ainsi, dans les rues de Friedrichshain, le piéton averti n'aura pas manqué de remarquer un tout petit carré de verdure au milieu de la grisaille ambiante. Avec l'arrivée du printemps, c'est toute une ville qui retient son souffle et en guette avidement les signes annonciateurs, qui se font de plus en plus nombreux. Pas assez nombreux au goût des Berlinois les plus impatients : non contents de voir pousser la ciboulette, et d'admirer la lente éclosion des jonquilles et le bourgeonnement des tilleuls, les "Autonomen" de la Kreutziger Straße, habitués à l'action, ont comme à l'accoutumée pris le taureau par les cornes et décidé de donner un coup de pouce au printemps qui lambine un peu trop à leur goût. Ils n'y sont pas allés par quatre chemins : un carré de pelouse, probablement dérobé à un parc des environs, au risque tout à fait assumé de déshabiller Pierre pour habiller Paul, et bien entendu un message pour renforcer l'effet comique. La pancarte dit "Go Frühling! Mehr Grün" - Allez le printemps ! Plus de vert ! Le tout ne fait que renforcer la laideur et l'impression de désolation stérile qui se dégage de ce rectangle de terre nue.



Tant pis pour la contradiction. L'inutilité même du geste le rend presque poétique à mes yeux. Des adultes (j'en suis sûr) ont décidé de s'emparer d'un carré de pelouse, de le laisser à cet endroit, et de l'orner d'une petite pancarte qu'ils ont préparée avec application. Un peu de poésie au milieu des mauvaises nouvelles de ce début de printemps, cela ne se refuse pas. Allez le printemps, plus de vert !



mercredi 30 mars 2011

Les mensonges de l'industrie du nucléaire enfin mis à nu


Dresde aussi est anti-nucléaire
Et si nous parlions nucléaire ? Aïe. En voilà un sujet épineux, explosif même, de ce côté-ci du Rhin. Pour faire simple, dans un débat qui ne devrait pas l'être, le nucléaire, les Allemands n'aiment pas et n'en veulent pas, un point c'est tout. Tant pis si cela implique de recourir massivement aux énergies fossiles. Tant pis si l'arrêt soudain des centrales fait courir au pays le risque de coupures d'électricité massives. Tant pis si l'Allemagne est cernée de puissances nucléarisées jusqu'à la moelle, et qu'en cas de nouvelle catastrophe dans un pays proche, les chances que le nuage radioactif s'arrête aux frontières et épargne miraculeusement l'Allemagne, comme cela a été le cas en France avec Tchernobyl bien entendu, sont quasi-nulles. Toute une nation a une réaction épidermique qui se résume en trois mots omniprésents : Atomkraft? Nein Danke!

La question est extrêmement sérieuse, et des carrières politiques sont en train de se construire, ou de se briser, sous nos yeux ébahis. La CDU d'Angela Merkel enchaîne les revers électoraux dans tous les scrutins régionaux car, malgré sa spectaculaire volte-face anti-nucléaire consécutive à la catastrophe de Fukushima, les électeurs ne lui accordent plus la moindre crédibilité en la matière, et je dirais qu'ils ont raison. Elle s'est complètement grillée, Angela. Alors, plus que jamais, la théorie du chaos se vérifie : un tsunami dans le nord du Japon met brutalement fin à 58 ans de règne de la CDU en Bade-Wurtemberg, dans le sud de l'Allemagne. Même Les Simpsons en font les frais : la chaîne allemande Pro7 a décidé de censurer les épisodes où l'usine de Mr. Burns connaît quelques pépins. Oui, l'heure est grave.

Alors, comment y voir clair dans l'hystérie ambiante ? Qui croire ? Doit-on se coller un autocollant "Atomkraft? Nein Danke!" sur le front ou sur son profil Facebook parce que c'est in ? Doit-on se rabibocher avec tous les tyrans pétroliers pour s'assurer un répit de quelques décennies de tout-pétrole ? Ou doit-on plutôt écouter les arguments biaisés du lobby pro-nucléaire, qui nous promet une énergie "propre", des centrales quasi-indestructibles, des déchets faciles à balayer sous le tapis et des nuages radioactifs respectueux des frontières ?

Hélas, ce n'est pas aux Chroniques Berliniquaises qu'on obtiendra la réponse à toutes ces questions angoissantes. En revanche, je veux bien pointer du doigt un gros mensonge, encore un, du lobby du nucléaire :

Avec Vattenfall, je carbure au charbon, au nucléaire et je me shoote
aux semis-marathons
Dimanche prochain, Berlin se met à l'heure de son semi-marathon. Le géant énergétique Vattenfall, synonyme en Allemagne d'énergies "sales" (charbon, gaz ET nucléaire, belle performance), en est le principal sponsor, car l'argent n'a pas d'odeur après tout. Et que nous promet Vattenfall ici ? "21,0975 km d'exaltation", d'euphorie, de délice... C'est écrit, là. Alors, cher monsieur Vattenfall, je ne sais pas si tu as participé à beaucoup de semis-marathons dans ta vie, mais j'ai fait un sondage rapide autour de moi, et 100% des trois personnes interrogées sont catégoriques : la course à pied en ville est un passe-temps mortellement ennuyeux, et un semi-marathon, c'est 21 kilomètres de souffrance sur le bitume, deux heures de pur masochisme partagé avec 20.000 inconnus, pour quelques minutes de bonheur lorsque le cauchemar est fini. Je parle en connaissance de cause : je suis un multi-récidiviste, et mes amis aussi. Étrangement, aucun de nous n'est particulièrement "exalté" par la course, et n'arbore de larges sourires à la "Nach Paris, août 1914". Ce baratin est aussi éloigné de la vérité que de dire que le plutonium détecté autour de Fukushima ne pose pas de risque pour la santé. C'est beaucoup moins grave, certes, mais c'est faux. Et lorsque le mensonge est de mise même sur un sujet aussi trivial, on est en droit de se méfier de l'argumentaire de ces entreprises sur des questions plus délicates, dès lors que la santé de millions de personnes est en jeu.

Voilà, c'était ma maigre contribution au débat. J'ai juste dit "bouh, Vattenfall est un fieffé menteur", en quelque sorte. Vous êtes bien avancés. Et je vais maintenant me coucher, car ce n'est pas en me privant de sommeil que j'augmenterai mes chances pour les 21 kilomètres de Hochgefühl dimanche matin.

mardi 29 mars 2011

Flâneries printanières à Paris


Aéroport de Roissy Charles de Gaulle : la Patrie accueille à bras ouverts ses enfants prodigues. "Bienvenue en France !" L'émigré de retour, pour une visite forcément trop brève, écrase furtivement une larme d'émotion sur sa joue, laisse passer les derniers passagers débarqués de son avion en provenance de l'étranger, afin de baiser le sol parfumé de son beau Pays à l'abri de leurs regards. Le patriotisme trop démonstratif en public, il vaut mieux laisser ça pour la coupe du monde de foot (avant le premier match des Bleus en tout cas...). Même les acariens de la moquette du terminal 2F m'ont paru particulièrement affectueux et fraternels. Quoi qu'il en soit, ils ne m'ont refilé aucune maladie ou allergie, et je leur en sais gré.



Gare RER "Aéroport de Roissy-Charles de Gaulle 2 TGV". On se sent tellement vite chez soi à Paris. Un inconnu m'accoste dans le RER, insinue que je suis son "cousin" et s'enquiert de savoir si j'ai une cigarette. Dans quelle autre ville au monde, moins de quinze minutes après avoir débarqué, rencontrerais-je ainsi un proche parent manifestement perdu de vue, qui voudrait me confisquer mes cigarettes afin de m'empêcher de fumer ? En l'occurrence, ce cousin bienfaiteur en a été pour ses frais, puisque je ne fume pas.

Dans le métro : je me rappelle encore les pubs que j'entendais à la radio, à Paris, vers 1999-2000 : "Wall Street Institute, c'est 6 centres à Paris, Wall Street Institute, 0-800-300-000". Depuis cette époque lointaine où je n'avais même pas d'adresse e-mail, le nombre d'antennes de l'Institut de la Rue du Mur a augmenté de manière phénoménale, au point d'être sur le point de dépasser le nombre de McDo dans la ville, semble-t-il à vue de nez. Quant aux affiches publicitaires pour Wall Street Institute dans le métro, elles sont devenues aussi omniprésentes que les musiciens roms et font désormais partie du paysage. Pourtant, malgré une telle prolifération, mes amis étrangers continuent de soutenir qu'ils ont du mal à communiquer en anglais avec les Français qu'ils rencontrent. Comment est-ce possible si tout Paris apprend le "Wall Street English" ? Soit mes amis mentent, soit il y a encore du pain sur la planche. Au passage, je me suis toujours demandé comment ils font, au Wall Street Institute, pour se targuer de "97% de Succès, Résultats Garantis Par Contrat", avec leur manie agaçante de mettre des majuscules partout, à l'américaine. Est-ce à dire que les 3% qui échouent, une constante invariable depuis que le monde est monde est que le Wall Street Institute en fait partie, avaient prévu leur échec par contrat eux aussi ?

Le printemps est déjà là, au boulevard Arago, le 5 mars. Trois semaines plus tard, Berlin attend toujours ses premières fleurs... Mais elles ne devraient plus tarder !



Un bref instant de quiétude est toujours bon à prendre, à la rue du Prévôt. On arrive à s'imaginer que l'on est transporté dans le Paris du temps des Fermiers Généraux, si l'on parvient à faire abstraction de l'incessant vacarme motorisé de la rue de Rivoli juste dans notre dos.



Juste à la sortie du métro Saint-Paul : un gentil buraliste nous informe par avance, en pesant ses mots, qu'il ne faut pas le confondre avec l'office du tourisme. C'est sûr que tous ces touristes qui demandent leur chemin, c'est insupportable. Ah les Parigots grincheux ! Ils valent parfois leur pesant de berliner Schnauze. Cette inclinaison à envoyer naturellement balader les gens doit être un trait de caractère inné aux rejetons des capitales, développé après des siècles de sélection darwinienne dans l'univers impitoyable et inhumain des grandes villes.



Comme je disais plus haut, j'ai fait cette promenade printanière début mars. À l'époque, il était tout à fait normal de s'extasier devant la moindre fleur. Ici, la rue Charlemagne. En fait je viens tout juste d'apercevoir le même type de buisson en fleurs à côté de la gare d'Ostbahnhof. Il y a aussi trois crocus et deux narcisses qui se battent en duel au Volkspark Friedrichshain. Ça arrive, ça arrive !



Métro Les Gobelins. Je n'en peux PLUS de ces bouches de métro inutiles où l'on ne peut entrer que si on s'est préalablement "muni de billets" ! Il semblerait que, depuis que je ne vis plus à Paris et n'ai plus de Pass Navigo, je tombe en permanence sur ses entrées de station qui ne servent à rien, et où je me fais refouler plus sûrement qu'à la porte du Berghain. Quand la RATP se décidera-t-elle enfin à installer des automates à tous les accès des stations du métro ?



Un ciel bas et gris, une ligne de tram, un grand boulevard froid et venteux, des entrepôts, du béton à perte de vue, de grandes barres d'immeubles broyeuses d'âmes. Friedrichshain ? Non. Reinickendorf ? Sûrement pas. Marzahn ? Non plus : le boulevard Masséna, juste à la sortie du métro Porte d'Ivry. Quand on arrive de Berlin, on apprécie différemment la laideur urbaine.



Un parc interdit aux chiens ! Pauvres bêtes. Le peuple canin de Paris devrait se révolter afin de gagner les mêmes libertés que ses homologues berlinois...



Un instant de répit à la Cité de Trévise. Il y a encore des recoins où l'on goûte un peu de solitude comme dans les rues calmes de Berlin.



Pont Marie. Dis, Wowi, ça te dirait pas de faire construire d'aussi chouettes ponts à Berlin, par exemple au-dessus du Landwehrkanal ou autour de la Museumsinsel ? Tu pourrais inclure cette proposition dans ton programme électoral, et qui sait, peut-être aurais-tu une chance face à Renate Künast lors du scrutin en septembre. Ne viens pas pleurer quand tu ne seras pas réélu...



Expo Christian Dior au Bon Marché. Cet établissement porte l'un des noms les plus ironiques et mensongers de l'histoire de l'humanité, ex æquo avec la République Populaire Démocratique de Corée (du Nord s'entend). Mais bien que je n'aime guère les magasins, le shopping et encore moins le lèche-vitrines, je me suis laissé aller à lorgner longuement les produits de luxe que je ne suis pas près de m'offrir. À la recherche d'un cadeau pour un mariage, j'ai admiré pendant de longues minutes, avec la ferveur d'un fétichiste, des chaussures à talons de hauteurs vertigineuses et de prix stratosphériques. Si les mêmes existaient pour hommes, Sarkozy pourrait les porter et regarder Michael Jordan droit dans les yeux. J'ai lu quelque part que les chaussures à talons aiguilles sont les corsets du XXIème siècle ; la comparaison est loin d'être exagérée quand on prête l'oreille aux souffrances de certaines lorsqu'elles chaussent leurs voluptueuses échasses. Mais que ne feraient ces dames pour être belles !

Au moment où je prenais cette photo (et beaucoup d'autres au Bon Marché), au début du mois, la maison Dior était dans la tourmente, John Galliano était démasqué comme réincarnation d'Hitler, des vidéos de cette improbable interview de Françoise Dior se répandaient sur le net pour enfoncer le clou et convaincre les derniers incrédules avec l'argument ultime ("chez Dior, c'est tous des nazis, la preuve"), et le Tribunal Correctionnel de Paris était donc prestement désigné comme le lieu où se tiendra le prochain procès de Nuremberg, le 12 mai prochain. Gageons que le félon à l'œil torve sera condamné à une peine symbolique et que de tristes sires de l'UMP lui dérouleront aussitôt le tapis rouge pour défendre la "liberté d'expression" et grappiller encore quelques voix pétainistes à peu de frais (simplement en piétinant la justice, en fait) comme ils ont fait avec Zemmour. Mais mon petit doigt me dit que non : l'antisémitisme de grand-papa, c'est vraiment très grave et ça ne fait plus gagner de voix. Quel loser ce Galliano ! Il aurait pu faire une mauvaise blague sur "les noirs et les Arabes" par exemple, et tout serait vite rentré dans l'ordre. En plus il se serait fait plein de nouveaux copains et aurait été promu héraut de la liberté d'expression contre le poison de la "bien-pensance". Bouh le nul. Allez, poubelle. Pour revenir à la robe, plus précisément une "robe de tulle de soie, printemps-été 2004" (oui, j'ai pris des notes), la question qui me taraudait était : c'est joli, mais combien de fois ces robes sont-elles portées ? J'avoue, je n'y entends pas grand chose à la haute couture.

À propos de mode, GQ France, avec Jean Rochefort en couverture, nous interpelle, se demande sur les panneaux d'affichage si nous sommes "si mal sapés" et promet "la vérité sur le style français". Cher Monsieur GQ, j'ignorais que les Français étaient mal habillés et je ne sais pas ce que tu entends par là, car je n'ai pas succombé à ton titre racoleur, ni acheté ton numéro. Cependant, quand tu auras fini de t'occuper des Franchouillards mal fagotés, pourras-tu te pencher sur le chevet des Allemands et de leurs habitudes vestimentaires qui font mal aux yeux ? Il y a vraiment une urgence humanitaire.

Les Berlinois doivent attendre jusqu'à la mi-mai avant de voir arriver les premières fraises de Werder sur les étals. Partant de ce constat, je n'ai pas pu résister à l'appel des premières garriguettes de l'année, à 21,90€ le kilo à la rue St-Antoine ! Une jolie fortune, mais ces fraises précoces ont tenu leurs promesses.

J'espère ne pas vous avoir ennuyé avec ces banalités, mais lorsqu'on revient à Paris après y avoir vécu près de dix ans, chaque petite chose, chaque instant, est pratiquement une madeleine de Proust !

vendredi 25 mars 2011

10.001 petits clics

Une fois n'est pas coutume, je me fends de deux billets le même jour aux Chroniques. Ce n'est pas tous les jours que je me donne cette peine et heureusement, car j'ai une vie, ou du moins j'aspire à en avoir une... Mais aujourd'hui, je fête le 10.000ème clic sur mon blog ! Yay ! Une bonne raison de faire la fête ce weekend. Cet événement s'est produit vers 18 heures ce soir, après un peu plus de six mois d'existence des Chroniques Berliniquaises

10.001 clics !

Merci à vous mes fidèles lecteurs et lectrices, j'espère que vous aimez ce que vous lisez ici en général. Et un grand merci à celles et ceux qui lisent vraiment régulièrement et me donnent parfois des conseils. Au cours des quelques six mois et deux semaines écoulés, les 71 billets que j'ai publiés vous ont inspiré 182 commentaires, soit une petite moyenne de 2,6 commentaires par post. Pas encore de quoi pavoiser, mais ça viendra peut-être, avec le temps. Surtout que les 182 commentaires en question incluent, bien évidemment, les miens, qui en représentent presque la moitié ! Héhé.

D'autres chiffres, si vous pouvez le supporter (désolé, j'ai une formation d'économiste et j'ai toujours aimé les maths à l'école...) : vous êtes à 57% basés en France, et pour 21%, en Allemagne. Mais comme vous pouvez le voir sur la carte ci-dessous, où chaque drapeau symbolise un pays où quelqu'un s'est connecté au moins une fois à mon blog depuis décembre, j'ai déjà reçu des visiteurs de 52 pays et des cinq continents ! Évidemment, dans certains cas ce ne sont pas des lecteurs réguliers. Attention, les noms sur la carte indiquent juste les pays suffisamment grands pour afficher le nom sur la carte à cette échelle...

52 pays ! Il y a aussi la Polynésie Française, mais c'était trop compliqué de la faire apparaître à cette échelle...

Allez, juste pour le plaisir, le top 10 des pays de provenance des visiteurs de ce blog est :
1. France  (57%)
2. Allemagne (21%)
3. Belgique (7%)
4. États-Unis (3%)
5. Canada (2,5%)
6. Suisse (2%)
7. Royaume-Uni (1%)
8. Martinique (1%)
9. Pays-Bas (1%)
10. Mexique (grâce à Sarko, Florence Cassez a le wifi dans sa cellule) (1%)

Les trois billets qui ont reçu, et de loin, le plus de clics, sont ma rétrospective de l'année 2010, mon compte-rendu de réveillon à Berlin et un article un peu paresseux sur l'enterrement d'une star du flamenco. Il se trouve qu'Enrique et Estrella Morente sont célèbres, alors fatalement, le fait d'en parler attire des visiteurs, mais pas forcément de "vrais" lecteurs.

Par ici les mecs ! À 20.000 j'enlève le haut...
À vue de nez, j'ai un lectorat très majoritairement féminin. Alors, à l'avenir, dois-je plus d'articles orientés "Elle" pour consolider ma présence sur ce marché, ou plutôt tenter maladroitement de rééquilibrer tout ça en parlant foot, bagnoles et en mettant plus de photos de bimbos allemandes blondes à forte poitrine et de beautés des îles à la chute de reins avantageuse ??? J'hésite encore :-)

(Ceci était le premier smiley dans un billet de mon blog, mais ce n'est pas un post normal, donc pardonnez-moi)

Ah, bien sûr, 10.000 clics ce n'est pas la même chose que 10.000 visiteurs, évidemment. Mais c'est de bon augure quand même de franchir ce seuil. 

Bon weekend à tous chères lectrices, chers lecteurs, fidèles ou simples curieux/ses de passage, et à bientôt sur les Chroniques !

Cologne Q&A

Parlez-moi de Cologne. Je veux tout savoir !
Bigre ! Vaste programme. Par où commencer ?

Par exemple, dites-moi où se trouve Cologne, ce sera un bon début.
Entre Berlin et Paris, mais bien plus près de cette dernière, sur les rives du Rhin.

Ah, le Rhin, ce fleuve majestueux, qui incarne à lui seul deux mille ans d'âme germanique, et a été célébré merveilleusement et chanté divinement dans Die Lorelei et L'Or du Rhin !
Oui, ça c'est pour les poètes romantiques dans l'âme, à la sauce Heinrich Heine. Mais de nos jours, au rythme où les navires chimiquiers font naufrage dans son cours tumultueux et y déversent leurs cargaisons de saletés, les nymphes germaniques du bon vieux temps des Nibelungen doivent être complètement radioactives et/ou rongées par les acides divers. Ceci dit, il est toujours de bon ton, par beau temps, de braver les courants et la pollution ambiante pour une baignade estivale tonifiante dans le fleuve, sur les plages de Rodenkirchen, non loin du centre de Cologne.

Vue des restes de la vieille ville et du Rhin depuis un clocher de la Cathédrale
Ah bon, les gens se baignent dans le Rhin ? Ils sont pas un peu mabouls ???
On parle bien des Allemands : plus rien ne devrait vous étonner, mon pauvre ami. Il y a même un camping à côté, si vous voulez tout savoir. Les Flots Bleus, c'est complètement has been.

Et après le bain, ils se rincent et se parfument à l'eau de Cologne, c'est ça ?
Ach, vous n'avez guère tardé à l'amener, ce cliché usé ! Mais tout en finesse tout de même, bravo. En effet, l'élixir parfumé inventé à Cologne par un immigré italien colle à l'image de la ville depuis 250 ans, dans le reste du monde. Mais localement, il y a des liquides autrement plus importants aux yeux de la population.

Les eaux sacrées du Rhin, dans lesquelles les pieux habitants font ablutions rituelles et sacrifices sanglants comme les Indiens dans le Gange ?
Absolument ! Du moins, s'ils sont de religion hindoue. Mais le Colognais moyen est vaguement catholique, et voue surtout un culte immodéré à sa bière locale, la kölsch, produite par millions de litres dans des dizaines de brasseries différentes dans la région !

Des dizaines de brasseries ? Diantre, on doit y perdre la tête au milieu de toutes ces saveurs !
Que nenni, elles ont toutes le même goût, la même robe blonde, le même pétillant léger qu'elles perdent au bout de vingt minutes si vous ne buvez pas assez vite. Mais n'allez pas le dire à vos amis de Cologne si vous ne voulez pas les blesser dans leur amour-propre. Le Colognais qui se respecte est fier de sa bière. Pour les grandes marques, buvez une Früh ou une Gaffel, et vous aurez fait le tour de la question. Par ailleurs, faites-en bonne provision car vous aurez du mal à en trouver au-delà des terres rhénanes. C'est que ca s'exporte mal ce truc.

Une louve romaine sur la Komödienstraße
Vous êtes bien sévère, mon ami. Avec ses quatre pauv' brasseries qui se battent en duel, Berlin fait pâle figure !
Oh, je suis bien d'accord avec vous ; rendons à César ce qui appartient à César. D'ailleurs, à propos de César : Cologne, fondée par les Romains sous le nom de Colonia Agrippina, est  l'une des plus anciennes villes d'Allemagne et met à Berlin plus de 1.200 ans d'histoire dans les dents. Elle s'enorgueillit de nombreuses traditions multiséculaires, en plus de ses brasseries. Les vestiges romains ne sont pas le moindre des motifs de fierté pour les habitants. Cologne : 2 - Berlin : 0.


Une cité aussi ancienne doit être passionnante à visiter ! Quels sont les principaux monuments, les attractions-phares ? La liste doit être longue ! Je suis tout ouïe.

Hélas ! Le glorieux passé de Cologne ne se reflète guère dans son architecture, puisqu'il n'en restait que des cendres fumantes en 1945. La quatrième ville du pays est donc d'architecture essentiellement moderne, moche et grise à pleurer. Même Rotterdam est bien plus intéressante. Ses dalles de béton des années 60, conçues sans la moindre once d'inventivité, s'étalent hideusement autour d'une immense cathédrale : cette structure gothique gigantesque était à peu près le seul bâtiment encore debout après la guerre.

Ah, il reste donc bien des vestiges du passé ! Mais comment la cathédrale a-t-elle réussi à tenir le coup ?
Il y a deux explications possibles à un tel miracle. D'abord, sachez que ses constructeurs ont mis la bagatelle de 600 ans pour l'achever ! La réputation d'efficacité teutonne a durablement souffert de ce flop de proportions monumentales. L'affront n'a été lavé qu'à la fin des travaux, lorsque la cathédrale, une fois terminée, est devenue, pour quelques années, la plus haute construction au monde. Et bien entendu, la solidité de l'édifice a été largement démontrée par l'épreuve du feu, faisant taire à jamais les dernières moqueries. Soit, ils ont mis plus d'un demi-millénaire à construire cette cathédrale, mais le résultat, c'est du solide !

OK. Ça fait une explication. Et la deuxième ? 
Il pourrait vraiment s'agir d'un miracle ! Après tout, la cathédrale de Cologne abrite, selon la légende, les reliques des Rois Mages. C'est pour leur donner une demeure digne de ce nom que l'on a entrepris la construction de cette cathédrale mégalomaniaque au milieu du Moyen-Âge. 


Les Rois Mages ? C'est cela oui. Et moi je suis Liz Taylor, tant qu'on y est !
Vérité ou imposture, c'est la version officielle depuis plus de mille ans, alors il ne vous reste qu'à vivre avec, que vous le vouliez ou non. Cela ne changera rien au fait que la ville arbore fièrement trois couronnes sur ses armoiries, pour rappeler à la face du monde quelles précieuses reliques elle recèle dans sa crypte. Après tout, ces reliques ont fait la fortune de la ville : on venait de fort loin, et nombreux, en pèlerinage, pour admirer le fémur de Balthazar et se prosterner devant les gencives momifiées de Melchior.

Ils sont gonflés ces gens ! Et les petits bitonios sous les couronnes, c'est quoi au juste ? Des crottes de nez de Rois Mages ? 
Arrêtez avec votre persiflage, voyons ! Attention, là nous touchons au cœur même de l'identité de Cologne. La médisance gratuite n'est plus de mise. Ces onze flammes sont les larmes de Sainte-Ursule, la Sainte-Geneviève locale. Selon une légende tenace, elle aurait été occise par les Huns, aux ordres d'Attila, qui auraient également zigouillé pas moins de onze mille vierges. Ce sacrifice n'aura pas été vain puisqu'il aura permis de sauver la ville, ou quelque chose comme ça... Depuis ce bain de sang de triste mémoire, le nombre 11 a une valeur quasi-mythologique pour les Colognais, presque comme le 8 pour les Chinois.

Dans la nef de la Cathédrale
Ben voyons. Quand des gens, bons catholiques ou pas, sont capables de garder leur sérieux en racontant de telles histoires à dormir debout, on est enclin à ne pas prendre tout ce qu'ils disent pour parole d'évangile !
Amen !

Vous disiez quelque chose en rapport avec l'identité de Cologne et le nombre 11...
Oui, vous m'avez grossièrement interrompu, espèce de rustre. Le 11 novembre, lorsque la France célèbre l'armistice, et l'Allemagne vit un jour comme un autre, Cologne est en fête !

Ah bon ? Ils fêtent l'armistice eux aussi ?
Vous n'y êtes pas du tout. Ces onze larmes sont si importantes que le 11/11, à 11h11, c'est le début du Karneval !

Le Carnaval en novembre ? Voilà qui est pour le moins curieux !
C'est juste le coup d'envoi des festivités. Ensuite, il y a une trêve pendant les fêtes de Noël. Puis le carnaval, le vrai, reprend ses droits pour toute une semaine de débauche, en février ou en mars.

Donc en fait, à Cologne, l'hiver n'est qu'une succession de fêtes. C'est pas bête ! Et comment on le célèbre, ce carnaval ?
Je ne vous le fais pas dire. Le carnaval commence dans les rues de Cologne un jeudi, vous l'aurez deviné, à 11h11, par une beuverie monstre et des escadrons de la mort constitués de groupes de femmes déguisées et déterminées à couper aux ciseaux la cravate de tout homme qu'elles croisent sur leur chemin. Mais les hommes, à qui on ne la fait pas, évitent de porter une cravate en ce jour de la Weiberfastnacht. Ils portent plutôt des costumes farfelus. Le vendredi, il ne se passe pas grand chose à part une cuite générale. Les plus téméraires vont au Medizinerball, une soirée géante organisée à l'origine par les étudiants en médecine, avec des concerts et plusieurs salles de danse. Le samedi, soûlerie collective et défilé du Geisterzug. Le dimanche, bacchanale dans les rues et dans les bars, et quelques défilés de groupes dans les rues. Mais l'autre grand moment du carnaval à part sont lancement le jeudi, c'est le "lundi des roses" : c'est au Rosenmontag, qu'a lieu la parade officielle, de dizaines de chars savamment décorés, sous les yeux ébahis d'un public soûl et titubant, qui, soulagé, brûle son effigie du carnaval le mardi, pour se débarrasser de tous les péchés commis pendant ces jours de débauche.

Dites donc, pour résumer, c'est juste une soûlerie géante sur plusieurs jours !
Vous schématisez : cela va bien plus loin. Il y a de la recherche dans les costumes, et tout le monde est déguisé, et c'est vraiment toute la ville qui communie dans le péché. Et puis, il y a surtout la musique. Beaucoup de musique ! Le carnaval de Cologne, c'est comme Rio, mais sans la samba, sans les beautés brésiliennes en strass et en plumes, sans la plage et avec trente degrés de moins.... bon j'ai peut-être mal choisi ma comparaison.

En effet, car je ne suis pas plus avancé. Il y a de la bonne musique, disiez-vous.
Hé là, pas si vite ! J'ai dit qu'il y avait beaucoup de musique, mais je ne me suis pas avancé à dire que c'était de la bonne musique... À vrai dire, la musique est plutôt mauvaise, objectivement. Des dizaines et des dizaines de chansons font partie du répertoire de la musique du carnaval local. Les chansons traditionnelles sont de la Marschmusik, des marches militaires, souvenirs d'une époque pas si lointaine où les Allemands ne dansaient dans les rues qu'au son de la musique martiale. La plus connue de ce type s'intitule fort à propos Et Trömmelche, "Un petit tambour". Les chansons plus récentes sont de la grosse variété à quatre temps bien marqués, et qui fait peur. Les refrains, entonnés en chœur par des milliers de fêtards enivrés, font penser à des chansons paillardes, mais les paroles sont en général tout ce qu'il y a d'innocent.


Musique dans les rues de Cologne : dimanche 6 mars

Ah vraiment ? Que chantent-ils alors ?
La joie de vivre. L'amitié. L'amour. La beauté de leur ville, dont ils répètent à l'infini que c'est le meilleur endroit sur terre. Leurs traditions. Leur dévotion éternelle envers le FC Köln. La fête. Parfois des bêtises sans queue ni tête. C'est une manière très saine de faire la fête. En cinq fois au carnaval de Cologne, je n'ai jamais vu de bagarre. Et Dieu sait si les gens boivent, pourtant.

Dit comme ça, ça n'a pas l'air si mal. Quelques chansons à recommander tout particulièrement ?
Et comment ! Le grand classique, c'est bien entendu Viva Colonia, dont le refrain dit en gros : "Nous aimons la vie, l'amour et la joie, nous croyons en Dieu et avons toujours soif." Le débat est posé sans ambiguïté ! Puis, on vibre d'émotion et les trémolos emplissent nos voix lorsque nous chantons Mer stonn zo dir FC Kölle : "nous te jurons fidélité, nous te soutenons ô FC Cologne". Le patriotisme de clocher atteint son paroxysme, et les larmes nous emplissent les yeux, lorsque nous enchaînons avec Hey Kölle, du bes a Jeföhl : "Hey Kölle, toi ma ville où j'ai grandi, baignée par le Rhin. Tu es une ville qui a un cœur et une âme. Hey Kölle, tu es un sentiment."

"Nous" ? 
Oui, bon, c'est une joie assez communicative. Il suffit de faire du yaourt avec le refrain, et au bout de la troisième chanson, vous avez vraiment l'impression de faire partie de la tribu. Les Colognais vous incluent de bon cœur dans leur fête. Ils sont en cela sans doute un peu plus ouverts que les Berlinois. Une fois que vous vous êtes enivrés de nationalisme provincial, vous pouvez ensuite vous lâcher avec des chansons bien plus triviales, comme Echte Fründe, ("les vrais amis, ça reste ensemble"), ou même Poppe, Kaate, Danze, dat kannste, qui veut dire, de manière passablement vulgaire, "niquer, jouer aux cartes et danser, tu peux le faire". Vous pouvez aussi chanter la nostalgie des belles années dont le souvenir vous fait monter les larmes aux yeux (Superjeile Zick), ou alors vous moquer gentiment de la France, tiens.

Assez ! Assez ! Il suffit ! C'est vraiment très mauvais. En plus je ne comprends rien aux paroles !
Je vous avais prévenu. Mais l'idée, c'est de persévérer, jusqu'à arriver au moment où vous connaissez quelques chansons par cœur, ou du moins le refrain. Vous pouvez alors les chanter à tue-tête, douze fois dans la même soirée, avec vos amis Colognais ravis de vous voir vous intégrer aussi bien. Quelques litres de kölsch , ça aide aussi. Quant aux paroles, c'est normal que vous ne les compreniez pas : les chansons sont en dialecte local.

Heureusement, cela ne dure qu'une semaine par an !
Oui, le carnaval ne dure qu'une semaine. L'ennui, c'est qu'à longueur d'année, les Colognais écoutent la même musique en boucle. En plein mois de juillet, les groupes vedettes tels que Bläck Fööss ou De Höhner font salle comble, et chantent, encore et encore, les même chansons, devant un public en transe. C'est fou ! Il faut dire que ces groupes ont près de 40 ans d'existence, et le chanteur des Höhner arbore, fier comme Artaban, une coupe "mullet" de fort belle facture doublée d'une 'stache à faire pâlir d'envie le chancelier Bismarck. Cela vaut le déplacement.

En fin de compte, je ne sais pas si j'ai vraiment envie de découvrir Cologne.
C'est très spécial. Mais ça change agréablement de Berlin, de temps en temps. Il paraît que les Allemands les plus souriants et les plus enjoués, c'est en Rhénanie que vous les trouverez. À force de se l'entendre répéter, on finit par le croire. Allez, ne nous quittons pas sans un Bützche pour la route, tout de même !

Et c'est quoi, je vous prie ?
Un bisou de carnaval sur la bouche. Bützche !

Hé là ! Bas les pattes ! On n'a pas gardé les cochons ensemble.
Ah, Cologne, c'est pas gagné pour vous...

Bläck Fööss chante "Frankreich, Frankreich" - 1985
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