Bigre ! Vaste programme. Par où commencer ?
Par exemple, dites-moi où se trouve Cologne, ce sera un bon début.
Entre Berlin et Paris, mais bien plus près de cette dernière, sur les rives du Rhin.
Ah, le Rhin, ce fleuve majestueux, qui incarne à lui seul deux mille ans d'âme germanique, et a été célébré merveilleusement et chanté divinement dans Die Lorelei et L'Or du Rhin !
Oui, ça c'est pour les poètes romantiques dans l'âme, à la sauce Heinrich Heine. Mais de nos jours, au rythme où les navires chimiquiers font
naufrage dans son cours tumultueux et y déversent leurs cargaisons de saletés, les nymphes germaniques du bon vieux temps des Nibelungen doivent être complètement radioactives et/ou rongées par les acides divers. Ceci dit, il est toujours de bon ton, par beau temps, de braver les courants et la pollution ambiante pour une baignade estivale tonifiante dans le fleuve, sur les plages de Rodenkirchen, non loin du centre de Cologne.
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| Vue des restes de la vieille ville et du Rhin depuis un clocher de la Cathédrale |
Ah bon, les gens se baignent dans le Rhin ? Ils sont pas un peu mabouls ??? On parle bien des Allemands : plus rien ne devrait vous étonner, mon pauvre ami. Il y a même un camping à côté, si vous voulez tout savoir. Les Flots Bleus, c'est complètement has been.
Et après le bain, ils se rincent et se parfument à l'eau de Cologne, c'est ça ?
Ach, vous n'avez guère tardé à l'amener, ce cliché usé ! Mais tout en finesse tout de même, bravo. En effet, l'élixir parfumé inventé à Cologne par un immigré italien colle à l'image de la ville depuis 250 ans, dans le reste du monde. Mais localement, il y a des liquides autrement plus importants aux yeux de la population.
Les eaux sacrées du Rhin, dans lesquelles les pieux habitants font ablutions rituelles et sacrifices sanglants comme les Indiens dans le Gange ?
Absolument ! Du moins, s'ils sont de religion hindoue. Mais le Colognais moyen est vaguement catholique, et voue surtout un culte immodéré à sa bière locale, la kölsch, produite par millions de litres dans des dizaines de brasseries différentes dans la région !
Des dizaines de brasseries ? Diantre, on doit y perdre la tête au milieu de toutes ces saveurs !
Que nenni, elles ont toutes le même goût, la même robe blonde, le même pétillant léger qu'elles perdent au bout de vingt minutes si vous ne buvez pas assez vite. Mais n'allez pas le dire à vos amis de Cologne si vous ne voulez pas les blesser dans leur amour-propre. Le Colognais qui se respecte est fier de sa bière. Pour les grandes marques, buvez une Früh ou une Gaffel, et vous aurez fait le tour de la question. Par ailleurs, faites-en bonne provision car vous aurez du mal à en trouver au-delà des terres rhénanes. C'est que ca s'exporte mal ce truc.
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| Une louve romaine sur la Komödienstraße |
Vous êtes bien sévère, mon ami. Avec ses quatre pauv' brasseries qui se battent en duel, Berlin fait pâle figure !
Oh, je suis bien d'accord avec vous ; rendons à César ce qui appartient à César. D'ailleurs, à propos de César : Cologne, fondée par les Romains sous le nom de Colonia Agrippina, est l'une des plus anciennes villes d'Allemagne et met à Berlin plus de 1.200 ans d'histoire dans les dents. Elle s'enorgueillit de nombreuses traditions multiséculaires, en plus de ses brasseries. Les vestiges romains ne sont pas le moindre des motifs de fierté pour les habitants. Cologne : 2 - Berlin : 0.
Il pourrait vraiment s'agir d'un miracle ! Après tout, la cathédrale de Cologne abrite, selon la légende, les reliques des Rois Mages. C'est pour leur donner une demeure digne de ce nom que l'on a entrepris la construction de cette cathédrale mégalomaniaque au milieu du Moyen-Âge.
Les Rois Mages ? C'est cela oui. Et moi je suis Liz Taylor, tant qu'on y est !
Vérité ou imposture, c'est la version officielle depuis plus de mille ans, alors il ne vous reste qu'à vivre avec, que vous le vouliez ou non. Cela ne changera rien au fait que la ville arbore fièrement trois couronnes sur ses armoiries, pour rappeler à la face du monde quelles précieuses reliques elle recèle dans sa crypte. Après tout, ces reliques ont fait la fortune de la ville : on venait de fort loin, et nombreux, en pèlerinage, pour admirer le fémur de Balthazar et se prosterner devant les gencives momifiées de Melchior.
Ils sont gonflés ces gens ! Et les petits bitonios sous les couronnes, c'est quoi au juste ? Des crottes de nez de Rois Mages ?
Arrêtez avec votre persiflage, voyons ! Attention, là nous touchons au cœur même de l'identité de Cologne. La médisance gratuite n'est plus de mise. Ces onze flammes sont les larmes de Sainte-Ursule, la Sainte-Geneviève locale. Selon une légende tenace, elle aurait été occise par les Huns, aux ordres d'Attila, qui auraient également zigouillé pas moins de onze mille vierges. Ce sacrifice n'aura pas été vain puisqu'il aura permis de sauver la ville, ou quelque chose comme ça... Depuis ce bain de sang de triste mémoire, le nombre 11 a une valeur quasi-mythologique pour les Colognais, presque comme le 8 pour les Chinois.
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| Dans la nef de la Cathédrale |
Ben voyons. Quand des gens, bons catholiques ou pas, sont capables de garder leur sérieux en racontant de telles histoires à dormir debout, on est enclin à ne pas prendre tout ce qu'ils disent pour parole d'évangile !
Amen !
Vous disiez quelque chose en rapport avec l'identité de Cologne et le nombre 11...
Oui, vous m'avez grossièrement interrompu, espèce de rustre. Le 11 novembre, lorsque la France célèbre l'armistice, et l'Allemagne vit un jour comme un autre, Cologne est en fête !
Ah bon ? Ils fêtent l'armistice eux aussi ?
Vous n'y êtes pas du tout. Ces onze larmes sont si importantes que le 11/11, à 11h11, c'est le début du Karneval !
Le Carnaval en novembre ? Voilà qui est pour le moins curieux !
C'est juste le coup d'envoi des festivités. Ensuite, il y a une trêve pendant les fêtes de Noël. Puis le carnaval, le vrai, reprend ses droits pour toute une semaine de débauche, en février ou en mars.
Donc en fait, à Cologne, l'hiver n'est qu'une succession de fêtes. C'est pas bête ! Et comment on le célèbre, ce carnaval ?Je ne vous le fais pas dire. Le carnaval commence dans les rues de Cologne un jeudi, vous l'aurez deviné, à 11h11, par une beuverie monstre et des escadrons de la mort constitués de groupes de femmes déguisées et déterminées à couper aux ciseaux la cravate de tout homme qu'elles croisent sur leur chemin. Mais les hommes, à qui on ne la fait pas, évitent de porter une cravate en ce jour de la Weiberfastnacht. Ils portent plutôt des costumes farfelus. Le vendredi, il ne se passe pas grand chose à part une cuite générale. Les plus téméraires vont au Medizinerball, une soirée géante organisée à l'origine par les étudiants en médecine, avec des concerts et plusieurs salles de danse. Le samedi, soûlerie collective et défilé du Geisterzug. Le dimanche, bacchanale dans les rues et dans les bars, et quelques défilés de groupes dans les rues. Mais l'autre grand moment du carnaval à part sont lancement le jeudi, c'est le "lundi des roses" : c'est au Rosenmontag, qu'a lieu la parade officielle, de dizaines de chars savamment décorés, sous les yeux ébahis d'un public soûl et titubant, qui, soulagé, brûle son effigie du carnaval le mardi, pour se débarrasser de tous les péchés commis pendant ces jours de débauche.
Dites donc, pour résumer, c'est juste une soûlerie géante sur plusieurs jours !Vous schématisez : cela va bien plus loin. Il y a de la recherche dans les costumes, et tout le monde est déguisé, et c'est vraiment toute la ville qui communie dans le péché. Et puis, il y a surtout la musique. Beaucoup de musique ! Le carnaval de Cologne, c'est comme Rio, mais sans la samba, sans les beautés brésiliennes en strass et en plumes, sans la plage et avec trente degrés de moins.... bon j'ai peut-être mal choisi ma comparaison.
En effet, car je ne suis pas plus avancé. Il y a de la bonne musique, disiez-vous.Hé là, pas si vite ! J'ai dit qu'il y avait beaucoup de musique, mais je ne me suis pas avancé à dire que c'était de la
bonne musique... À vrai dire, la musique est plutôt mauvaise, objectivement. Des dizaines et des dizaines de chansons font partie du répertoire de la musique du carnaval local. Les chansons traditionnelles sont de la
Marschmusik, des marches militaires, souvenirs d'une époque pas si lointaine où les Allemands ne dansaient dans les rues qu'au son de la musique martiale. La plus connue de ce type s'intitule fort à propos
Et Trömmelche, "Un petit tambour". Les chansons plus récentes sont de la grosse variété à quatre temps bien marqués, et qui fait peur. Les refrains, entonnés en chœur par des milliers de fêtards enivrés, font penser à des chansons paillardes, mais les paroles sont en général tout ce qu'il y a d'innocent.
La joie de vivre. L'amitié. L'amour. La beauté de leur ville, dont ils répètent à l'infini que c'est le meilleur endroit sur terre. Leurs traditions. Leur dévotion éternelle envers le FC Köln. La fête. Parfois des bêtises sans queue ni tête. C'est une manière très saine de faire la fête. En cinq fois au carnaval de Cologne, je n'ai jamais vu de bagarre. Et Dieu sait si les gens boivent, pourtant.
Dit comme ça, ça n'a pas l'air si mal. Quelques chansons à recommander tout particulièrement ?

Et comment ! Le grand classique, c'est bien entendu
Viva Colonia, dont le refrain dit en gros : "Nous aimons la vie, l'amour et la joie, nous croyons en Dieu et avons toujours soif." Le débat est posé sans ambiguïté ! Puis, on vibre d'émotion et les trémolos emplissent nos voix lorsque nous chantons
Mer stonn zo dir FC Kölle : "nous te jurons fidélité, nous te soutenons ô FC Cologne". Le patriotisme de clocher atteint son paroxysme, et les larmes nous emplissent les yeux, lorsque nous enchaînons avec
Hey Kölle, du bes a Jeföhl : "Hey
Kölle, toi ma ville où j'ai grandi, baignée par le Rhin. Tu es une ville qui a un cœur et une âme. Hey
Kölle, tu es un sentiment."
"Nous" ?

Oui, bon, c'est une joie assez communicative. Il suffit de faire du yaourt avec le refrain, et au bout de la troisième chanson, vous avez vraiment l'impression de faire partie de la tribu. Les Colognais vous incluent de bon cœur dans leur fête. Ils sont en cela sans doute un peu plus ouverts que les Berlinois. Une fois que vous vous êtes enivrés de nationalisme provincial, vous pouvez ensuite vous lâcher avec des chansons bien plus triviales, comme
Echte Fründe, ("les vrais amis, ça reste ensemble"), ou même
Poppe, Kaate, Danze, dat kannste, qui veut dire, de manière passablement vulgaire, "niquer, jouer aux cartes et danser, tu peux le faire". Vous pouvez aussi chanter la nostalgie des belles années dont le souvenir vous fait monter les larmes aux yeux (
Superjeile Zick), ou alors vous moquer gentiment de la
France, tiens.
Assez ! Assez ! Il suffit ! C'est vraiment très mauvais. En plus je ne comprends rien aux paroles !